Ukraine : le passé dure longtemps

Bernard De Backer

Un poète russe contemporain, Lev Rubinstein, a diffusé, le 1er mars 2014, un bref message, à la suite de l’invasion militaire du territoire ukrainien de Crimée par des troupes masquées et armées jusqu’aux dents. Il y écrivait notamment ceci : « Chers amis ukrainiens, Toutes nos pensées sont avec vous. Toute notre anxiété et tous nos espoirs sont avec vous. Tout notre désespoir et toute notre colère sont avec vous. Ceci est un moment où il est impossible d’être silencieux, mais où l’on ne sait que dire. Je vais probablement devoir prononcer des paroles un peu pathétiques : essayez de nous pardonner. Nous signifiant, hélas, les quelques Russes sains d’esprit qui ne sont pas encore empoisonnés par des gaz impériaux. Ce ne sont pas des gaz diffusés par Gazprom, ce sont des gaz qui, malheureusement, sont déposés beaucoup plus profondément. »

La profondeur évoquée par le poète russe dans sa métaphore ne fait pas seulement référence à la dimension géologique de l’habitus impérial, installé dans les « couches profondes » du pouvoir ou de la société russes, mais, bien entendu, aussi à sa dimension historique. Impossible, en effet, de comprendre les composantes et les enjeux de la crise ukrainienne actuelle, qui n’en est peut-être qu’à ses débuts, sans faire référence à l’histoire nouée à la géographie qui, selon le fondateur de la revue Hérodote, Yves Lacoste, « sert d’abord à faire la guerre ». Ceci non seulement parce que les références et les comparaisons historiques abondent dans les analyses et les commentaires [1], mais surtout parce que les principaux intéressés vivent les conflits actuels au travers de prismes mémoriels et culturels tenaces, et sont de ce fait sensibles à diverses formes de mobilisation et de manipulation. L’auteur de ces lignes a pu en être témoin lors de nombreux voyages en Ukraine, et ceci jusqu’à la caricature [2].

Fascistes et antifascistes

Le premier de ces prismes est évidemment celui de la Seconde Guerre mondiale et de ses prémisses, pogromistes puis staliniennes, dont le territoire ukrainien fut un des principaux champs de bataille et lieux de massacres innommables [3]. Staline se trouvant du côté des vainqueurs — après avoir décapité sa propre armée, puis pactisé avec le diable afin de dépecer la Pologne et les pays baltes — la Russie sous ses habits soviétiques se mua en héroïque défenseur « antifasciste » de la civilisation contre la barbarie nazie. Certains groupes indépendantistes de l’Ouest ayant, de leur côté, noué des alliances tout aussi criminelles avec Hitler, les Ukrainiens occidentaux qui regimbaient à leur incorporation dans la patrie du socialisme se trouvèrent systématiquement traités de « nationalistes fascistes » et déportés au Goulag. Les preuves et traces des exactions staliniennes étant par ailleurs, à cette époque, hors d’atteinte, frappées de nullité ou d’omerta, le maitre-récit des « héros internationalistes de l’Est » contre les « fascistes nationalistes de l’Ouest ukrainien » put s’installer durablement, y compris chez nombre d’intellectuels européens. La propagande du Kremlin en fait aujourd’hui un usage immodéré, relayée en Europe par des officines de la gauche radicale, voire par des russophiles ou « voltairiens » situés très à droite de l’échiquier politique. Les manifestants de Maïdan, dont la diversité a été soulignée par la plupart des observateurs, ainsi que les nouvelles autorités de Kiev, sont ainsi assimilés à une bande de « pogromistes » ou de revanchards néonazis par les chaines de télévisions russes.

Inversement, la chute de l’URSS et l’indépendance de l’Ukraine en 1991 ont levé la loi du silence et ouvert les archives qui documentèrent l’ampleur et l’étendue de la terreur bolchevique, cristallisée autour de la famine « organisée », voire génocidaire, de 1933. La « promotion » d’Holodomor dans la mémoire nationale offre ainsi un parallèle troublant avec celle de l’Holocauste, la Russie et le marxisme-léninisme devenant cette fois l’incarnation du mal absolu et l’Ukraine celle de victime sacrificielle, donc « autre » de la Russie résistant à l’Empire, comme le koulak résistait à la collectivisation. Pendant ce temps, la radicalisation de groupes nationalistes — puisant en partie leur légitimité dans cette mémoire retrouvée et dans son occultation, réactivée par V. Ianoukovitch (président ukrainien de 2010 à sa fuite, le 22 février 2014) — offre du pain bénit à la propagande russe qui peut y puiser ses images et récits, diffusés en ligne et relayés à tout va. Le clivage intra-ukrainien est par ailleurs bien utile au projet de « nouvelle Russie » qui se dessinerait à Moscou, incluant la Crimée et la rive gauche du Dniepr [4]. Dessein impérial qui ressemble à celui de Catherine II, et sous le même nom…

