Tous « Sublimes ». Vers un nouveau plein-emploi, de Bernard Gazier

Véronique Degraef

Et si, en ces temps de négociations politiques laborieuses pour une reconfiguration de l’État fédéral, assorties de grèves à la suite du rejet à la base d’un accord interprofessionnel ratifié au sommet, on profitait des heures d’embouteillages, d’attentes dans les halls de gare, les arrêts de bus ou les aéroports, pour (re)lire le plaidoyer de Bernard Gazier en faveur du nouveau modèle social européen, celui « d’un autre plein emploi respectueux de l’égalité des sexes et des rythmes de vie » ?

Publié en 2003 [1], l’essai de cet économiste du travail et spécialiste des politiques de l’emploi, professeur de sciences économiques à l’université Paris I, expert auprès du commissariat général du Plan en France, de la Commission européenne, du Bureau international du travail et de la Banque mondiale, est bourré de qualités, à l’image de ces travailleurs émancipés de la fin du XIXe siècle, les Sublimes, auxquels il rend un bref, mais vibrant et joyeux, hommage. Vite disparus, ces insolents hédonistes, figure optimiste de la résistance ouvrière, ont de fait beaucoup à nous apprendre : ouvriers très qualifiés, ils étaient maitres de leurs mobilités et de leurs engagements et voulaient le faire savoir. « Il n’admettait de travailler que pour une durée qu’il décidait lui-même, et il entendait choisir son patron. Une fois sa période de travail achevée, le “Sublime”, qui avait touché une paie substantielle, allait dépenser son argent dans les guinguettes et les estaminets. Et ne retournait au travail que la bourse vide et le cœur léger [2]. »

Rigoureusement construit et argumenté, illustré de nombreux exemples concrets exposés sans parti pris, l’essai de Gazier a en outre le mérite, plutôt rare chez les économistes, d’être écrit d’une plume incisive et légère, avec un art de la formule teinté de beaucoup humour. Enfin, et ce n’est pas le moindre de ses mérites par les temps qui courent, le livre combat avec succès la morosité sociale et politique ambiante en plaidant de façon convaincante pour « l’égalité des possibles », selon la belle formule empruntée à l’économiste et statisticien français Éric Maurin [3].

Cette égalité du XXIe siècle, qui est « à la fois l’égalité de l’employabilité et celle d’un ensemble de droits de tirages sociaux rendus effectifs par des accords collectifs » (p. 128), est au fondement d’un autre modèle social que celui de « la troisième voie » de Giddens et Blair, dont le sp.a Franck Vandenbroeke se fit l’ardent prosélyte. Nouveau modèle qui, affirme Gazier, « est non seulement possible, mais partiellement réalisé en Europe », appuyant sa démonstration sur les travaux menés depuis 1996 par dix équipes de recherches européennes qui travaillent en réseau dans le cadre de programmes de recherche sur les marchés transitionnels du travail (MTT) financés par la dg Recherche de la Commission européenne [4]. L’ouvrage se conclut d’ailleurs par une annexe qui liste les outils transitionnels déjà expérimentés, mais de façon séparée et lacunaire, dans bon nombre de pays occidentaux.

Connaitre et aménager les transitions

Dans le futur proche, même si la majorité d’entre nous feint de l’ignorer ou de croire que ça n’arrivera qu’aux autres, il se peut bien que l’on ait à gagner sa vie à travers une succession de projets temporaires, de trajectoires productives complexes dépendant de réseaux et de carrières discontinues. Gazier nous l’explique clairement : la sécurité de l’emploi sera de moins en moins confondue avec la stabilité, mais ce n’est pas une catastrophe si l’on parvient à baliser ces passages, à protéger ces trajectoires, à sécuriser les mobilités. Le problème majeur de la société d’aujourd’hui et, plus encore, de demain, c’est de faire en sorte que les inévitables, et souvent aussi souhaitables, mobilités s’effectuent dans de bonnes conditions, alors que c’est loin d’être le cas aujourd’hui dans de nombreux pays, dont la France, et peut-être dans une mesure moindre, la Belgique. Cela ne fait pas pour autant de Gazier un chantre de la mobilité à tout prix, le droit à l’immobilité devant être reconnu à tous.

La perspective des marchés transitionnels du travail (MTT) consiste à offrir davantage de droits aux salariés, en structurant des mobilités sécurisées et négociées par « l’aménagement systématique et négocié de l’ensemble des positions temporaires de travail et d’activité dans un pays ou une région ». Ces positions temporaires, dénommées transitions, comprennent tous les écarts possibles par rapport à la situation de référence constituée par l’emploi régulier à temps plein. Il s’agit donc aussi bien de périodes de formation que de congé parental, de temps partiel tout court ou combiné à un autre temps partiel, de préretraite à temps partiel, de congé sabbatique ou de recherche d’emploi. Les marchés transitionnels abordent les statuts d’emploi dans une perspective globale et intégrée, les positions en emploi des individus étant interprétées en termes de « trajectoires » et replacées ainsi dans la dynamique d’ensemble des « transitions » se produisant en emploi, autour de l’emploi et hors emploi.

