Tous managers, enfin !

Anathème • le 9 octobre 2013

Ce n’était pas marrant de toujours devoir obéir. Aucune autonomie. « Fais comme ça. Plus vite. Non, pas vers la gauche, vers la droite. On a étudié la question, c’est vers la droite. Voilà. C’est bien. Je passerai vérifier tout à l’heure que tu as tenu la cadence. » Ce n’était pas une vie d’être ouvrier, une machine humaine. Infantilisation, direction, répression.

Notez que ce n’était pas mieux d’être employé : 1000 tampons par jour, le tri du courrier à la main, la corvée des écritures, les dactylographes dans un local à 95 dB, les calculs à la machine électrique, additionner, soustraire, toute la journée. Commis, commis principal, employé aux écritures, sous-chef de bureau, chef de bureau, chef de bureau principal, ça n’en finissait pas, et toujours, au-dessus, un surchef pour commander… l’enfer.

Remarquez, commander, ce n’était pas plus amusant. Ces abrutis à qui il faut dire mille fois de tourner vers la droite, ce bétail qui ne comprend pas les hautes exigences de la productivité technicienne, ces débiles légers incapables d’arrêter trois minutes le ballet des tampons pour écouter une consigne. Vérifier, contrôler, donner des instructions, amender les procédures, rappeler à l’ordre, sanctionner, lutter. Toujours, lutter. Contre la bêtise, contre la mauvaise volonté, contre les syndicats, contre les idées subversives.

Nul bonheur en vue, ni d’un côté ni de l’autre du manche.

Heureusement, les choses ont changé depuis. C’en est fini de la subordination, des tâches mécaniquement exécutées, des ordres précis et des chefs tatillons. Maintenant, nous sommes tous autonomes, responsables, adultes, épanouis, aux commandes, à la manœuvre, debout sur le pont, le regard fixé sur l’horizon de nos objectifs personnels et collectifs, la main droite sur le plan de management, le pied gauche sur les conditions de travail, la main gauche sur le plan stratégique, le « Management pour les nuls » sous le bras droit, le sourire aux lèvres, l’œil vif… Enfin, tout a changé.

Le manager de rayon remplit les allées de vos magasins, le manager hygiène veille à ce que les toilettes soient impeccables quand vous vous y rendez. Le community manager fédère la communauté autour de votre marque ou de votre service, le manager du développement des ressources humaines (aucun titre n’est trop long, jamais) réapprovisionne les entreprises en managers de toutes sortes, assisté d’un office manager chargé de manager le courrier. Bien entendu, l’assistance d’un coach de charge de travail, d’un coach développement personnel ou d’un coach de management d’équipe peut être une ressource précieuse. Bien entendu, vous pourriez être désorienté entre les facilities manager, les mobility manager, les service desk managers, les shop managers, les area cleaning managers ou les delivery managers, mais, avec l’aide d’un management manager, vous devriez vous y retrouver.

Vous pourriez également penser, l’espace d’un instant, qu’il ne s’agit finalement que de chauffeurs, de nettoyeurs, de livreurs, de chefs d’ateliers, de responsables des expéditions, de directeurs du personnel ou de chefs de service informatique. Une discussion avec le management coach vous remettra les idées en place. Il n’y a plus de chefs, de directeurs, de hiérarchie. Ou tant s’en faut. Nous participons tous à des projets enthousiasmants de nettoyage des toilettes, d’envoi de colis, d’entretien des réseaux informatiques, de réassortiment des rayons, de paiement et d’embauche du personnel ou de facturation. Foin d’ordres et de contrôles, voici l’ère de la responsabilisation ! Vous managez votre domaine et vous en êtes heureux ? Vous devriez, en tout cas. Et il en va de même de l’ensemble de vos collègues.

Plus personne ne donne d’ordre, chacun gère son domaine. Et chacun se démerde. Même si c’est impossible. Même s’il vous faut vous tuer à la tâche. Sinon c’est la porte.

L’épanouissement est à ce prix.