Ce legs mémoriel du XXe siècle, brièvement résumé ici, ne prend en effet sa véritable épaisseur qu’au regard d’un clivage plus ancien et plus profond auquel il est en partie lié. Celui-ci sépare les territoires de l’ancienne Rus’ de Kyiv progressivement absorbés par la Moscovie hypercontinentale, monolingue et autocratique, de ceux qui tombèrent dans l’escarcelle de puissances occidentales plus maritimes, polyglottes et aristocratiques. Clivage qui s’est déplacé au cours des siècles, en suivant une ligne plus ou moins parallèle au Dniepr, dont le mouvement se dirigeait vers l’Ouest et surtout vers le sud, au bénéfice de la Russie — Troisième Rome succédant à Byzance devenue Istanbul, que Catherine II voulait arracher aux Ottomans. La conquête russe de l’Ukraine fut achevée lorsque l’URSS annexa ses derniers territoires occidentaux dans la foulée du pacte germano-soviétique et de la seconde guerre.

Enfin, la République socialiste soviétique d’Ukraine, comprenant les territoires actuels, reçut la Crimée en 1954 des mains de Nikita Khrouchtchev, en commémoration du traité de Pereïaslav [5] par lequel larada des cosaquesukrainiens fit allégeance à Moscou trois siècles plus tôt (ce que les signataires cosaques regrettèrent rapidement en se soulevant contre la Russie avant de signer finalement le traité d’Androussovo en 1667). Le « cadeau » en retour semblait sans risque, l’incorporation de l’Ukraine au sein de l’URSS équivalant à celle de son absorption définitive dans une Russie élargie aux dimensions soviétiques [6]. Si ce n’était pas le cas, pourquoi l’internationalisme soviétique, ayant pour vocation d’ouvrir la « prison des peuples » de l’Empire des Romanov, célèbrerait-il l’allégeance des cosaques ukrainiens au même empire autocratique ? Et cela non sans avoir déporté auparavant les Tatars de Crimée [7], également accusés de fascisme, comme divers peuples du Caucase. Toujours est-il que, sous la grisaille moins terrifiante du soviétisme poststalinien et de la « stagnation » brejnévienne, des paradigmes culturels et des histoires très différentes, tantôt mythiques, tantôt secrètes et occultées, redoublés par des clivages religieux et linguistiques, perdurèrent à bas bruit.

Eurasisme et choc des civilisations

Le passé dure donc longtemps, en Ukraine comme en Russie, et il faut tirer les enseignements de ces mémoires figées aux effets redoutables. Et ils le sont d’autant plus lorsque les droits individuels sont peu développés et que la solidarité avec la communauté des vivants et la mémoire des morts sont fortes. On le sait, seule la liberté de recherche, de débat et d’expression permet de sortir lentement de récits historiques manichéens et d’affronter un passé complexe, retors et douloureux. Or la liberté d’examiner le passé suppose l’accès aux archives et la liberté tout court, encadrée par l’exercice démocratique du pouvoir. Comme un passé récent nous l’a montré, le patrimonialisme russe [8], réactivé par Vladimir Poutine, se veut aussi étroitement propriétaire de l’histoire et de sa narration. Est-ce un hasard si l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses organisations non gouvernementales de Russie, harcelée comme d’autres par les autorités, se nomme Mémorial ?

L’affirmation de la puissance russe et de sa vocation impériale se fait aujourd’hui en remobilisant une idéologie géopolitique, dite « eurasiste », datant des années 1920, liée à une verticale du pouvoir peu favorable à la démocratie et à la critique historique. Si l’on souhaite se garder d’une vision occidentalo-centrée ou purement utilitariste de la géopolitique, dans laquelle les puissances se livrent une bataille sans merci à seule fin d’optimiser leurs intérêts, territoires et ressources, il n’est pas inutile de se pencher sur cette vision du monde. On ne sait si les cercles dirigeants y accordent eux-mêmes de la crédibilité, s’ils sont cyniques ou évoluent « dans une autre réalité », mais elle ne s’est évidemment pas développée au hasard. C’est en effet cette idéologie qui sous-tend le projet concurrent à celui de l’Union européenne, l’Union eurasiatique, pour lequel l’Ukraine est un enjeu majeur. Comme l’écrit un des penseurs de l’eurasisme, bien en cour à Moscou, le philosophe Alexandre Douguine, « Il faut construire l’Empire ou mourir [9]. » Ce dernier a par ailleurs déclaré après le référendum du 16 mars en Crimée : « Nous avons enfin commencé à bâtir la Grande Russie. Nous devons aller plus loin ! Si nous n’aidons pas nos frères de l’est et du sud de l’Ukraine, notre victoire ne sera pas totale [10]. »

