Un éternel "cauchemar" démographique

Pascal Fenaux
Proche et Moyen-orient.

Dans le contexte de 1947, la résolution 181 proposant la partition de la Palestine était inacceptable pour les Palestiniens et invivable pour les futurs Israéliens. Au plus fort de la guerre de 1948, les propositions de règlement émises par Folke Bernadotte, le médiateur des Nations unies, n’échappaient pas à ce constat. Chacune se heurtait à une contingence structurelle  : la Palestine était arabe, et ce jusqu’au dernier recoin de l’État juif envisagé, quelles que puissent être ses frontières. La guerre de 1948 et ses conséquences démographiques étaient dès lors inscrites dans les étoiles.

Le 30 novembre 1947, lorsque les délégués de l’Assemblée générale des Nations unies votent, à une faible majorité, la résolution 181 sur le partage de la Palestine, peu d’entre eux se doutent qu’ils viennent en fait de déclencher une dynamique de guerre. Si les divers organes représentatifs de la communauté sioniste donnent, officiellement, leur consentement à la résolution, le Haut-Comité arabe de Palestine rejette la partition. Pour beaucoup d’observateurs, les Palestiniens ont commis là une erreur historique, une erreur qu’ils n’en finiraient pas de payer jusqu’à aujourd’hui. Or s’accrocher à cette vision, c’est faire injure, d’une part, à la revendication sioniste d’émancipation juive nationale et étatique et, d’autre part, à la volonté d’autodétermination des Pales ti niens dans une Palestine qui, en 1947, est encore arabe dans une proportion de presque 70 %. La création d’un État juif et, partant, la partition étaient tout simplement impossibles sans procéder à un « transfert » de populations, c’est-à-dire le « transfert », vers le reste de la Pa lestine ou dans un autre État arabe, de l’inévitable « minorité » palestinienne du territoire dévolu à l’État juif. Déjà en 1937, au plus fort de la révolte palestinienne, la Grande-Bretagne, puissance mandataire, avait proposé la partition de la Palestine entre un État juif et la Trans jordanie [1], et le « transfert » des Arabes palestiniens hors de l’État juif.

En décembre 1940, Yossef Weitz, directeur du Fonds national juif, écrivait dans son journal des propos lourds de sens. « Entre nous, il doit être clair qu’il n’y a pas de place pour deux peuples dans ce pays. [...] Si les Arabes quittent le pays il nous suffira. Si les Arabes y restent, il demeurera trop petit et misérable. [...] La seule solution, c’est la Terre d’Israël, au minimum, la Terre d’Israël occidentale, sans Arabes. Pas de compromis sur ce point. [...] Il n’existe pas d’autre moyen que de déplacer les Arabes dans les pays voisins. [...] À l’exception possible de Bethléem, Nazareth et la Vieille Ville de Jérusalem, nous ne devons pas laisser un seul village, une seule tribu. [...] C’est seulement ainsi que le pays pourra recevoir des millions de nos frères et que la question juive sera résolue une fois pour toute. [2] »

Palestine 1947, inventaire avant liquidation

Dans le cadre de leurs travaux, les membres de l’U.N.S.C.O.P. demandèrent à l’Administration palestinienne (mandataire) de compiler un maximum de données économiques, sociales et démographiques [3]. Fondamental et instructif, ce document est en quelque sorte l’ultime cliché de la Palestine avant sa disparition, en 1948. Lorsque l’on y ajoute la population semi-nomade palestinienne, évaluée a posteriori par les Nations unies à quelque 128 000 âmes, il ressort que, au 31 décembre 1946, sur un total de presque 2 millions d’habitants, la Palestine compte 1 370 000 Arabes, soit une majorité de 69 %, et 608 000 Juifs, soit une minorité de 31 %. Concernant la propriété foncière, il apparait que les terres acquises par les institutions foncières sionistes et contrôlées par les groupes d’autodéfense n’excèdent pas 7 % du territoire palestinien (tableau 1 et carte 1).

