Ulysse ne reviendra pas

Renaud Maes

Ulysse est un enfant. Il est parti rejoindre les autres scouts le sourire aux lèvres : il va retrouver ses potes. Comme d’habitude, il a sans doute oublié ses clés ou ses chaussettes de rechange. C’est un grand distrait, « le seul enfant capable de se renverser trois fois de suite un calippo sur la tête », comme le rappelle son parrain en rigolant. Il est un peu perdu dans son imagination débordante qui se traduit dans ses nombreux dessins. Qui se traduit, aussi, dans les histoires qu’il raconte à son petit frère, Hyppolite, réinventant les dialogues des bandes dessinées qu’ils lisent ensemble dans la salle de jeu. Doué d’un talent indéniable pour la répartie bien sentie et pour les histoires drôles qui n’en finissent pas, il est souvent le boutentrain de la meute.

Sportif, il fait du triathlon, il est bien plus baraqué que les autres. C’est un fonceur, il aime gagner les compétitions. Lors des jeux, on a tout intérêt à l’avoir dans son équipe. Quand il perd, ses élans de colère souvent impressionnants ne durent pas bien longtemps, il se soucie trop des autres pour s’accrocher à son amertume. Ulysse, les petits du camp l’aiment bien parce qu’il est costaud et protecteur. C’est un peu un modèle, même s’ils n’osent pas trop le lui dire. Bref, Ulysse est trop cool.

Ulysse est un adolescent. L’énorme sourire qui illumine généralement sa bouille encore enfantine disparait de plus en plus souvent. Il se pose des questions sur le monde. Optimiste au grand cœur, il avait depuis tout petit l’habitude d’enlacer même des inconnus pour leur faire des câlins. Quand on a connu un câlin d’Ulysse, on ne l’oublie pas, tant il émane de lui un sentiment de réconfort. L’abuela en est persuadée : cet enfant, c’est un ange. Mais à douze ans, il commence à percevoir une autre réalité. Il ne comprend pas que l’on puisse laisser mourir des réfugiés en Méditerranée. Il ne comprend pas ce qu’il y a de si complexe à accueillir des familles qui fuient la guerre, la famine… Ça lui retourne les tripes d’y penser. Il n’admet pas la résignation des adultes, il ne supporte pas l’apathie.

Il fait aussi de plus en plus attention à son look. Sa coiffure doit être impeccable, ses vêtements assortis. Face à son corps qui bouge, il se tracasse parfois. Ne suis-je pas trop gros ? Il s’en est ouvert à sa maman, qui l’a rassuré : pas une trace de gras, juste du muscle. Un grand costaud, comme son père. Les filles vont craquer, c’est sûr. En plus, Ulysse c’est un incroyable danseur. Il entre dans le rythme en se laissant porter et il bouge son corps avec une aisance décontractée, comme si cela ne lui demandait aucun effort. Bref, Ulysse est trop stylé.

Ulysse ne sera jamais un adulte. Fauché par une voiture, il est mort un samedi de novembre. Les autres scouts ont assisté, impuissants, à la scène. Son grand frère Arthur a tenté de le secourir, mais c’était trop tard, ça c’est passé trop vite. Ses parents, ses frères, sont brisés. Chaque objet dans la maison rappelle son absence. Il est là partout : dans les tasses empilées, dans les dessins au mur, dans les pantoufles à l’entrée, dans les lego technics de la salle de jeux.

Aux funérailles, il y a foule. Les témoignages s’enchainent : de l’institutrice à ses moniteurs, tous ont des anecdotes qui dépeignent le même enfant souriant, une force de la nature. Ulysse a laissé une marque sur tous ceux qui l’ont rencontré, quelques secondes suffisaient. Surtout pour ceux qui ont connu l’un de ses fameux câlins… L’abuela le répète : cet enfant était un ange, il avait une mission. Mais le vide qu’il laisse est immense, impossible à combler. Se tenant droite face au micro, d’une voix rongée par la douleur, mais qui ne fléchit jamais, sa maman décrit l’angoisse de l’oubli. Se souviendra-t-elle de sa voix dans une semaine ? Dans un mois ? Dans trois ans ? Elle demande de se souvenir d’Ulysse, de partager les souvenirs de lui. Dans une semaine. Dans un mois. Dans trois ans… et au-delà.

Pour cultiver sa mémoire, ses parents ont fait un appel aux dons pour Deux euros cinquante [1], une association citoyenne qui aide les réfugiés. Parce que ce n’est pas si complexe de les accueillir. Parce qu’il n’y a aucune raison d’être résigné. Parce qu’Ulysse avait raison, l’apathie est insupportable, incompréhensible.

Trop cool et trop stylé, plein de chaleur et d’intelligence, Ulysse était plus qu’un enfant, plus qu’un adolescent. Ulysse était un sage.

Ulysse, nous ne pourrons pas t’oublier, tant nous avons besoin de ton inspiration.

[1Compte Triodos BE91 5230 8091 7576

Photo : Chr. Mincke