La notion de « transition » recouvre plusieurs dimensions. Ainsi, ellepeut désigner les mobilités survenant au cours des trajectoires professionnelles, soit les passages école-emploi, chômage-emploi, non emploi-emploi, emploi-emploi, emploi-famille et emploi-retraite. Elle peut aussi qualifier la nature du processus transitionnel, soit les transitions d’intégration, de maintien en emploi et d’exclusion. Enfin, elle peut également spécifier le niveau de l’unité d’analyse concerné — les « transitions individuelles, collectives ou systémiques ». Sont dites critiques, les transitions qui conduisent à la précarité, à la pauvreté en emploi ou à l’exclusion. Les MTT sont une réforme des marchés du travail et des politiques de l’emploi. Ils interfèrent avec la manière dont travailleurs et entreprises organisent, avec ou sans intervention de l’État, les recrutements, les carrières et les congés. Ils ne promeuvent pas un nouvel interventionnisme étatique, mais consistent à donner de nouveaux objets, les transitions, aux négociations collectives. Il s’agit bien de marchés puisqu’il y a confrontation d’offres et de demandes, la génération de ces nouveaux marchés s’opérant à la condition qu’ils soient collectivement contrôlés, et correctement financés, alimentés et animés.

Quatre principes de base ont été recensés en ce qui concerne la gestion « transitionnelle ». Le premier correspond au terme anglais d’« empowerment ». Il s’agit de donner du pouvoir aux personnes qui n’en ont pas, de faire que chaque transition soit l’occasion d’un choix entre plusieurs possibilités, ouvrant lui-même sur plus de liberté de choix futurs. Le second est la solidarité entre l’ensemble des acteurs du travail : il ne doit pas y avoir d’un côté des transitions riches réservées aux plus favorisés et de l’autre des transitions pauvres auxquelles seraient réduits les moins favorisés. Le troisième est le cofinancement décentralisé des transitions, de manière à associer l’ensemble des parties prenantes. Enfin, le dernier principe est celui de la gestion par projets, « bottom-up », qui met au cœur des transitions les initiatives de la base.

Il résulte de ces principes une critique assez radicale des politiques de l’emploi telles qu’elles sont souvent menées en faveur des chômeurs les plus défavorisés. Elles sont souvent unilatérales, mettent en œuvre des dispositifs instables et faiblement légitimes, et conservent leurs « clients » durablement. L’idée des MTT est de promouvoir l’inverse : des politiques négociées, ayant recours à des dispositifs stables et légitimes, et envoyant leurs « clients » dans les circuits de l’emploi normal. L’outil principal pour parvenir à la mise en œuvre de ces projets ambitieux est l’instauration de négociations régionales ou locales sur un ensemble de transitions, les partenaires sociaux rencontrant les autorités régionales voire les communes, ainsi que les organisations non marchandes, pour développer aussi bien des places d’apprentissage ou de congés parentaux, que des groupements d’employeurs.

Renversement de perspectives

Au regard des discours économiques et politiques, plus ou moins bien informés, auxquels nous sommes soumis presque quotidiennement, nombreux sont les renversements de perspectives qui nourrissent l’approche défendue par Gazier. Nous nous bornerons ici à n’en citer que quelques-uns.

Sous-jacent à la réflexion et à l’élaboration des marchés transitionnels, un constat qui fait mouche, celui des trois raretés de notre époque, mises en évidence par trois prix Nobel d’économieaux orientations politiques différentes : la rareté du temps (Gary Becker), la rareté de l’attention (Herbert Simon) et la rareté de la liberté (Amartya Sen). « Il en découle pour nos sociétés, écrit Gazier, et finalement pour le monde entier, quel que soit son degré de développement, d’intenses problèmes de coordination, de communication et d’intégration, qui doublent et dépassent ceux de la production matérielle et de sa diffusion. » Cette attention première accordée à la dimension idéelle des expériences et institutions humaines est essentielle dans l’approche de Gazier qui, à diverses reprises, en appelle à l’exercice de l’imagination, au gout d’inventer, de (se) risquer et d’expérimenter pour sortir des impasses dans lesquelles nous nous trouvons.

Au lieu d’adopter une pensée déterministe qui conduit à considérer les faits économiques comme des phénomènes s’imposant aux collectifs humains, avec un discours prônant l’adaptation à de soi-disant « lois du marché », l’approche par les marchés transitionnels incite à se représenter l’économie comme une construction sociale, fondement d’une conception des politiques publiques où la sécurité économique occupe le premier plan. D’où l’objectif des promoteurs des marchés transitionnels d’« équiper le marché » pour qu’il serve les gens plutôt que d’« équiper les gens » pour qu’ils affrontent le marché, lequel est le choix du social-libéralisme de la « troisième voie ».

