Théo Hachez (1957-2008)

Michel Molitor
Revue nouvelle (La).

Théo Hachez, directeur de La Revue nouvelle de 1993 à 2007 est mort le 9 octobre dernier. Il avait cinquante et un ans. Il n’est jamais facile de parler publiquement d’un ami décédé. Sa mémoire appartient à ses proches et il ne convient pas d’utiliser le prétexte de sa mort pour fracturer ce qui doit rester de l’ordre de l’intime. Néanmoins, souvent à son corps défendant, Théo Hachez a été une figure publique comme auteur et comme directeur de la revue, et c’est à ce titre que nous souhaitons saluer ici sa mémoire.

À la revue, Théo a d’abord été un auteur qui a écrit avec la même élégance et la même pertinence sur des sujets divers. Quand il parlait de lui, Théo disait parfois qu’il se considérait comme un « publiciste ». Ce terme qui n’est plus guère utilisé aujourd’hui qualifiait autrefois les écrivains politiques, des hommes ou des femmes utilisant l’écriture dans le commentaire ou le combat politique. Cela le caractérise assez justement. De par sa formation et ses goûts, Théo était un littéraire, passionné par sa langue, qu’il écrivait bien et dont il faisait un outil de communication et d’analyse appliqué avec le même talent à la littérature, à la politique belge, aux médias et à l’enseignement. Féru de critique littéraire, il appliquait avec le même bonheur l’analyse des signes et la recherche de leurs sens à Flaubert ou à Hergé, mais aussi aux faits politiques. Il attribuait beaucoup d’importance à l’écriture, qui était chez lui précise, soignée, quelquefois complexe, mais toujours au service d’une intelligence fine. Son écriture était celle d’un intellectuel au sens le plus complet du terme, passionné et engagé. Ses convictions étaient solides et n’ont jamais fait de concessions aux idées à la mode. Il fallait bien d’autres qualités aux idées pour que Théo les fasse siennes.

Il était un esprit libre, engagé, mais rebelle à tout embrigadement partisan. Ennemi des vulgates, comme il l’a montré très souvent. Naturellement bienveillant, il détestait la suffisance, la lâcheté et les grossièretés brutales et, face à elles, le ton comme l’écriture devenaient cinglants. En une vingtaine d’années, il a beaucoup écrit dans la revue  ; ses commentaires de l’actualité, ses articles de fond, ses multiples éditoriaux constituent aujourd’hui une œuvre qui ne doit rien à l’éphémère, mais qui traduit une intelligence aiguë de son temps.

Ses collègues l’avaient choisi comme directeur de La Revue nouvelle en 1993 parce qu’ils avaient mesuré toute l’importance que revêtait, aux yeux de Théo, l’acte d’écrire et de publier une revue. Il s’est totalement investi dans cette tâche, en assumant différents rôles  : l’animateur d’une équipe, le responsable d’une rédaction et aussi l’auteur se partageant désormais entre l’écriture qui rapporte une synthèse construite par le débat et des textes aux accents plus personnels. Il a été un directeur qui écrivait beaucoup et bien. Il assurait l’animation de la revue et y a fait coexister des générations et des sensibilités différentes. Enfin, et ce n’est pas la moindre des choses, il a assuré avec Joëlle Kwaschin, la rédactrice en chef, la survie matérielle de la revue. Ce travail avait sans doute quelque chose d’épuisant et il l’a parfois usé physiquement et moralement, mais sans jamais entamer son enthousiasme, ni la vision très nette de ses responsabilités à la tête de la revue. Quand il est arrivé au terme de son mandat en mai 2007, l’équipe de La Revue nouvelle lui a redit sa gratitude d’avoir, pendant quatorze années, semaine après semaine, assuré la direction de la revue avec persévérance, opiniâtreté et talent. Avec le recul, nous mesurons combien cet hommage pourrait être multiplié aujourd’hui.

La maladie l’a frappé il y a dix-huit mois. Sa participation aux activités de la revue en a été ralentie, mais il ne l’a jamais interrompue. Récemment, il s’est encore investi dans le débat consacré aux Bienveillantes publié dans le numéro de juillet-août. À cette occasion, il a montré une nouvelle fois combien son intelligence conjuguait lucidité et chaleur, élégance et pertinence.
Parmi une quantité impressionnante d’articles, nous avons choisi de republier trois textes. Issu de la rubrique Rose des Vents, « Poujadisme. La peau de Mohamed Delhaize », paru en novembre 1992, donnait, au-delà de l’anecdote, un coup de griffe ironique au « soleil radieux de l’économie libérale ». Dans un registre plus sérieux, « L’économisme transcendantal » (Le Mois, juin-juillet 1995) dénonçait la « naturalisation » de l’économie, considérée à l’instar d’une science de la nature, où le politique et le social s’évanouissent, et garde toute son actualité et sa pertinence à l’heure de la crise financière. Enfin, Théo a toujours été un observateur attentif de la vie politique belge. « La fin du tunnel institutionnel » (Le Mois, octobre 1996) est prémonitoire de la situation actuelle et appelait déjà à un large débat francophone.

Il reste aujourd’hui d’autres très belles pages, non écrites, celles-là, qui nous parlent de lui  ; elles ne seront pas publiées dans La Revue nouvelle, mais resteront dans nos mémoires, lumineuses.