Nous ne pouvons détailler ici les filiations idéologiques et les composantes de l’eurasisme, qui mériterait un article en soi, mais force est de constater qu’il légitime et donne une forme renouvelée, quasiment eschatologique, à l’impérialisme russe. Puisant dans les « couches profondes » de l’identité orthodoxe (Douguine s’est lui-même converti à la branche des Vieux-Croyants, rejetant les réformes datant du XVIIe siècle), il oppose radicalement la civilisation continentale de l’Eurasie, dont la Russie serait le cœur, spiritualiste et antimoderne, à l’Occident matérialiste, libéral et décadent — la « Gayrope [11] » selon le mot douteux de journalistes proches du Kremlin. Partisan d’un monde multipolaire dont l’Eurasie serait l’un des acteurs majeurs, il offre une belle illustration du « choc des civilisations » de Samuel Huntington (une référence pour Dougine), dont les pages consacrées à l’Ukraine méritent d’être relues aujourd’hui. Dans ce contexte, la réapparition du fantôme de l’Ukraine [12] n’est guère surprenante et pose de redoutables questions, qui vont bien au-delà de la destinée particulière du pays des confins. À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’existence même de ce dernier paraît cependant gravement menacée par V. Poutine, qui aurait remis en cause la légitimité juridique de la déclaration d’indépendance ukrainienne du 24 aout 1991, lors d’une conversation avec Moustapha Djemilev, figure de proue des Tatars de Crimée.

19 mars 2014

[1La plupart des comparaisons sont établies avec la crise des Sudètes en 1938 ou l’Anschluss de l’Autriche (notamment par l’historien russe Andrei Zubov), mais aussi le coup de Prague en 1948, Budapest en 1956, Prague en 1968 et bien évidemment la Géorgie en 2008. Des évènements plus anciens, datant de l’époque tsariste, sont également évoqués : l’invasion de la Pologne au XVIIIe siècle, celle de la Hongrie en 1848, ou de la Crimée en 1783. Dans ces divers cas de figure, c’est l’impérialisme territorial qui est mis en cause. Sur ce sujet, voir Laurent Chamontin, L’empire sans limites. Pouvoir et société dans le monde russe, éditions de l’Aube, 2014.

[2Comme un drapeau de Staline, brandi lors de mon arrivée à Donetsk, ou le récit d’une déportation au camp de Kenguir par un vieux paysan galicien. Voir « Voyage au pays des deux rives », La Revue nouvelle, octobre 2006.

[3L’historien Timothy Snyder, auteur de Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, écrit que les populations d’Ukraine et de Biélorussie furent les principales victimes civiles et militaires de la guerre, y compris au sein de l’Armée rouge. Comme il le souligne dans le livre précité, « Pendant les années où Staline et Hitler étaient tous deux au pouvoir, plus de gens furent tués en Ukraine que partout ailleurs, que ce soit dans les terres de sang, en Europe ou dans le reste du monde. »

[4D’autres scénarios circulent, comme celui d’une invasion des régions limitrophes de la Crimée jusqu’Odessa, suivie (ou précédée) d’une non-reconnaissance des élections ukrainiennes de mai 2014. Des signes de ce scénario seraient déjà visibles sur le terrain, avec la présence de premières troupes russes dans l’oblast de Kherson. Enfin, une déstabilisation de le Moldavie par une sécession de sa région méridionale, la Gagaouzie, est aussi évoquée.

[5La statue équestre du signataire ukrainien, l’hetman Khmelnitski, trône au centre de Kyiv. Elle a été érigée à l’époque soviétique. Le bâton de l’hetman, symbole de son pouvoir, pointe vers Moscou.

[6L’Ukraine prenant distance avec la Russie, le « cadeau » criméen a été logiquement repris…

[7Ce sont certainement les Tatars qui ont le plus à perdre dans l’annexion de la Crimée par la Russie. Certains reportages (comme celui de Natalia Antelava dans « Who will protect the Crimean Tatars ? », New Yorker du 6 mars 2014) font déjà état de maisons, habitées par des Tatars, marquées d’une croix comme en mai 1944.

[8Voir à ce sujet l’article de Katlijn Malfliet, « Un Etat patrimonial », dans « Russie : le retour du même ? », dossier de La Revue nouvelle, avril 2012.

[9Dans Le prophète de l’eurasisme – Alexandre Douguine, Avatar éditions, 2006. Pour un aperçu de l’idéologie eurasiatique et de ses liens avec la nouvelle droite française, voir ici : The fourth political theory.

[10Cité dans Le Monde du 17 mars 2014.

[11Mot valise composé de gay et Europe, ridiculisant cette dernière dont tous les habitants seraient homosexuels. Je me permets de renvoyer à mon article « Apocalypse pour tous », La Revue nouvelle, septembre 2013.

[12Comme l’écrivait déjà Jacques Benoist-Méchin (un vrai fasciste, celui-là) : « Car dans ce vieux château hanté et à demi ruiné du continent, où la conscience européenne erre, en proie à l’insomnie comme Hamlet sur la terrasse d’Elseneur, voici que surgit un spectre de plus, le fantôme de l’Ukraine » (souligné dans le texte), L’Ukraine des origines à Staline, Albin Michel, 1941.