Tableau 1 - Palestine - Répartition des populations arabes et juives (3-12-1946)

Sous-districts Arabes Juifs TOTAL % Arabes % Juifs
Acre 73 800 3 030 76 830 9 6% 4 %
Safad 54 000 7 170 61 170 88 % 12 %
Tibériade 30 830 13 640 44 470 69 % 31 %
Nazareth 43 130 7 980 51 110 84 % 16 %
Beisan 17 960 7 590 25 550 70 % 30 %
Haïfa 140 430 119 020 259 450 54 % 46 %
Jénine 61 120 0 61 210 100 % 0 %
Tulkarm 77 040 16 180 93 220 82 % 18 %
Naplouse 94 900 0 94 900 100 % 0 %
Jaffa 114 130 295 160 409 290 28 % 72 %
Ramleh 102 440 31 590 134 030 75 % 25 %
Ramallah 48 930 0 48 930 100 % 0 %
Hébron 96 620 300 96 920  100 %  0 %
Jérusalem 164 150 102 520 26 670 62% 38%
Gaza 148 000 340 151 540 98 % 2 %
Beersheba 102 780 510 103 290  100 %  0 %
Palestine 1 370 350 608 230 1 978 580 69% 31%

Carte 1 - Palestine - Pourcentage d’Arabes palestiniens par sous-district
(31-12-1946)

Autre élément de surprise, le yishouv, contredisant la rhétorique agrarienne du sionisme travailliste, est essentiellement urbain et se concentre pour 90 % dans les villes « mixtes » de Jérusalem et Haïfa et autour des colonies urbaines de Netanya, Hadera et Tel-Aviv, soit sur un territoire n’excédant pas 4% de la Palestine. Enfin, essentiellement implantées dans les vallées de Galilée et sur la plaine côtière, 307 colonies juives [4], fondées pour la plupart sous le mandat britannique, sont entourées de 1075 agglomérations arabes (943 localités et 132 sites bédouins).

La quête désespérée d’une majorité juive

En dépit de ces données, c’est pourtant le partage que choisit la majorité de l’Assemblée générale. La résolution 181 propose ainsi la partition de la Palestine en sept enclaves. Trois enclaves forment un État juif sur 56 % du pays, trois autres forment un État arabe sur 43 %, et une dernière, Jérusalem et ses environs, forme un corpus separatum binational et internationalisé. Le déséquilibre entre, d’une part, un yishouv d’essence urbaine et doublement minoritaire (31 % de la population et 7 % des terres) et, d’autre part, la superficie qui est accordée à son État (56 %) est flagrant. Ce déséquilibre est dû à l’extrême ouverture dont ont fait preuve les Nations unies à l’égard des revendications juives, des revendications qui portaient entre autres sur le maintien sous souveraineté juive de la totalité des colonies de peuplement et le contrôle d’un Néguev semi-désertique, à peine colonisé, mais donnant accès à la mer Rouge. La volonté de relier entre elles des colonies juives éparpillées au milieu d’une « mer arabe » aboutit à un paradoxe cuisant : l’État juif proposé est dans les faits binational [5]. Ainsi, il compte une « majorité » juive de 51 % (500 000 âmes) et une « minorité » palestinienne de 49 % (490 000 âmes), tandis que la superficie des terres contrôlées par le yishouv n’excède pas 10 % de la superficie de son État. En outre, l’État juif englobe 277 implantations juives et 419 agglomérations arabes [6] (326 localités et 93 sites bédouins). Autre évaluation, les Juifs ne sont majoritaires que dans une enclave côtière regroupant 76 % d’entre eux, cette enclave fondamentalement urbaine comptant une minorité palestinienne de 38 %, minorité possédant la majeure partie des terres et étant hégémonique dans les campagnes. Enfin, avec le secteur séparé de Jérusalem, 99 % des Juifs de Palestine accèdent à l’autodétermination, contre 64 % des Palestiniens (tableaux 2 et 3, et carte 2).

