Ukraine : une démocratie en moins à l’Est de l’Europe ?

Andriy Portnov

La fin de l’année 2010 a été marquée par une série d’évènements que l’on peut inscrire dans la tendance au durcissement des régimes à l’est de l’Europe. En Biélorussie, Alexandre Loukachenko a dissipé avec violence la manifestation de l’opposition après les élections présidentielles. Des centaines de personnes ont été arrêtées, dont cinq candidats à la présidentielle. Ils ont été accusés d’organiser des désordres de masse. En Russie, Mikhaïl Khodorkovski et Platon Lebedev ont été condamnés à quatorze ans de prison à l’issue d’un nouveau procès. À la veille de l’annonce du verdict, que nous ne pouvons interpréter autrement que comme des représailles politiques, des confrontations et des protestations à caractère raciste et ethnique ont eu lieu en plusieurs endroits du pays.

Mais si les évènements à Minsk et le procès de Khodorkovski ont été bien couverts par la presse internationale, les répressions politiques en Ukraine n’ont, quant à elles, eu aucun écho. Pourtant, depuis quelques mois dans le pays (récemment associé à la révolution orange), les nouveaux pouvoirs, sous la direction du président Viktor Ianoukovitch, ont commencé à persécuter leurs opposants politiques.

Des dizaines de poursuites pénales ont été entamées contre neuf personnes de l’entourage de Ioulia Timochenko : parmi eux, l’ancien ministre des Affaires intérieures, Iouri Loutsenko, l’ancien gouverneur de la région de Dniepropetrovsk, Viktor Bondar, l’ancien vice-ministre de la Justice Evgueni Kornitchouk, ont été arrêtés et se trouvent actuellement en prison en attente d’un jugement. Ioulia Timochenko, principale rivale de Ianoukovitch aux élections présidentielles de février 2010 où elle a obtenu 45,47% de votes contre 48,46% de votes pour Ianoukovitch, est convoquée tous les jours par le ministère public dans le cadre d’une accusation pour utilisation illégale du budget d’État. Le 30 décembre 2010, l’interrogation de Timochenko a duré onze heures.

Il ne faut pas idéaliser le gouvernement sortant, mais il est évident que les actions pénales contre ses membres sont politiques. Toutes ces actions concernent les représentants de la même force politique. La violence de ces arrestations a des relents de vengeance. L’ancien ministre des Affaires intérieures, Iouri Loutsenko, a été arrêté par une brigade des services spéciaux alors qu’il promenait son chien le 26 décembre 2010. L’ancien vice-ministre de la Justice Evgueni Korneytchuk l’a été le jour de la naissance de sa fille.

Les autorités soulignent que la « loi est la même pour tous », et qu’il s’agit d’une simple « application de l’ordre juridique » indispensable à la réalisation d’importantes réformes. Nous ne doutons aucunement de la nécessité de ces réformes. Mais sous de telles déclarations (qui vont de pair avec des déclarations sur la nécessité de « normaliser » les relations avec la Russie), c’est l’usurpation du pouvoir par le président et son entourage qui est à l’œuvre. Tout a commencé il y a presque un an, juste après les élections de janvier-février 2010. Malgré la Constitution, la coalition gouvernementale au Parlement ukrainien n’a pas été formée de groupes parlementaires, mais de députés individuels.

Ce scénario a été légitimé à postériori par la Cour constitutionnelle après avoir été accepté auparavant par les acteurs géopolitiques principaux : la Russie, les États-Unis, l’Union européenne qui croyaient qu’après le « chaos orange », l’Ukraine avait besoin d’un pouvoir fort. Ayant compris qu’il avait les mains libres et qu’il n’avait rien à craindre sur la scène internationale, Ianoukovitch a pu dans un court délai annuler la réforme constitutionnelle de 2004-2005 qui réduisait les pouvoirs du président, réaliser une réforme qui a réduit au minimum l’indépendance du pouvoir judiciaire et entamer des actions contre la liberté de parole.

