Tu as voulu voir Vouziers

Bernard De Backer

Dès la frontière franchie, avant même de virer vers la Meuse dans une brassée d’air tourbillonnant, un curieux bouquet humain lui était apparu au bord de la route. Planté avec régularité entre fossé et bitume, le binôme figurait sur des panneaux de signalisation, deux silhouettes orangées se découpant sur fond blanchâtre, telles des fleurs revêches sur une sucette. L’un, visage ovale, glabre et poupin, portait une tignasse doublant le volume de son crâne, l’autre, presque chauve et à la barbe folle, avait l’air d’un satyre pensif. Le premier avait souvent marché le long du fleuve, étant natif de la région. Le second avait tenté de s’y établir, après un séjour à la prison de Mons, puis s’était fait embastiller une seconde fois, non loin de la ferme où son amant écrivit ses plus belles pages. La mémoire du cycliste le lâchait sur les détails, mais il savait qu’un village ardennais portait son nom.

Pied de botte

En attendant que son savoir revienne, il se grisait d’une plongée vers Givet. Son cycle d’acier était un bolide dans les descentes, manœuvré par un large guidon, ourlé de cornes et tempéré par de puissants freins à commande hydraulique. Il fit son entrée rapide et fuselée dans la cité mosane, fraichement rénovée, franchit un large pont sur le fleuve, prit la route de Beauraing et s’arrêta enfin devant un hôtel Ibis Budget, récemment sorti de terre. Le bloc de béton aux liserés bleus, couvert de vitres levées reflétant le ciel, était situé dans une zone commerciale bordée de gazon, avec son rondpoint et ses enseignes froides. La fatigue des jambes était telle que la bâtisse sans âme lui sembla un caravansérail des mille et une nuits, havre de paix, de coussins moelleux, de boissons fraiches et de douche bienfaisante. Tout était neuf, coloré de teintes pastels et constellé de pictogrammes, dont l’apprentissage allait lui être utile tout au long du voyage. Quelques dynamiques retraités bataves avaient rangé leur vélo à assistance électrique en occupant tout l’auvent. En l’absence de rack pour deux-roues, la réceptionniste lui fit savoir que sa monture pouvait être emportée dans la chambre, au premier étage. Après avoir enlevé les fontes, il parvint à insérer l’engin dans l’ascenseur. Le cavalier pouvait dormir à côté de son cheval.

La grande pièce, presque nue, lui fit penser à une chambre de maison de repos ou d’institution psychiatrique, avec ses meubles attachés aux murs, sa douche incrustée et ses chaises de plastique souple. Mais le lit était ample et tendre, la lumière tamisée, les interrupteurs tactiles. Il y avait largement la place pour le vélo, sous la fenêtre ouvrant sur une pelouse rasée. Il savoura ce gite un peu lisse, ayant cent quarante kilomètres dans les jambes, quelques obstacles imprévus le long du canal Bruxelles-Charleroi et une traversée épineuse de la seconde ville, avant d’aborder la côte de Mont-sur-Marchienne et d’avaler les suivantes. Sa route le conduirait le lendemain à Charleville en suivant le fleuve, puis à Vouziers, en traversant le pays des crêtes et les rivages de l’Aisne que surplombe Roche, le village de la famille Cuif. La ville de Rethel, où avait enseigné Verlaine, était un peu plus bas sur l’Aisne. C’était le pays de Rimbaud mais également celui d’André Dhôtel et un peu de Jean-Claude Pirotte, avocat en fuite et auteur d’un « monument aqueux », La pluie à Rethel, clin d’œil à la bourgade traversée lors de sa cavale. Le cycliste espérait échapper aux averses.

La faim le tenaillait et l’hôtel n’avait pas de restaurant. Le corps fatigué, mais détendu par l’eau chaude, il remit sa bicyclette dans l’ascenseur pour s’en aller quêter une cantine en bord de Meuse. Quittant le centre commercial Rives d’Europe, un « non-lieu » surgi récemment du néant, avec ses enseignes surmodernes (Conforama, Intermarché, Bricomarché, Fashion Korner, Téléphone store), il reprit la route en sens inverse, traversa la rive droite désertée, puis la Meuse par un élégant pont de pierres bleues, bordée de fleurs. À quelques encablures du départ de la piste cyclable filant vers Charleville en longeant le fleuve, le restaurant « Baudouin » se chargea d’apaiser sa faim. Tout semblait calme et paisible dans cette petite ville proprette, remise à neuf, semble-t-il, avec le soutien financier d’une de ces centrales nucléaires que nos voisins placent si adroitement à leurs frontières.

Fleuve impassible

Il se délectait déjà de ce qu’il pensait être une aimable « descente du fleuve » de Givet à Charleville, en empruntant le chemin de halage dans un bain de futaies et de combes mystérieuses. Il y croiserait peut-être des traces subtiles du personnage de Julien Gracq, l’aspirant Grange allant rejoindre son balcon en forêt pour épier le surgissement des troupes nazies. Victime de ce tropisme tenace qui nous fait « descendre vers le sud », parce que tel est le profil de nos cartes, il ne réalisait pas encore que le partage des eaux se situe du côté de Langres et que, d’ici là, les rivières coulant toutes vers le Nord, il lui faudrait donc remonter le fleuve. La première écluse passa inaperçue, tant le dénivelé était modeste, et les suivantes semblaient comme inversées dans leur déclivité, par il ne savait quel caprice de la batellerie. Peu après Fumay, un voilier de bois, un Platbodem brun à dérives latérales battant pavillon néerlandais, était amarré à l’autre rive. Le voyageur persistait à penser qu’il avait descendu la Meuse depuis Amsterdam. Comment le navire allait-il faire pour remonter le courant ?

