Turquie-France : une loi contreproductive

Pierre Vanrie

Le vote par le Parlement français de la loi pénalisant la négation du génocide arménien aura, outre les calculs électoralistes de Nicolas Sarkozy et de l’UMP, surtout contribué à affaiblir en Turquie le camp de ceux qui luttent pour faire en sorte que la « question arménienne » ne soit plus taboue dans ce pays.

En effet, jusque-là, la petite minorité agissante d’intellectuels, d’académiques, de journalistes militant pour la reconnaissance des souffrances passées et présentes des Arméniens de Turquie, avait marqué des points. Cette coalition, certes minoritaire, mais active et surtout relativement visible dans les médias, y compris audiovisuels, avait notamment lancé en 2008 une pétition demandant pardon aux Arméniens pour les crimes dont ils avaient été victimes dans le passé. Certes, celle-ci n’évoquait pas le mot de génocide, jugé trop clivant, mais reprenait l’expression de « grande catastrophe » utilisée par les Arméniens pour qualifier le génocide de 1915. Depuis deux ans, on assistait à Istanbul et même dans d’autres endroits du pays à des rassemblements les 24 avril en hommage aux victimes arméniennes de 1915. C’est en effet le 24 avril 1915 que les autorités ottomanes déportèrent vers un exil tragique une bonne partie de l’élite arménienne d’Istanbul. Cette date, hautement symbolique, est ainsi considérée par les Arméniens comme le début du déclenchement du génocide. Ces rassemblements assez modestes, mais médiatisés, suscitaient des réactions négatives, mais sans qu’aucun débordement ne soit à déplorer. En outre, la police d’Istanbul assurait la sécurité de cet évènement tout à fait inimaginable il y a à peine quelques années.

Si l’affirmation publique de la réalité du génocide arménien est toujours considérée comme un délit, les articles, les livres et autres témoignages renouant avec un passé refoulé, en particulier sur la question arménienne, sont de plus en plus nombreux. Dans ce contexte, le camp négationniste avait perdu de sa superbe d’autant plus qu’il bénéficiait de moins en moins de soutien auprès du gouvernement AKP. Le mouvement avait déjà démarré en 2005 par l’organisation d’un colloque universitaire inédit à Istanbul consacré aux « Arméniens dans l’Empire ottoman » et qui pour la première fois abordait la question arménienne en dehors du cadre officiel négationniste. Par ailleurs, l’assassinat du journaliste turc d’origine arménienne Hrant Dink en janvier 2007, illustration tragique de la difficulté de ce combat mémoriel en Turquie, avait donné lieu à une énorme manifestation à Istanbul où des dizaines de milliers de Turcs et de Kurdes affichaient le slogan « Nous sommes tous des Arméniens ».

Le gouvernement AKP, même s’il a sérieusement marqué le pas par rapport à la dynamique de réformes démocratiques qu’il a lancées depuis son accession au pouvoir en 2002, a toutefois maintenu un certain cap sur les questions relatives à la mémoire et aux minorités. Ainsi, fin aout 2011, le gouvernement AKP a fait voter une loi permettant la restitution des biens, notamment immobiliers, confisqués aux minorités (Arméniens, Grecs, Juifs) par le gouvernement turc dans les années trente. Cette mesure en partie symbolique — dès lors, par exemple, que les quelque 2.500 Grecs qui vivent encore à Istanbul n’ont plus les structures et les cadres suffisants pour gérer ces biens rendus — marquait une rupture avec la pratique d’un État républicain qui jusque-là n’avait eu de cesse que de réduire l’influence de ces minorités.

Repentir officiel ?

Ensuite, en novembre 2011, le gouvernement AKP par la voix de son Premier ministre Recep Tayyip Erdogan a, dans un geste sans précédent, reconnu publiquement la responsabilité de l’État turc dans les massacres commis en 1937-1938 contre les Kurdes alévis (chiites hétérodoxes anatoliens) de la région du Dersim (est de l’Anatolie, rebaptisé depuis Tunceli). Il annonçait d’ailleurs dans la foulée que les documents officiels attestant de cette responsabilité seraient rendus publics. Pareille attitude ouvre ainsi la porte à une sorte de jurisprudence politique mémorielle pouvant s’appliquer à d’autres pages sombres de l’histoire turco-ottomane, et notamment celles relatives aux massacres d’Arméniens.