Tableau 2 - État juif (O.N.U., résolution 181)- Répartition des populations arabes et juives

Sous-ditricts Arabes Juifs TOTAL % Arabes % Juifs
Galilée orientale 101 310 33 340 134 650 75  % 25 %
Plaine côtière 289 860 464 360 754 220 38 % 62 %
Néguev 98 640 2 530 101 170 97 % 3 %
État juif 489 810 500 230 990 040 49 % 51 %

Tableau 3 - État juif (O.N.U., résolution 181) - Répartition des agglomérations arabes et juives

Sous-districts Agglomérations arabes Colonies juives
Galilée orientale 161 84
Plaine côtière 146 174
Néguev 112 19
État juif 419 277

Dans ces conditions, il est aisé de comprendre pourquoi les Palestiniens ne se sont pas résolus à un tel partage. Le droit à l’autodétermination sous-tendu par le principe du mandat n’est pas appliqué et aucun référendum n’est envisagé. Un Palestinien sur trois est censé devenir citoyen de l’État juif [7], la propriété arabe y est de 90 % et la majeure partie des terres cultivées sont également arabes. Si 419 agglomérations arabes sont incluses dans l’État juif, seules 27 colonies juives sont incluses dans l’État arabe. En outre, les Palestiniens représentent 75 % de la population en Galilée orientale et 97 % dans le Néguev, deux régions attribuées à l’État juif. Enfin, sur les 608 000 Juifs auxquels les Palestiniens sont conviés à céder 56 % de leur pays, 500 000 sont des immigrants venus s’établir sous le mandat britannique et renforcer une communauté qui, en 1922, n’excédait pas 82 000 âmes. Mais, bien plus que tout argument juridique, économique ou démographique, c’est sans doute l’expérience des Palestiniens qui explique le mieux leur refus d’accéder au principe du partage. Des débuts de l’implantation du nouveau yishouv, en 1882, jusqu’à 1947, les Palestiniens n’ont pas eu le loisir de vivre autrement leur cohabitation avec la communauté sioniste que sur le registre de l’exclusion - économique et physique.

À l’inverse, il est tout aussi aisé de comprendre pourquoi le yishouv a accepté formellement le plan des Nations unies tout en se montrant peu enclin (c’est un euphémisme) à l’appliquer sur le terrain et à se satisfaire d’une structure économique et démographique faisant du futur Israël un État binational et, qui plus est, tendant structurellement à redevenir majoritairement arabe. D’un strict point de vue politique, le sionisme s’est développé pour fournir une réponse radicale à une situation de minorité et d’exclusion vécue en Europe orientale. Si, a fortiori, cet État juif se voulait démocratique et juif, il devait à tout prix se doter d’une assise territoriale et démographique juive la plus homogène possible. Dès lors que l’enjeu poursuivi par le mouvement sioniste était la création d’un État juif destiné à s’ouvrir à une immigration que ses dirigeants espéraient massive, il était inimaginable que ce programme put se résoudre à la binationalité de l’État esquissé par l’O.N.U. ou à toute coopération avec l’État arabe de Palestine.

L’adoption du plan de partition donne le coup d’envoi de la guerre. Elle connait deux phases. Dans la première, de décembre 1947 (l’après-vote) au 14 mai 1948 (proclamation de l’État d’Israël et intervention militaire des États arabes), la guerre judéo-palestinienne bat son plein. Les organisations armées juives entreprennent la consolidation des colonies et la réduction de certaines concentrations palestiniennes incluses dans l’État juif, essentiellement entre Haïfa et Tel-Aviv. Quant aux Palestiniens, appuyés par des volontaires étrangers, ils partent à l’assaut des colonies isolées dans les régions les plus arabes de l’État juif dessiné par l’O.N.U. Dans la seconde phase, inaugurée par la proclamation de l’État d’Israël et l’entrée en guerre des États arabes voisins, les Israéliens, après de nombreux revers militaires, reprennent le dessus et, forts de l’appui militaire de l’U.R.S.S., parviennent à se rendre maitres de l’ensemble du territoire juif délimité par les Nations unies ainsi que de 45 % du territoire attribué initialement à l’État arabe palestinien. En définitive, au terme des accords d’armistice conclus en 1949 entre les États arabes et Israël, l’État juif contrôle 76 % de la Palestine.