Par le fait qu’elle marque le passage de l’« état » (les positions en emploi des salariés envisagées isolément les unes des autres, de façon compartimentée) à la trajectoire (ces positions étant analysées à partir de la séquence de leur déroulement concret) et d’une vision en termes de stock à une autre en termes de flux, l’approche par les mtt revêt un caractère fondamentalement dynamique. Elle montre ainsi la nécessité d’élaborer une conception de la vie économique qui tienne compte des temps sociaux, c’est-à-dire qui rende compte de l’épaisseur et de la pluralité de l’expérience humaine. L’évocation des nombreuses expériences tentées ici et là en Europe atteste aussi bien de l’importance de prendre le temps d’agir à la transformation significative des institutions que celle de mobiliser la capacité des acteurs à se projeter dans l’avenir.

L’approche par les MTT souligne aussi le caractère crucial des interactions entre les institutions, les stratégies d’acteurs, les territoires et les espaces de vie. La compréhension des problèmes et des défis de la sécurisation des trajectoires professionnelles exige en effet un décloisonnement des perspectives au niveau spatial, pour que soit intégrée la diversité des interactions qui définissent l’action économique et ses marges de manœuvre. Le passage de la position individuelle à la position interindividuelle, soit l’idée selon laquelle « ma mobilité dépend de la vôtre », est un exemple des interactions à saisir, révélatrice des interdépendances entre travailleurs. Mais il y a également les interactions organisationnelles, dont dépend la mise en œuvre des transitions, celles existant entre les niveaux territoriaux, lieux d’ancrage des interventions, ou encore entre les espaces de vie à travers lesquels se déroulent concrètement les trajectoires. Gazier se livre ainsi à un intéressant plaidoyer en faveur du rôle central des régions dans la mise en place des marchés transitionnels, la péréquation des ressources décidée au niveau national permettant d’éviter le confinement dans des transitions de « riches » et de pauvres.

La prévalence des responsabilités collectives sur les responsabilités individuellesest affirmée avec force. Sécuriser les trajectoires professionnelles passe par la reconnaissance d’une vulnérabilité économique générée par les institutions et, par suite, l’exigence d’instituer collectivement la sécurité économique des salariés. Cela signifie mettre l’accent, pour parer aux risques sociaux, sur la responsabilisation des acteurs, par exemple, les employeurs et l’État, quant à l’orientation des pratiques de gestion de main-d’œuvre et des politiques publiques. L’interdépendance déclinée en termes d’éthique de la solidarité est ainsi au principe des MTT. Concrètement, cela se traduit par une analyse des risques sociaux et économiques qui pèsent sur les jeunes entrants et les vieux sortants du marché du travail. L’emploi stable à temps plein des adultes majoritairement masculins, se paie au prix fort. « Entre quinze et disons trente », écrit-il, « tout comme entre cinquante et soixante-cinq ans, l’accès à l’emploi et l’accès à la retraite sont largement faits de parcours codés, contrôlés par la collectivité et surtout par les dispositifs mis en place par l’État. Entre intégration assistée et relégation subventionnée, la durée de l’emploi normal à temps plein se réduit » (p.26).

Apparait aussi au grand jour l’émergence de nouveaux enjeux et espaces de négociation. Non seulement la négociation sociale est-elle une dimension essentielle des marchés transitionnels, mais, de plus, on assiste avec ces derniers, à une reconfiguration de la négociation autour d’enjeux nouveaux, s’articulant souvent à d’autres plus anciens. L’ensemble des acteurs traditionnels, l’État et les organisations patronales et syndicales, auxquels s’ajoutent les autorités locales et les associations, se voient donc forcés de redéfinir partiellement leur action. Dans ce cadre théorique, la négociation sociale, avec les alliances auxquelles elle donne lieu, retrouve une pleine légitimité. Gazier y insiste, si l’État a un rôle à jouer, notamment dans la détermination de « sécurité d’options », il n’est pas le seul. Les syndicats et le patronat aussi, ainsi que les hommes et les femmes dans le cadre de leurs arrangements conjugaux. À défaut, pour la prise en charge des vieux parents dépendants, ce sont encore elles qui devront assurer, après avoir assuré seules (ou pour les plus fortunées avec l’aide d’autres femmes rémunérées à cet effet), la conciliation de la vie professionnelle, le travail domestique et les soins des enfants.

