The American Civilizing Process, de Stephen Mennel

Florence Delmotte

Et si, pour comprendre l’Amérique d’aujourd’hui, il fallait remonter au XVIe siècle et aux premières colonies anglaises ? Et si la sociologie de Norbert Elias (1897-1990), d’abord connue pour son analyse de la société de cour en France sous Louis XIV, pouvait nous être utile ? Et si les Américains n’étaient pas si différents de nous, au fond ? Si, surtout, autant que de juger les dérives sécuritaires et identitaires de l’après-11 septembre il importait, pour mieux s’en prémunir, d’essayer de les expliquer, au lieu de les renvoyer commodément à la figure de l’Autre, qu’il soit terroriste ou américain ?

Elias, l’Amérique et nous

Pas plus que le Procès de civilisation d’Elias [1], The American Civilizing Process (Cambridge, Polity, 2007) n’intente un procès à quiconque. La « civilisation » ne s’entend d’ailleurs ici ni comme un bien ni comme un mal, mais comme un processus social « non planifié », sans début, ni fin, ni but, comme l’écrivait Elias. Et en marchant sur ses traces, le sociologue britannique Stephen Mennell poursuit en réalité un objectif scientifiquement beaucoup plus ambitieux que celui d’un discours apologétique ou dénonciateur. Il s’agit en effet de retracer le développement politique et social des États-Unis en le mettant en perspective avec celui des sociétés européennes étudié par Elias, en adoptant la même démarche : celle de l’étude conjointe, dans le temps long de l’histoire, des structures psychiques, mentales et affectives des individus, et des structures sociales et politiques (mais aussi culturelles, économiques et militaires) des entités qu’ils forment. La sociologie historique de Mennell s’inscrit ainsi résolument dans une perspective comparative. Car s’il s’agit surtout d’éclairer le procès de civilisation américain à la lumière du procès de civilisation européen, l’inverse est vrai aussi. Fidèle à l’esprit d’Elias qui voyait le sociologue comme un « chasseur de mythes », la comparaison États-Unis/Europe vise à désidéologiser tout autant la question de l’exceptionnalisme européen que son pendant américain. Ce faisant, l’auteur honore le principe d’auto-distanciation cher à Elias en prenant soin de toujours situer son point de vue : celui d’un intellectuel européen que l’Amérique inquiète autant qu’elle fascine.

L’ouvrage entend aussi contribuer à faire reconnaitre, enfin, l’importance de la pensée du maitre outre-Atlantique où, pour paraphraser Werner Sombart (1906) à propos du socialisme, on peut se demander pourquoi l’« éliasianisme » n’a jamais percé. Non seulement Mennell propose une actualisation brillante des thèses d’Elias, en offrant, de manière pédagogique qui plus est, une des interprétations parmi les plus fidèles et, en même temps, les plus subtiles qu’elles aient jamais reçues. Mais encore Mennell entreprend de mettre une pensée à l’épreuve. Les travaux du dernier Elias prenaient-ils pour objet l’« humanité dans son ensemble » ? Sans exclusive aucune ni tabou du côté des matériaux et des sources utilisés - des manuels de savoir-vivre aux références les plus pointues sur l’histoire pénale, en passant par les récits de voyageurs célèbres et moins célèbres, la correspondance des pères fondateurs, et sans compter l’extraordinaire recension, jamais gratuite, de ce que la littérature scientifique a produit sur les États-Unis - il s’agit, après en avoir rappelé les grandes lignes, de tester avec une grande humilité, presque trop, la pertinence du modèle d’Elias pour expliquer-comprendre pourquoi et comment la société américaine est devenue telle qu’elle est. [...]

[1Norbert Elias, Über den Prozess der Zivilisation, partiellement traduit en français sous la forme de deux livres séparés : La civilisation des mœurs et La dynamique de l’Occident (Calmann-Lévy, 1973 et 1975, rééd. Pocket)