Cette déclaration s’inscrivait toutefois dans le contexte d’une polémique très politicienne car en agissant de la sorte, le Premier ministre turc mettait habilement le parti d’opposition CHP (Parti républicain du peuple, kémaliste) et son leadeur Kemal Kiliçdaroglu dans un double embarras. En effet, le parti au pouvoir en Turquie dans les années trente était précisément le CHP. Il s’agissait encore à l’époque du parti unique (le monopartisme ne fut abandonné officiellement qu’en 1946) fondé par Atatürk qui, au moment des massacres, était toujours vivant (il décède le 10 novembre 1938), lançant ainsi la polémique sur son éventuelle responsabilité dans ces massacres. Certains historiens estimant qu’il était déjà malade et qu’il ne pouvait donc pas gérer cette situation, d’autres tentant de démontrer qu’il était bel et bien aux commandes.

Par ailleurs, Sabiha Gökçen, fille adoptive de Mustafa Kemal Atatürk, égérie féministe des débuts de la République turque, première femme pilote de chasse du pays, a participé aux bombardements du Dersim. Or, cette fille adoptive, recueillie par Atatürk, serait d’origine arménienne. Cette thèse fut développée précisément par le journaliste turco-arménien Hrant Dink, suscitant le scandale jusqu’au sein de l’appareil d’État et déclenchant une campagne de haine à son encontre qui aboutit à son assassinat. Dans ce contexte et dès lors que le CHP existe toujours, qu’il constitue aujourd’hui le principal parti d’opposition parlementaire et surtout qu’il éprouve beaucoup de difficultés à se distancier de son héritage de parti-État, évoquer son implication dans ces massacres — fût-ce septante-trois ans plus tôt — le place dans une situation inconfortable. D’autant plus que son leadeur actuel, Kiliçdaroglu, est originaire de cette région plutôt hostile à l’AKP et que l’on a appris qu’une partie de sa famille avait même été massacrée à cette époque.

Dans cet environnement particulier, la probabilité que cette reconnaissance officielle favorise un éventuel repentir de l’État concernant les massacres d’Arméniens du début du XXe siècle doit donc être relativisée. Il n’empêche, cette polémique a tout de même ouvert une boite de Pandore et redonné de la vigueur au travail historique mémoriel en Turquie. Cependant, le gouvernement AKP a, dans le contexte très tendu de l’évolution de la question kurde, renoué avec un discours nationaliste et sécuritaire suscitant des inquiétudes quant aux conditions permettant le développement de ces débats mémoriels. Le verdict du procès des assassins de Hrant Dink prononcé le 18 janvier 2012 et qui s’est soldé par la condamnation d’un seul instigateur, outre l’assassin déjà arrêté et condamné, et l’acquittement de policiers et militaires illustrant l’implication, pourtant très documentée par la défense, d’une partie de l’appareil d’État, situation dont l’AKP semble s’être parfaitement accommodée, suscite des inquiétudes.

C’est donc dans ces conditions particulières qu’est intervenue l’adoption de cette loi française visant à pénaliser la négation du génocide arménien. Celle-ci a ainsi immédiatement redonné de la vigueur à la tendance négationniste turque qui se nourrit de la phobie du démantèlement de la Turquie dans un contexte instable lié notamment à l’évolution de la question kurde dans le pays. C’est sans surprise que la plupart des intellectuels turcs militant courageusement en faveur d’une confrontation sans tabou avec le passé de leur pays se sont vigoureusement opposés à cette loi faisant fi de la dynamique extrêmement vivace qui anime la société turque sur ces questions. Cette loi adoptée sous la houlette d’un Sarkozy, qui n’a de cesse que de s’opposer par tous les moyens à la candidature européenne de la Turquie, ne pouvait de toute façon qu’être perçue comme une manœuvre électoraliste antiturque méprisante.

(12 février 2012)