Il convient enfin de souligner qu’à la différence de la plupart des travaux d’économistes, l’approche des MTT a dès l’origine cherché à prendre en compte une perspective de genre et d’égalité, en étudiant, comme l’écrit l’économiste Rachel Silvera, « de manière unitaire les dépendances réciproques entre travail domestique et professionnel [5] ». Elle ajoute cependant que « cet avantage n’avait pas été pleinement exploité et c’est seulement les développements en termes de gestion des risques sociaux ou de cycle de vie » qui ont mis en évidence la dimension politique des choix individuels et collectifs en matière de transitions. D’emblée, Gazier en convient, l’examen chiffré des transitions conduit à un chiffre simple : en s’en tenant à une définition minimale (mouvements entre emploi et autres positions, et mouvements entre emplois), les femmes en effectuent 60% et les hommes 40%.

Dès lors, en appeler à une meilleure organisation des transitions ne risque-t-il pas d’accentuer ce déséquilibre tout en le rendant socialement acceptable ? Gazier reconnait la nécessité de mieux outiller le mot d’ordre « making transitions pay » (rendre les transitions rentables) par des préconisations favorisant le partage des risques sociaux liés à la vie domestique ainsi que des avancées en matière d’égalité des hommes et des femmes dans les entreprises. Prenant l’exemple de la Suède, pionnière en matière de politique d’égalité, il souligne la manière ambivalente dont les politiques se saisissent de la dynamique transitionnelle des femmes : en la prenant comme levier de changement, par la création de congés paternel et parental, ou en entérinant un état de fait par l’établissement de filières professionnelles séparées et protégées.

Flexicurité et MTT

S’il est abusif de considérer, à l’instar de certains de leurs détracteurs, que flexicurité et marchés transitionnels du travail sont deux notions synonymes, force est de reconnaitre que l’une comme l’autre relèvent du même exercice qui consiste à réfléchir, de manière prospective, à l’élaboration de nouvelles protections collectives consolidant la sécurité économique des salariés, une réflexion qui se double d’objectifs visant l’efficacité économique. Malgré leurs nombreuses différences, ces deux programmes de recherche et d’action peuvent en effet être rattachés à l’objectif général de la sécurisation des trajectoires professionnelles. En outre, ils sont tous deux confrontés, sur le plan de l’analyse et de l’action, au défi de l’intégration d’une perspective en termes de genre et d’égalité.

À la lecture de Gazier, on comprend que les marchés transitionnels du travail, sans s’opposer complètement à l’idée de flexicurité, se démarquent cependant de la vision simpliste la plus répandue. Celle-ci repose en fait, selon Gazier, sur un double rabotage : premièrement, en privilégiant le scénario asymétrique des besoins, elle néglige d’évidents besoins symétriques : les entreprises ont besoin de sécurité notamment quant à la disponibilité d’une main-d’œuvre adéquatement formée, et les travailleurs ont besoin de plus de flexibilité, notamment pour concilier vie familiale et vie professionnelle ou pour mieux évoluer dans leur carrière.

Par ailleurs, l’évocation du fameux « triangle d’or danois » passe sous silence deux traits caractéristiques de cette société qui en conditionnent le bon fonctionnement. D’une part, petit pays dont l’économie est essentiellement formée de PME, le Danemark a de très longue date conclu des accords avec les syndicats, très puissants (taux de syndicalisation de plus de 85%), qui compensent une facilité à embaucher et à licencier par une implication très forte des syndicats dans le contrôle des entreprises et du marché du travail. Ensuite, la main-d’œuvre danoise dispose dans son ensemble d’un haut niveau de qualification et de politiques de formation professionnelle et continue très développées.

Convaincu que « c’est parce que l’on dispose de sécurité que l’on peut faire preuve de flexibilité, et non l’inverse », Gazier se positionne ainsi en faveur d’une version collective de la flexicurité dont le dialogue social est la pierre angulaire. Améliorer la connaissance (tant quantitative que qualitative) des transitions afin d’être en mesure de les diagnostiquer, d’en évaluer les couts-bénéfices et de les négocier constitue, cela va sans dire, une étape préliminaire essentielle à la mise en place des marchés transitionnels.

[1Bernard Gazier (2003), Tous « Sublimes ». Vers un nouveau plein-emploi, Flammarion, 2003, 374 p., réédité en 2005 sous le titre Le nouveau modèle social, Flammarion, coll. « Champs ».

[2La vie des Sublimes est décrite dans l’ouvrage de Denis Poulot Le Sublime, ou le travailleur comme il est en 1870 et ce qu’il peut être, réédité en 1980 aux éditions Maspero.

[3Éric Maurin, L’Égalité des possibles, Seuil, 2002.

[4Schmid G. et Gazier B. (dir.), 2002, The new Dynamics of Full Employment. Social Integration Through Transitional Labour Markets, Edward Elgar.

[5Rachel Silvera, « Flexicurité et genre : un angle mort », Travail, Genre et Sociétés, n°19, avril 2008, p. 175.