Tourisme social

Joëlle Kwaschin

Deux poignées de sans-papiers et quelques Belges sont rassemblés devant la gare Centrale en soutien au mouvement des clandestins. Deux jeunes gens, qui contrastent avec les sympathisants plutôt âgés, commentent, satisfaits, l’affluence, « tout de même en pleine semaine, je n’attendais pas tant de monde ». On chante, on crie des slogans. Nous ne sommes pas dangereux, nous sommes en danger, So-li-da-ri-té avec les sans-papiers… Une dame, cheveux gris, anorak, informe pantalon de coton à fleurettes fanées, martèle avec conviction So-li-da-ri-té avec les-sans-papiers. Une Rom, qui a dû se dire que cette petite foule allait lui faire gagner quelques sous, mendie. Tenant une enfant de six ou sept ans par la main — la sienne ou celle d’une autre, allez savoir… —, elle se plante devant la manifestante, « pour manger, pour les enfants ». L’autre imperturbable, le regard fixé sur les calicots et sur ses convictions so-li-da-ri-té… De part et d’autre, on s’obstine, l’une à quémander avec insistance, l’autre à scander sa solidarité.

Solidarité oui, mais pas avec n’importe qui, pas avec une citoyenne de l’Union, probablement roumaine, en ordre de papiers, mais sans ressources et qui fait surement du « tourisme social ».

À chacun son pauvre

C’est devenu une banalité qui inspire la politique gouvernementale, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde d’autant que celle des uns enrichit grassement et frauduleusement les autres. Theo Francken qui dénonce « ces bureaux d’avocats, autant dire l’industrie de la migration, [qui] peuvent se remplir les poches en essayant de trouver toutes sortes de subterfuges légaux » l’a bien compris. Parmi ces astuces répréhensibles, il compte les régularisations pour des raisons médicales. La Belgique, poursuit-il, risque de devenir « La Mecque de chaque étranger gravement malade ou l’hôpital du monde entier ». Allez vous soigner dans votre pays quel qu’il soit et dont il est de notoriété publique que ses hôpitaux pratiquent une médecine de pointe innovante qui est un exemple pour l’Occident.

La députée N-VA Sarah Smeyers, elle, ne « pense pas que l’héroïsme soit un motif de régularisation humanitaire ». En octobre 2011, Ly Khali, un Sénégalais de vingt-cinq ans avait, dans le métro, sauvé un passager coincé par la porte de la rame et trainé sur les rails en mettant à profit la minute qui séparait l’arrivée de la rame suivante. Débouté de sa demande d’asile, il avait perdu son travail et faisait l’objet d’un arrêté d’expulsion. Melchior Wathelet avait régularisé provisoirement sa situation pour circonstances exceptionnelles à condition que, dans l’année, il trouve du travail. L’élue N-VA, quant à elle, craignait un « effet d’aspiration ». Exactement comme ces migrants qui embarrassent les autorités européennes : d’un point de vue humanitaire, on ne peut pas les laisser se noyer sur leur coque de noix en Méditerranée, mais ce faisant ne va-t-on pas encourager les autres, ces si innombrables autres, à s’embarquer sur n’importe quel bout de planche qui flotte ?

Le radeau de la méduse

Essayez donc de ne pas frémir devant cet effrayant tableau : tous ces étrangers qui tombent malades exprès, uniquement pour être soignés dans nos hôpitaux, qui hantent les couloirs du métro à la recherche d’un quidam à sauver, quitte à discrètement le pousser…

Et quand ces étranges étrangers auront fini de mourir chez nous, ils seront remplacés par d’autres inactifs qui viendront se livrer à du « tourisme social », tentant de grappiller quelque avantage social, un revenu d’intégration, une allocation de personne handicapée en cas de chute héroïque.

Misérables dont la malhonnêteté et la ruse sont parvenues à corrompre notre belle langue et les médias en transformant une conquête de la classe ouvrière — les congés payés pour tous — en un délit : voyager à la manière de bandits et de fraudeurs et qui nous empêchent d’être charitables, d’aider ceux qui le méritent vraiment.