Du « cauchemar » au « miracle »

À la fin de 1948, la balance démographique a changé du tout au tout. À taux de croissance démographique constant, l’État d’Israël, délimité par la « ligne verte » des armistices, aurait dû compter 926 000 Palesti niens, soit une majorité de 58 %, et 667 000 Juifs, soit une minorité de 42 %. Or les recensements effectués au terme de la guerre [8] comptabilisent 156 000 Pa lestiniens, soit une minorité de 18 %, et 717 000 Juifs, soit une majorité de 82 %, ce qui permettra à Haïm Weizmann, premier président de l’État, de parler d’une « simplification miraculeuse des tâches d’Israël » (tableaux 6 et 7). Ainsi, malgré 6 000 morts, le yishouv voit sa population aug menter de plus de 100 000 âmes en deux ans, essentiellement grâce à l’im migration. Quant aux Palestiniens, il s’avère que 83 % d’entre eux ont quitté le territoire devenu État d’Israël. Ce qu’il est convenu d’appeler l’exode palestinien a suscité d’interminables polémiques. Une version israélienne édifiante a longtemps voulu que les Palestiniens seraient partis à l’appel de leurs dirigeants, pour laisser le champ libre à des armées arabes censées « jeter les Juifs à la mer ». Inversement, la version des perdants, les Pales ti niens, n’a jamais bénéficié d’un réel crédit hors de l’opinion arabe, et ce malgré la qualité des recherches publiées sous l’égide de l’Institut des études palestiniennes. Depuis les années quatre-vingt, une nouvelle génération d’historiens israéliens a entrepris d’invalider une série de mythes constitutifs de la mémoire collective de la société juive israélienne, des mythes fondés sur la fuite des Palestiniens, le refus arabe et les options pacifiques des dirigeants israéliens. Ce travail a été facilité par l’ouverture des archives militaires et par le fait que les « nouveaux historiens [9] » n’ont pas vécu la guerre de 1948 et sont nés dans un État juif considéré comme un donné. Concernant la guerre d’indépendance israélienne et l’exode palestinien, les « nouveaux historiens » ont ainsi découvert une réalité assez amère. L’exode palestinien a été plus particulièrement étudié par l’historien Benny Morris [10], lequel révèle que, hormis le départ volontaire, au début de 1948, d’environ 75 000 Palestiniens issus des couches aisées et désireux de s’installer dans les pays arabes voisins en attendant que la situation se clarifie, l’écrasante majorité des Palestiniens s’est, bien logiquement, enfuie à la suite des actions militaires juives, à l’approche de troupes juives ou suite à des massacres, les plus connus étant ceux de Deir Yassine, Dawaïmeh, Saliha, Safsaf et Saassa [11]. Enfin, un réfugié palestinien sur trois (entre 200 000 et 250 000 personnes) est parti suite à l’expulsion directe ou indirecte (bombardement des populations civiles, campagnes de terreur psychologique, etc.) des populations de plusieurs grandes villes palestiniennes.

Tableaux 6 et 7 - Structure démographique du territoire israélien le 31-12-1948 (sans exode et après)

Sous-districts Arabes Juifs % Arabes % Juifs Total
Acre 85 090 4 250 95 % 5 % 89 340
Safed 57 470 7 910 88 % 12 % 65 380
Kinneret 36 570 15 540 70 % 30 % 52 110
Jezreël 82 400 21 460 79 % 21 % 103 860
Haïfa 102 880 104 890 50 % 50 % 207 770
Hadera 40 490 20 640 66 % 34 % 61 130
Sharon 24 350 35 860 40 % 60 % 60 210
Petah-Tikva 25 740 31 510 45 % 55 % 57 250
Ramla 73 150 2 840 96 % 4 % 75 990
Rehovot 29 180 31 560 48 % 52 % 60 740
Tel-Aviv 98 720 277 250 26 % 74 % 375 970
Jérusalem 68 430 109 980 38 % 62 % 178 410
Ashkelon 92 190 3 180 97 % 3 % 95 370
Beersheba 109 200 460  100 %  0 % 109 660
Israël 925 860 667 330 58 % 42 % 1 593 190

