Théâtre. Des héros, mise en scène de Wajdi Mouawad

Joëlle Kwaschin

Le grand romancier, metteur en scène, plasticien et comédien québécois, Wajdi Mouawad a entamé en 2011 une œuvre de grande ampleur : monter l’intégrale de Sophocle, soit les sept tragédies qui ont été conservées. Après la trilogie Des Femmes (Les Trachiniennes, Antigone et Électre) montrée à Avignon en 2011 [1], Des héros reprend Ajax [Cabaret] et Œdipe Roi. Des mourants (Philoctète et Œdipe à Colone) clôtureront le cycle au printemps 2015. On peut déjà se lécher les babines puisque l’année prochaine, dans le cadre de Mons, capitale européenne de la culture, on verra tout le cycle, ce qui représentera douze heures de spectacle.

De fragiles destins

La musique et la voix de Bertrand Cantat magnifiaient le chœur des Trachiniennes et d’Antigone, mais la polémique avait été rude, et ce choix durement reproché au metteur en scène [2]. Depuis qu’il crée, Mouawad s’affronte à la violence du monde, celle du pays d’enfance, le Liban — «  on ne peut pas présumer de soi  », dit-il, qui sait si ses parents ne s’étaient pas exilés ce qu’il serait devenu, peut-être membre des Phalanges libanaises responsables des massacres de Sabra et Chatila ?… Au début d’Ajax, par vidéo interposée, il revient sur l’ébranlement subi en raison de son soutien à Cantat libéré, meurtrissure qui fait dorénavant partie de lui-même et justifie son choix de monter Ajax à la manière d’un cabaret mêlant burlesque et tragédie, y compris contemporain. Un vieux transistor, une télévision, un ordinateur, un smartphone, une pile de journaux libanais sont les bateleurs qui racontent la tragédie d’Ajax. Entre accents québécois et libanais outranciers, tous joués par Mouawad avec le mauvais gout racoleur des médias, les animateurs retracent le destin d’Ajax (pas celui du football ni du produit de nettoyage, celui de Sophocle).

Wajdi Mouawad a largement revu le texte, y insérant des passages d’Homère, et surtout une réflexion sur son propre passé, ce qui le contraint de s’immerger physiquement dans le jeu. Sur l’écran, il est Ajax devenu fou, chien qui aboie et bave longuement, moment qui suscite le malaise chez le spectateur… Il joue Ajax de tout son corps, lavé à grande eau par le reste des comédiens à l’aide d’un nettoyeur à haute pression, comme un immigré à Lampedusa. Comme dans Seuls, un précédent solo, la peinture faite ou défaite sur scène habille les corps et les décors. À la différence d’Œdipe Roi où l’humour est inexistant, le cabaret mélange farce et émotion. Il y retrouve les «  gestes de l’évidence de la joie  », ceux de la gravité aussi, celle de l’enfant battu par le père — mais ce n’était pas un homme méchant, dit-il —, qui s’évade de la brutalité des coups en s’accrochant à un coquillage retrouvé au fond de sa poche. La joie sereine d’un autre fils, Français né en Algérie, qui se souvient avec reconnaissance de la digne passation de pouvoir que son père, maire d’un village algérien, effectua lors de l’Indépendance, dit aussi qu’il y a des défaites qui sont comme des victoires parce que la violence n’a pas vaincu, à la différence des héros de Sophocle.

Sur le fil du tragique

Depuis ses tout premiers spectacles, Mouawad équilibre bonheur et souffrance, évoque la barbarie du pouvoir, la folie collective, tisse le fil de la transmission, des rapports au père ou à la mère et convoque les figures d’enfance. Dans Littoral, un chevalier de la Table ronde, compagnon imaginaire de l’enfant, l’accompagnait adulte tandis que dans Ajax, c’est un personnage de Star Trek, image de la force brute, qui surgit tout armé et casqué…

Chez Sophocle, dit Mouawad, le «  tragique tombe sur celui qui, aveuglé par lui-même, ne voit pas sa démesure  ». Les héros sont confrontés à leur excès, Ajax, celui de sa puissance physique qui devient folie, Œdipe, celui de la puissance de son raisonnement, où il s’obstine à voir l’instrument du sauvetage de Thèbes en proie à la peste, mélange de volonté forcenée de savoir et de déni. C’est leur aveuglement à ce qu’ils sont, l’hybris qui cause leur perte, métaphore, selon Mouawad, d’un monde confiant dans le progrès technologique infini. Au mépris des conseils de prudence, Œdipe qui veut résoudre l’énigme fonce tête baissée dans le malheur. Ajax et Œdipe, comme des puissants contemporains médiatisés avec jouissance, tombent avec une violence inouïe.

Le droit à l’indifférence

Deux dispositifs scéniques très différents pour ces deux pièces : Œdipe Roi) est mis en scène de manière classique, dans une atmosphère crépusculaire, la scène coupée en deux par un immense panneau métallique noir, dont la peinture au fil de la progression du dévoilement du coupable, fond et se délite, tombant à terre en grands lambeaux. La sobriété est ici tout entière au service du texte. En contrepoint, dans son originalité, Ajax a sans doute déconcerté une partie du public du ravissant théâtre à l’italienne de Namur, or et velours rouge. Monté de manière burlesque et tragique, le spectacle dynamite sans cesse les codes de la tragédie, ceux d’un théâtre solennel et se gausse du lyrisme convenu qui resurgit pourtant rafraichi notamment grâce aux ressources de la technique : Ajax se bat contre une ombre chinoise stylisée comme une figure de céramique grecque ; l’insupportable fait irruption lorsque défilent sur l’écran les images des morts du Liban.

C’est pourtant dans ces deux faces complémentaires que le travail de Wajdi Mouawad trouve sa force d’interrogation. Face à la violence, la seule réponse serait une manière d’indifférence positive. Cette étrange proposition qui clôt le spectacle doit peut-être être entendue comme celle qu’il revendique pour les jeunes : ne pas devoir endosser les luttes des pères. Serait-ce à cela que Mouawad songe avec un sourire dont on ne sait s’il est amical, taquin ou moqueur ?

[1«  Avignon 2011  », La Revue nouvelle, octobre 2011.

[2Wajdi Mouawad, «  Aimée, ma petite chérie  », belle lettre à sa fille où il lui explique pourquoi il se tient aux côtés de Cantat, http://bit.ly/MQS41s.