Toi aussi, décide du sort de la Grèce ! ... et deviens plus expert qu’un ministre des Finances

Olivier Derruine • le 3 juillet 2015
Grèce, grexit, dette.

L’effet boule de neige

C’est en 1981 qu’Henri Bogaert, le précédent commissaire du Bureau fédéral du Plan, conçu le concept de « effet boule de neige ». Ce terme ne désigne pas un style de lancer de boule de neige, mais plutôt la manière dont la dette publique peut être portée par une dynamique cumulative. Cette dynamique consiste en un cercle vicieux : lorsque la croissance économique est trop faible, voire négative, les recettes fiscales collectées par l’État sont insuffisantes pour résorber le déficit public. Celui-ci vient gonfler la dette publique, ce qui augmente les charges d’intérêt que l’État doit rembourser à ses créanciers. Cette dépense représente de l’argent jeté par les fenêtres : il ne s’agit pas d’argent productif comme s’il était destiné à améliorer les infrastructures publiques, les systèmes de santé ou d’enseignement, etc. Et puisqu’il est gaspillé, il restreint les possibilités de financer une réforme fiscale.

Comme les capacités de l’État en tant que l’un des moteurs de l’économie sont réduites, cette dynamique pèse sur la croissance de l’année suivante, ce qui accroît encore le manque à gagner de l’État, et ainsi de suite.

C’est donc cela que les économistes désignent par « effet boule de neige » en référence à une boule de neige de taille réduite qui tient dans la main et qui, à force de la rouler sur un terrain enneigé, grossit jusqu’à atteindre une taille conséquente jusqu’à écraser celui qui a initié le mouvement. Quels poètes, ces économistes !
La Belgique a connu une période caractérisée par un effet boule de neige qui a culminé en 1993 lorsque la dette publique a atteint près de 135% du PIB.

La Grèce est coincée dans cette situation depuis plusieurs années. Pressée par ses créanciers privés (les banques essentiellement) et publiques (gouvernements, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international), elle est acculée car :

  • elle ne parvient pas à générer suffisamment de croissance, laquelle doit être d’autant plus importante que les taux d’intérêt sont exorbitants ;
  • une réduction de son déficit public de 1% a pour effet de contracter l’activité économique et donc la croissance de plus de 1%.

Or, la question posée à l’occasion du référendum grec se résumera à : acceptez-vous les conditions posées par les créanciers pour bénéficier d’une aide financière ?

Pour répondre en connaissance de cause à cette question, il faudrait s’interroger sur les chances que la Grèce puisse s’extraire de cette situation caractérisée par l’effet boule de neige... ce que, manifestement, elle ne peut réussir seule, surtout parce qu’elle a été affaiblie par les interventions mal calibrées des apprentis-sorciers de la troïka. Si l’effet boule de neige perdure au cours des années et décennies futures, alors cela signifiera que les Grecs seront condamnés à une vaine austérité.

Ce billet a pour objectif d’évaluer une série de scénarios qui permettent de se faire une idée de l’évolution de la dette grecque à long terme.
La dette publique est calculée à partir de quatre éléments : la croissance économique, le solde primaire (c’est-à-dire la différence entre les recettes fiscales et les dépenses publiques en ne prenant pas en compte le paiement des charges d’intérêt), la dette publique de l’année précédente et les taux d’intérêt réels.

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Le premier graphique confronte les données relatives à l’endettement public tel qu’il ressort de la comptabilité nationale et le résultat du calcul théorique de l’endettement public à partir des variables et formule susmentionnées. La période considérée est suffisamment longue pour se faire une idée de la validité de la formule pour approximer la dette publique et, par conséquent, se risquer à des projections. Étant donné que les interventions de la troïka ont perturbé le cours de la dette publique, nous limitons l’exercice aux années 1996-2010.
Force est de constater que les courbes se recoupent relativement bien ou, du moins, qu’elles évoluent en parallèle.

The walking debt

Nous partons de l’hypothèse que le gouvernement grec respecte les exigences des créanciers quant au surplus primaire. D’un déficit primaire de 15% du PIB en 2009 ramené à seulement 3,5% en 2014 (nous n’imaginons pas les efforts et privations qu’un tel développement sous-tend), la Grèce devrait dégager d’ici 2018 un surplus de 3,5%.

Il ressort des six scénarios envisagés qu’aucun ne permet à la Grèce de réduire son taux d’endettement sous la barre symbolique des 100% avant 2035, sauf celui que l’on pourrait qualifier de « remède de cheval ». Celui-ci combine à la fois une réduction de moitié de la dette publique consentie par les créanciers et un plan d’investissement de 35 milliards d’euros (comme annoncé par Jean-Claude Juncker en cas d’acceptation par le gouvernement des exigences UE/FMI). Considérant que le PIB grec s’élèverait à quelque 190 milliards d’euros en 2016, une répartition de cette manne sur 6 ans représenterait un stimulus de l’ordre de 3% de son PIB chaque année ; nous supposons également que ce paquet aura un effet durable : à partir de 2022, le PIB serait rehaussé de 1,5%. Ce scénario est relativement optimiste dans le sens où il faut encore que la Grèce puisse absorber cet argent : des projets économiques viables et additionnels doivent voir le jour et être financés par ce plan, et les administrations publiques et bénéficiaires doivent être en mesure de gérer les procédures notamment découlant de l’obtention et de la mise en œuvre de ces fonds.

Si tout se déroulait sans accroc, le scénario consistant à mettre en œuvre un plan d’investissement ou à réduire la dette de moitié permettrait de réduire la dette à moins de 50% du PIB vers 2050.

Le problème est que, à l’exception du cas de figure du « remède de cheval », la dette restera à un niveau extraordinairement élevé jusqu’au moins 2040 et ce n’est qu’à partir de cette année que s’enclenchera une dynamique plus favorable. Autrement dit, l’austérité ne sera pas un phénomène temporaire, une mauvaise passe à traverser, mais plutôt un nouveau régime quasi-permanent ! Les créanciers n’ont donc rien à retirer d’une austérité aveugle, ni même de demi-mesures. Voyant que l’austérité ou des actions timides resteront sans effet sur l’évolution des finances publiques grecques, leur impatience (dont on a vu qu’elle avait pris le dessus sur leur compréhension des phénomènes économiques sous-jacents) pourrait grandir et, même en cas de victoire du « oui », les amener à repenser sérieusement à une éviction de la Grèce de la zone euro d’ici quelques années. Et le peuple grec aura été grugé à nouveau.
Et encore, les scénarios esquissés dans l’infographie pourraient enjoliver le futur car ils ignorent tous :

  • d’une part, la possibilité qu’un nouvel accident se présente comme une nouvelle crise économique en Grèce, en Italie ou en Espagne (dont le problème des finances publiques est loin d’être réglé), ailleurs en Europe ou en Chine, par exemple ; et
  • d’autre part, la facture liée au vieillissement de la population qui touchera la Grèce comme les autres pays européens [le poids des pensions passant de 13,6% du PIB en 2010 à 15,4% en 2050 (zone euro : 11,3% et 12,8% respectivement)].

Ainsi, on comprend que, quelle que soit l’issue du référendum, le futur qui s’offre au peuple grec n’est guère brillant. Ce ne sont pas une ou deux générations qui auront été sacrifiées par la crise, mais davantage. C’est pour cela qu’il est temps d’arrêter de mégoter, de siffler la fin de la récréation. Assumant leurs responsabilités historiques, les chefs d’État et de gouvernement doivent prendre le dessus sur leurs ministres des Finances et la vision comptable à courte vue qu’ils incarnent.

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