La piste était finement tracée, suivant le fleuve sur ses berges ou virevoltant dans des sous-bois bosselés, traversant de petits bourgs silencieux, léchés par des eaux à l’odeur fétide de vase et de sandre. Cette vallée étroite, enclavée et sertie d’une frontière d’État, l’avait longtemps intrigué par son incongruité géographique, sa sauvagerie sylvestre et ses échos rimbaldiens. Adolescent, il avait lu un des premiers livres illustrés de photographies, consacré au poète. Les images de la Meuse, de ses crêtes et de ses flancs boisés, lui avaient donné une sorte d’extase par leur mélange de déréliction et de magie pauvre. On y voyait aussi les pavés ronds de la place Ducale à Charleville et le portrait d’un petit écolier boudeur au front bombé. Le poète avait parcouru la vallée à pied, de Charleville à Charleroi, ce qui lui avait inspiré des vers d’errance et d’abandon.

« Je suis le piéton de la grand-route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant.

Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet, suivant l’allée dont le front touche le ciel » (Arthur Rimbaud, Enfance).

Mais la vallée perdue n’était plus ce chemin vers l’infini de la mer et du ciel, où, comme l’écrivait l’homme aux semelles de vent, « de petits wagons roses », venus de Charleville, serpentaient cernés par « les ombres des soirs, des démons et des loups noirs ». La misère et la rage de l’adolescent, fuyant sa ville au milieu de la débâcle de 1870 par « un trou de verdure où chante une rivière », semblaient loin. Le soleil de juin était haut et voilé, la piste bien balisée et les bourgs remis d’équerre. Sous un ciel souvent brumeux, la brise était humide, mais pas une goutte ne tombait. Quelques vieux à casquette promenaient leurs chiens en claudiquant, des pêcheurs leurs hampes, des mères leur marmaille. Les écluses situées sur des chenaux parallèles au fleuve étaient muettes, entravées par des branches mortes, des mousses et des amas de feuilles flottantes. Cela manquait de démons, de loups et d’ombres fantastiques.

Chaine sans fin

De boucle en boucle, de village en village, Charlestown se faisait attendre. Qu’en serait-il de la lointaine bourgade où le cycliste comptait dormir ce soir ? Soudain, la piste s’engouffra dans un étroit tunnel humide à l’odeur de soufre, perforant une falaise sombre coudant la Meuse. Le petit phare était allumé, éclairant les flaques en zigzaguant. Il faillit heurter le salpêtre des roches et émergea d’un coup dans une vallée nouvelle. Il y vit une vieille manufacture flanquée de corons couleur étain, une carrière éventrée et empoussiérée, des troncs d’arbres en attente d’élagage, de petits pâturages maussades. La basse vallée verdoyante (il savait maintenant qu’il remontait le fleuve) s’éloignait et il abordait les premiers faubourgs industrieux. De la pierre, du ciment, des briques et du bois trainaient le long des wagons et des barges.

La piste s’arrêta brutalement à l’entrée d’un dédale de ruelles au bord de l’eau, jouxtant un pont d’âne sur la Meuse. Il erra sur diverses routes avant de trouver celle de Vouziers, l’heure étant trop tardive pour visiter Charleville. Après avoir franchi quelques zones commerciales, il plongea dans un réseau de collines boisées pour traverser de front le pays des crêtes, une région déserte entre Meuse et Aisne. Le cycliste pénétra les sombres massifs de la forêt d’Élan, suivit la vallée du Donjon et remonta péniblement vers le village antique d’Omont. Après avoir dépassé une forte butée d’herbe et de chênes, ronde comme une tombe mérovingienne qui surplombait les maisons éparses, il déboucha sur les rivages d’un golf immense. C’était une houle d’herbe rase, sculptée par l’ombre lente des nuages, piquetée de drapeaux et parcourue de minuscules joueurs à casquette sous des nuées frangées d’azur. L’incongruité de la rencontre et la lassitude le plombaient. Il finit par s’égarer dans un entrelacs de chemins agricoles bordés de chaume, étroits et terriblement pentus. Le village de Roche, où Vitalie Cuif tenait sa ferme et dans laquelle son fils avait composé sa saison en enfer, lui échappa. Il ne lui restait plus qu’à foncer vers l’Aisne en rejoignant une nationale hurlante.

L’entrée de Vouziers se profilait de l’autre côté de la rivière, au sommet d’une côte brève et raide. Il pénétra d’un coup sec dans la petite ville, où Verlaine avait été emprisonné après avoir tenté d’assassiner sa mère. C’était jour de marché et il fut obligé de mettre pied à terre, puis de guider sa bicyclette à la main, les jambes raides et vacillantes. La foule était tellement dense et mouvante qu’il eut de la peine à se frayer un passage entre étals et chalands. C’était comme une foire du Moyen-Âge, bourdonnante de badauds aux mouvements lourds, recluse dans une sous-préfecture entre Ardennes et Argonne. Remis en selle, il gagna son étape située sur le versant sud du bourg, après un dernier rondpoint planté d’arbustes grêles. C’est à ce moment précis, écrasé de fatigue et comme vieilli de cent ans, qu’il moulina brusquement dans le vide, après avoir entendu le bruit de ferraille que fit la chaine arrachée aux pignons.

Photo : Bernard De Backer