— -

Sous-districts Arabes Juifs % Arabes % Juifs Total
Acre 48 700 6 000 89 % 11 % 54 700
Safed 1 900 8 900 18 % 82 % 10 800
Kinneret 5 100 14 400 26 % 74 % 19 500
Jezreël 34 900 24 100 59 % 41 % 59 000
Haïfa 9 100 116 400 7 % 93 % 125 500
Hadera 18 300 31 300 37 % 63 % 49 600
Sharon 10 400 26 500 28 % 72 % 36 900
Petah-Tikva 3 000 45 900 6 % 94 % 48 900
Ramla 2 600 1 800 59 % 41 % 4 400
Rehovot 100 32 000  0 % 100 % 32 100
Tel-Aviv 3 600 302 100 1 % 99 % 305 700
Jérusalem 2 900 84 200 3 % 97 % 87 100
Ashkelon 2 400 4 800 33 % 67 % 7 200
Beersheba 13 000 1 200 92 % 8 % 14 200
Non localisés - 17 100 - - 17 100
Israël 156 000 716 700 18 % 82 % 872 700

Un exode précoce

Il est nécessaire de rappeler que la guerre d’indépendance d’Israël a débuté six mois avant le 14 mai 1948, date de proclamation de l’État et d’entrée en guerre des États arabes. Concernant l’exode palestinien, et moyennant une prise en compte de données démographiques actualisées, il ressort de l’étude de Benny Morris que, le 14 mai 1948 à minuit, 370 000 Palestiniens sont déjà des réfugiés et quelque 240 agglomérations palestiniennes sont désertées (carte 5). Cela signifie que, sur les 726 000 réfugiés recensés par les Nations unies au lendemain de la guerre, 51 % l’étaient déjà avant l’entrée en guerre des États arabes. Après la fin des hostilités, il apparait que l’exode palestinien dépasse les 90 % dans les régions de forte colonisation juive et dans le triangle formé par Jérusalem, Tel-Aviv et Gaza, une zone conquise au forceps sur l’État arabe palestinien mort-né et marquée par de nombreuses expulsions, comme dans les villes de Loudd (Lod) et Ramleh. Au terme de la guerre de 1948, plus de la moitié des 1 478 000 Arabes de Palestine sont devenus des réfugiés (tableau 4 et carte 3).

Tableau 4 - Exode palestinien (par sous-district israélien)

Sous-districts 31-12-1948(*) 8-12-1948 Différence %
Acre 85 090 48 700 - 36 390 - 43 %
Safed 57 470 1 900 - 55 570 - 97 %
Kinneret 36 570 5 100 - 31 470 - 86 %
Jezreël 82 400 34 900 - 47 500 - 58 %
Haïfa 102 880 9 100 - 93 780 - 92 %
Hadera 40 490 18 300 - 22 190 - 55 %
Sharon 24 350 10 400 - 13 950 - 57 %
Petah-Tikva 25 740 3 000 - 22 740 - 88 %
Ramla 73 150 2 600 - 70 550 - 97 %
Rehovot 29 180 100 - 29 080 - 100 %
Tel-Aviv 98 720 3 600 - 95 120 - 96 %
Jérusalem 68 430 2 900 - 65 530 - 96 %
Ashkelon 92 190 2 400 - 89 790 - 97 %
Beersheba 109 200 13 000 - 96 200 - 88 %
Israël 925 860 156 000 - 769 860 - 83 %

