Transylvanie, 1944, Journal du ghetto d’Oradea

Roland Baumann

Traduit du hongrois par Jean-Léon Muller et publié aux éditions des Syrtes en mai dernier, J’ai vécu si peu, d’Éva Heyman [1] nous livre le journal intime d’une adolescente, issue de la bourgeoisie juive austro-hongroise d’Oradea, ville du nord-ouest de la Transylvanie, rattachée à la Roumanie après la guerre de 1914-1918, puis transférée à la Hongrie en 1940 (et connue sous le nom de Nagyvárad dans l’histoire hongroise). Vivant chez ses grands-parents depuis le divorce de ses parents et le remariage d’Ági (Agnès), sa maman, Éva, parle hongrois et allemand, apprend le français et « oublie » le roumain. Elle veut devenir photoreporter, voyager et se marier avec « un Anglais, un aryen » ! Commençant son journal le 13 février 1944, jour anniversaire de ses treize ans, Éva Heyman l’interrompt le 30 mai par un appel désespéré, « les yeux pleins de larmes » : « Je veux vivre, même si je dois être la seule à rester ici ! Je me cacherai dans une cave, un grenier ou n’importe quel trou jusqu’à la fin de la guerre. »

Ce court journal est le témoignage horriblement lucide d’une enfant, confrontée dès 1941 au génocide, lorsque son amie Márta Münczer est déportée avec ses parents en Pologne et assassinée. Le 19 mars, elle apprend que les Allemands occupent la Hongrie : « Monsieur Hitler a maintenant fait entrer ses chiens chez nous. » Et le 26 mars, au lendemain de l’entrée des occupants à Oradea, elle note « depuis que les Allemands sont là, je pense sans arrêt à Márta. Elle aussi était une enfant et les Allemands l’ont tout de même tuée. Moi je ne veux pas qu’ils me tuent ! Je veux devenir photoreporter ». En date du 14 mai 1944, enfermée dans le ghetto, Éva rapporte qu’elle rêve encore souvent de Márta : « Hier, par exemple, j’ai rêvé que j’étais Márta et que je me trouvais dans une immense prairie. Je n’avais encore jamais vu de prairie aussi grande. J’ai ensuite compris que cette étendue interminable était la Pologne. Il n’y avait personne, pas un oiseau, pas le moindre animal, et il y régnait un profond silence. » Effrayée, Éva s’enfuit. Un gendarme la rattrape et lui met sur la nuque le canon de son révolver. « J’ai voulu crier, mais pas un son n’est sorti de ma bouche. » Éva se réveille en sursaut. « Tout à coup, j’ai compris que la pauvre Márta avait sans doute ressenti la même chose quand les Allemands l’avaient abattue ! »

Déportée d’Oradea le 3 juin, Éva entre à Auschwitz le jour même du débarquement de Normandie, comme le souligne Agnès dans sa préface à l’édition originale du journal parue à Budapest en 1947 sous le titre Ma fille Éva. Ses grands-parents « partis en fumée » dès l’arrivée à Birkenau, Éva a vu mourir dans ses bras sa cousine Marica. Souffrant de la gale, elle est envoyée au gaz par le docteur Mengele lors d’une sélection le 17 octobre 1944. Comme le précise Agnès, des témoins ont rapporté que Mengele « avait hissé Éva de ses propres mains » dans le camion emportant ses victimes au crématoire. Publiée en annexe du journal, une lettre de Mariska, la cuisinière chrétienne des grands-parents informe Agnès que lors de sa dernière visite clandestine au ghetto, le 30 mai 1944, « la petite Éva » lui a remis son journal en lui disant d’y faire très attention, ajoutant « Ne soyez pas triste, Mariska, je reviendrai, je survivrai à tout ça ». Adressée également à Ági, une lettre envoyée d’Autriche fin 1945 par Juszti, qui a été sa gouvernante, avant d’être celle d’Éva. L’ancienne gouvernante affirme « depuis 1913, vous êtes ma vraie famille » et « Éva a été ma fille ». Elle reproche ensuite à Ági de ne pas s’être battue pour qu’Éva puisse vivre à ses côtés, alors qu’elle avait remué ciel et terre pour faire libérer son second mari Béla, déporté au travail en Ukraine ! Puis, avec la même franchise accablante, Juszti s’accuse aussi elle-même de sa passivité : « Comme les autres, j’ai regardé sans rien faire ce qui vous arrivait à toi et à Éva. Ni en pensées ni en actes je ne suis intervenue pour l’empêcher. Je n’ai compris tout ça que bien plus tard, bien trop tard […]. »

Comme le précise la préface de l’historien Carol Iancu, Agnès s’est suicidée peu après la publication du journal de sa fille. Son mari, le journaliste et romancier Béla Zsolt, meurt en février 1949. Parvenus tous deux à échapper à la liquidation du ghetto d’Oradea, ils s’étaient retrouvés ensuite sur la liste des 1680 Juifs hongrois sauvés de la déportation et transférés en Suisse à la suite du marché conclu entre le journaliste juif Rezso Kasztner et Eichmann… Un livre qui documente bien sur la multiculturalité des Juifs d’Europe centrale au début du XXe siècle et témoigne aussi de la complexité du parcours intime d’une enfant, victime du judéocide, tout en nous incitant aujourd’hui à la vigilance face à la montée de l’extrême droite et de l’antisémitisme en Hongrie. Inauguré en février 2012, le Centre de recherche de l’histoire des Juifs Éva Heyman à l’université d’Oradea, pérennise en Roumanie le nom de cette « Anne Frank transylvaine ».

[1Éva Heyman, J’ai vécu si peu. Journal du ghetto d’Oradea, éditions des Syrtes, 2013.