Diversités régionales

Actuellement, la quasi-totalité du pouvoir est concentrée dans les mains du président. De plus en plus d’analystes parlent de « poutinisation » ou de « biélorussisation » de l’Ukraine. Néanmoins, nul ne peut oublier que l’Ukraine, contrairement à la Russie, ne possède pas de ressources pétrolières et gazières. Contrairement à la Biélorussie, elle n’est pas homogène sur les plans linguistique et religieux. L’Ukraine est de fait un pays bilingue sans frontière linguistique marquée. Le plus souvent, ce clivage converge avec un clivage ville-campagne. Quatre Églises prétendent au statut d’Église nationale, une d’elle­s dépend d’ailleurs du patriarcat de Moscou. La mémoire historique de la Galicie et de la Volhynie annexées à l’URSS en 1939 est très différente de la mémoire de la Crimée ou du Donbass. L’unification et la centralisation du pouvoir dans un pays marqué par une telle diversité régionale, linguistique, historique remettent donc en question l’unité de l’État. C’est un suicide politique de se livrer à des brutalités manifestes et mesquines contre les opposants politiques, d’autant plus que leur influence sur la vie politique du pays avait diminué durant les derniers mois.

Notons que les médias ukrainiens pensaient que l’Union européenne réagirait aux processus qui ont lieu dans notre pays. Pour l’instant, elle brille par son absence sans doute à cause de l’absence d’une politique ukrainienne digne de ce nom. Le pouvoir ukrainien, malgré sa rhétorique sur l’intégration européenne, réduit celle-ci à la question de la suppression des visas. Après la Révolution orange, l’Ukraine a annulé les visas pour les citoyens européens. Mais les Ukrainiens éprouvent toujours des difficultés pour obtenir des visas Schengen. Les pourparlers sur la zone de libre-échange et l’organisation du championnat de football de 2012 sont toujours en suspens. Beaucoup de pays de l’UE pensent naïvement que l’Ukraine n’est qu’un « étranger proche » de la Russie qui peut résoudre tous les problèmes. La politique russe, malgré son discours de modernisation, demeure vis-à-vis de l’Ukraine profondément asymétrique et marquée par un syndrome postimpérial. Ayant obtenu du pouvoir ukrainien des concessions importantes allant de la prolongation jusqu’en 2042 du bail de la flotte de la mer Noire en Crimée à des remaniements des politiques linguistiques et de mémoire (par exemple, le renoncement au doublage en ukrainien des films, la suppression de l’examen de langue ukrainienne pour les doctorants, les changements encore cosmétiques dans les manuels d’histoire), le Kremlin a accepté que Ianoukovitch et Loukachenko ne reconnaissent pas l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Les négociations sur la démarcation des frontières s’annoncent donc difficiles.

Si la Russie est plus active et sûre d’elle dans sa politique ukrainienne, le Kremlin ne semble pourtant pas capable de proposer à Kiev une perspective « non européenne » attractive et réaliste. Il n’y a donc pas d’alternative au « choix européen » pour une Ukraine moderne, choix annoncé non seulement par le président Iouchtchenko, mais également par son prédécesseur Koutchma et par son successeur Ianoukovitch. L’ue n’est pas encore prête et ne semble pas vouloir jouer une carte attractive pour le peuple ukrainien. Elle préfère remettre à plus tard le problème de l’Ukraine ou s’en tenir au programme modeste et vague du Partenariat oriental. Il est clair que l’Europe ne va pas résoudre les problèmes des Ukrainiens, mais une politique plus conséquente serait utile pour l’UE et l’Ukraine. De plus, l’asymétrie croissante (allant de l’espérance de vie au respect des droits de l’homme en passant par le système éducatif) entre les pays orientaux membres de l’UE - Pologne, Hongrie, Slovaquie, Roumanie - et leurs voisins directs - Ukraine, Biélorussie, Moldavie - demeure un des plus grands défis pour toute l’Europe.

Traduit du russe par Ekaterina Lyzhina