(*) Projection

Carte 3 - Israël - Exode palestinien (en %) par sous-district israélien

Même si les causes de l’exode palestinien n’étaient pas connues, il n’en reste pas moins que toutes les tentatives de règlement diplomatique entre États arabes et Palestiniens d’une part, et Israéliens d’autre part, se sont heurtées à un blocage de la part du gouvernement de David Ben Gourion comme de ses successeurs. Lors de la première trêve (11 juin - 8 juillet), le médiateur des Nations unies, Folke Bernadotte, propose un nouveau plan de partage censé répondre aux exigences arabes et israéliennes. Aux Palestiniens, il propose un État sur 81 % de la Palestine grâce à l’adjonction du Néguev et de Jérusalem. Aux Israéliens, il offre un territoire plus homogène sur les 19 % restants de la Palestine. Divisés sur le principe même de l’État palestinien, les États arabes rejettent un plan qui offre l’ensemble de la Galilée à Israël. Quant aux Israéliens, ils sont consternés. S’ils conservent l’essentiel de leurs implantations, Jérusalem, dont ils contrôlent une large partie, leur est retirée mais, en outre, Bernadotte prévoit le retour des 376 000 réfugiés palestiniens alors dénombrés vers des zones vidées dans une proportion de 90 %. Avec un tel retour, l’État juif serait majoritairement palestinien (51 %), tandis que la Galilée redeviendrait à 85 % palestinienne. En septembre 1948, pendant la deuxième trêve, Bernadotte propose un plan dans lequel Jérusalem est à nouveau internationalisée, et la partie de la Palestine restée arabe est promise aux Jordaniens (carte 9). Mais Bernadotte réaffirme son attachement au retour des réfugiés palestiniens, ce qui est exclu pour les Israéliens. Le 17 septembre 1948, Folke Bernadotte, subitement privé de protection israélienne, est assassiné par deux officiers du groupe Stern, un mouvement ultra-nationaliste dirigé par Yitzhak Shamir. L’idée d’un retour des réfugiés palestiniens dans leurs foyers ou de leur indemnisation n’en sera pas moins officialisée le 11 décembre par la résolution 194 des Nations unies, une résolution qui réaffirme par ailleurs les principes du partage de la Palestine et nomme une commission de conciliation.

Le blocage israélien

Du 27 avril au 15 septembre 1949, cette commission convie à Lausanne une conférence de paix. À l’exception de l’Irak, les États arabes belligérants amorcent un infléchissement dans le sens d’une reconnaissance conditionnelle de l’État d’Israël fondée sur les résolutions 181 (partage) et 194 (retour des réfugiés) [12]. Ils proposent à Israël d’autoriser le retour volontaire des réfugiés palestiniens dans les régions conquises sur l’État arabe de Palestine tel que dessiné par l’O.N.U. en novembre 1947. En échange, les 450 000 réfugiés (60 % du flux total) issus du territoire initialement dévolu à l’État juif seraient quant à eux absorbés par les États arabes. Concernant les frontières, les délégations arabes sont divisées. Si la Jordanie est prête à accepter les annexions israéliennes en échange d’une reconnaissance de l’annexion de la Cisjordanie au royaume hachémite, les Égyptiens exigent quant à eux la création d’un État palestinien dans les frontières tracées par Bernadotte et les Syriens s’en tiennent au plan de partage de 1947. Il n’empêche que, malgré leurs divergences, en n’exigeant le retour que d’une partie des réfugiés, les États arabes se montrent sensibles à la revendication israélienne de sauvegarder à tout prix une majorité juive significative. Selon les options arabes envisagées, l’État d’Israël est assuré d’une majorité juive oscillant entre 62 % et 95 %.

Ces propositions sont rejetées par Israël et font capoter définitivement les négociations. Pourtant, Israël ne doit son admission à l’O.N.U., le 12 mai 1949, qu’à sa reconnaissance des résolutions 181 et 194. En rejetant des propositions de règlement qui lui octroient une assise territoriale et démographique bien plus solide que la résolution 181, Israël contredit l’acceptation formelle de cette résolution. Motivé officiellement par des impératifs de sécurité et le danger de réintégrer à l’État juif une minorité palestinienne hostile, le refus israélien d’autoriser le retour des réfugiés semble prouver que l’acceptation du partage n’a jamais été que tactique. Le plan de partage de 1947 prévoyait un État juif doté d’une « minorité » palestinienne de 49 %, alors que les propositions de la commission de conciliation (acceptées par les États arabes) n’impliquent plus qu’une minorité palestinienne de 38 % à l’intérieur des lignes de cessez-le-feu, et de 5 % à l’intérieur de l’État juif envisagé par la résolution 181...

D’un pays arabe à un pays juif

Sur le terrain, le refus israélien de tout compromis territorial et démographique s’exprime par le dynamitage systématique de la plupart des 572 agglomérations palestiniennes abandonnées ou vidées de force (475 villes et villages et 97 sites bédouins), le tout sur un territoire qui en comptait 680 le 31 décembre 1947 (tableau 5). Inaugurée pendant la première trêve israélo-arabe (juin-juillet 1948), cette politique se poursuit après les armistices et se double de la création de 160 nouvelles implantations juives destinées à accueillir, surtout dans les anciennes grandes villes palestiniennes, quelque 300 000 rescapés de la Shoah. Dans le même temps, alors que plus de 700 000 Palestiniens attendent de pou- voir exercer un droit au retour reconnu par l’O.N.U., le gouvernement israélien élabore une politique destinée à empêcher à tout prix le retour du moindre réfugié palestinien. Entre 1949 et 1956, des dizaines de milliers d’« infiltrés » palestiniens sont refoulés derrière les lignes arabes. Il s’agit le plus souvent de civils désireux de rejoindre leurs familles restées en territoire israélien ou, tout simplement, de récupérer des biens ou moissonner leurs champs. Tous n’ont pas la chance de se faire refouler. Sur la base des archives militaires, Benny Morris estime que si de 200 à 250 Israéliens tomberont sous les coups d’« infiltrés » armés, ce sont entre 2 700 et 5 000 « infiltrés », la plupart non armés, qui mourront, victimes des tirs de l’armée israélienne ou de mines israéliennes placées le long des lignes de cessez-le-feu [13].

Tableau 5 - Bilan de l’évacuation et/ou de la destruction des villes et villages palestiniens (sites bédouins non inclus)

Sous-districts 1948 1953 Différence
Acre 61 34 - 27
Safed 80 3 - 77
Kinneret 36 4 - 32
Jezreël 81 23 - 58
Haïfa 15 3 - 12
Hadera 47 15 - 32
Sharon 29 5 - 24
Petah-Tikva 19 3 - 16
Ramla 30 0 - 30
Rehovot 15 0 - 15
Tel-Aviv 12 0 - 12
Jérusalem 50 2 - 48
Ashkelon 56 0 - 56
Beersheba 36 0 - 36
Israël 567 92 - 475

Cinquante ans plus tard, la donne démographique n’a pas fini de hanter les cauchemars israéliens. Sur 7 millions de Palestiniens, la moitié vivent hors de Palestine/Israël et 5 350 000 d’entre eux sont des réfugiés, soit 75 %. En dépit du processus diplomatique enclenché voici cinq ans, leur retour n’est pas à l’ordre du jour, tandis que leur installation dans ce qui devrait peut-être un jour devenir un État palestinien indépendant est plus qu’hypothétique. Surtout, l’Administration des terres d’Israël, en expropriant les terres palestiniennes publiques et une large partie des terres privées, détient désormais 92 % de la superficie de l’État [14]. Si l’on y ajoute l’appropriation de quelque 70 % de la Cisjordanie et de Gaza en trente ans d’occupation, il ressort que, si les organismes fonciers sionistes détenaient 7 % de la Pales tine en 1947, ils en détiennent désormais 90 % [15]. Sur les terres expropriées, tant en Israël que dans les territoires occupés, l’édification de villes réservées au peuplement juif se poursuit. Si le territoire israélien était recouvert de 311 agglomérations juives en 1948, ces dernières sont désormais au nombre de 880 (contre 770 en 1970), auxquelles il faut ajouter 162 colonies de peuplement dans les territoires occupés.

1998, une Galilée incurable

Les montagnes de Galilée, annexées à Israël en 1948, sont la seule région de l’État hébreu à avoir conservé une quasi-majorité arabe, malgré de larges vagues d’expropriations et d’implantations dans les années septante. Pour faire face à la tendance structurelle de cette zone à recouvrer une majorité arabe, les autorités israéliennes viennent d’adopter un nouveau plan, appelé « Bouclier de David 2020 », visant à désengorger la région de Tel-Aviv et à implanter en Galilée plus d’un million et demi de Juifs, un plan nécessitant de nouvelles expropriations de terres arabes [16] et le confinement accru du « secteur arabe » dans des zones au bord de l’asphyxie, surpeuplées et interdites d’expansion. À l’échelle de toute la Palestine/Israël, une population juive de 4 400 000 âmes (57 %) dispose d’un territoire ouvert représentant 90 % du pays, tandis que 3 300 000 Palestiniens (43 %) ne disposent plus que de 10 % de terres morcelées sur lesquelles la densité de population est six fois supérieure à celle du secteur juif. Cet état de fait est en passe de se concrétiser sur le terrain politique. En février 1997, des députés du Likoud et du parti travailliste se sont mis d’accord sur le statut final des territoires occupés [17]. Après annexion de 41 % de la Cisjordanie, un État palestinien composé de trois enclaves devrait voir le jour sur 15 % de la Palestine/Israël, c’est-à-dire sur 3 900 km2, soit notre province de Liège. La guerre des terres et de la démographie est loin d’être terminée.

[1John Norton Moore, "Excerpts from the Report of the Palestine Royal Commission (The Peel Commission) June 22, 1937", The Arab-Israeli Conflict, Vol. III, Princeton University Press, Princeton, 1974, p. 150-183.

[2Ilan Halévi, Sous Israël, la Palestine, Le Sycomore, Paris, 1978, p. 148. The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge University Press, Cambridge, 1988.

[3Governement of Palestine. Supplement to Survey of Palestin. Notes compiled for the information of the United Nations Special Committee on Palestine, June 1947, Reprinted in full with permission from Her Majesty’s Stationery Office by the Institute for Palestine Studies, Washington D.C., 1991.

[4Parmi lesquelles cinquante implantations de type Homa ou-Migdal (« Muraille et Tour »), des postes militaires avancés fondés durant la révolte palestinienne de 1936-1939.

[5Voir dans ce dossier l’article d’Amnon Raz-Krakotzkin.

[6Khalil Toufakji et Young Wyman, Falastin, At-Tajammouat Al-Falastiniya wa Al-Moustamarat Al-Yahoudiya (« Palestine. Agglomérations palestiniennes et colonies juives »), Palestine Geographic Center. Arab Studies So ciety, Jérusalem, 1988. Governement of Palestine, Survey of Palestine (maps 1/100 000), Jérusalem, 1944.

[7Inversement, l’État arabe ne comporte qu’une minorité juive de 1 %.

[8Roberto Bachi, « State of Israel (Population) », Encyclopaedia Judaica, Vol. 9, Keter Publishing House, Jérusalem, p. 488-49

[9Ce vocable regroupe autant des historiens que des politologues et des sociologues, lesquels travaillent autant sur la période contemporaine que sur un champ plus lointain. Les plus éminents sont Benny Morris, Tom Segev, Ilan Pappé, Avi Shlaïm, Simha Flapan, Yaïr Oron, Israël Gershoni, Shlomo Zand, etc.

[10Benny Morris, op cit. 1948 and After, Israel and the Palestinians, Clarendon Press, Oxford, 1990.

[11Aujourd’hui des localités juives rebaptisées respectivement Kfar Shaoul, Amatzia, Yiron, Sifsoufa et Sassa.

[12John Norton Moore, « Excerpt from the Progress Report of the United Nations Conciliation Commission for
Palestine, December 11, 1949 - October 23, 1950 », op. cit., p. 495-542.

[13Benny Morris, Israel’s Border Wars, 1949-56, Clarendon Press, Oxford, 1993, p. 414-416.

[14Ces expropriations ont été réalisées essentiellement entre 1948 et 1966, période durant laquelle la minorité palestinienne, restée en Israël et devenue citoyenne de l’État, a vécu sous un régime de gouvernement militaire complet.

[15Jean-François Legrain, « Judaïsation et démembrement : politiques israéliennes de démembrement du territoire en Cisjordanie-Gaza (1967-1995) », Maghreb-Machrek, n° 152, avril-juin 1996, p. 42-75.

[16Yediot Aharonot, 31 octobre 1996.

[17Yediot Aharonot, 14 février 1997.