Terreur et banalité

Théo Hachez
Interculturel, Terrorisme, Sécuritaire.

La banalisation qui s’amorce naturellement est-elle la seule réponse opposable au terrorisme ? Tactiquement efficace sans doute, n’est-elle pas en train de s’imposer insidieusement, à l’opposé de l’indignation qui s’est manifestée lors des récentes prises d’otages ?

Au-delà de la condamnation morale que porte en elle son étiquette, le terrorisme identifie un mode d’action violent qui, sinon dans son intention, au moins dans son résultat se résout dans la peur qu’il suscite. S’agissant d’effet sur les esprits, la perception et l’intelligence communes des événements en sont une composante première. La douleur des victimes et de leurs proches ne cesse pas d’être, mais sur la scène publique, elle est classée et intégrée à un drame qui s’écrit hors d’elle.

Dans l’annonce des attentats de Londres, dans le traitement de cette information comme dans la façon dont elle a été reçue, on peut lire un changement progressif des représentations associées au terrorisme. Il y a toujours des bombes et des morts, mais de ce qu’on en dit (ou ne dit pas), de ce qu’on en voit (et surtout ne voit pas, l’image étant de plus en plus contrôlée) sourd une autre histoire que celle qui s’est racontée depuis le onze septembre. Redoutés, les attentats étaient donc en quelque sorte anticipés par l’imagination collective selon un format déjà connu. Les mots de l’horreur et de l’émotion avaient déjà été testés.

Tant le risque que les conséquences s’inscrivent peu à peu dans le régime de la raison. Que j’habite à New York, Rome, Sidney, Paris, Madrid, Londres, Copenhague ou Bruxelles, quelles sont mes chances de mourir des suites d’un attentat terroriste en regard des autres causes possibles ? Quelles en sont les incidences économiques directes, alors que les bourses frissonnent à peine quelques heures et que les spéculations pétrolières sont traitées dans une autre rubrique ? Entre les catastrophes aériennes de l’été et les cataclysmes naturels, les attentats de Londres ou d’Égypte peinent à imposer leur identité.

Est-ce du cynisme que d’évaluer à presque rien les dégâts réels des explosions de cette nature dans les pays occidentaux ? Qu’ils les frappent ici sur leur sol, ou les touchent là par victimes interposées sur une plage d’Égypte ou de Turquie. Tant qu’à présent, les risques qu’ils font peser, que ce soit au plan individuel ou au plan social, restent statistiquement dérisoires, sans commune mesure avec les accidents domestiques ou ceux de la circulation, sans commune mesure non plus avec la criminalité usuelle. Restent des lésions sales, mais presque accidentelles, qu’une capacité vitale d’insouciance et d’oubli finit par neutraliser dans une quotidienneté rassurante. La figure du mal a perdu de son aura séductrice et révulsive.

Faire peur
Or l’essentiel était là. À défaut de modifier, à la faveur de ses auteurs, le rapport des forces par des destructions matérielles ou humaines, l’attentat revendique d’abord une valeur exemplaire d’indice. La mort violente et intentionnelle, la chair déchirée que l’on cherche à produire en spectacle humiliant (avec l’emphase du suicide qui l’accompagne souvent) puisent dans une émotion légitimement fondée le pouvoir suggestif du message qu’on leur fait endosser. Le lieu, le moment, les victimes, les traces de leur sang... sont autant de signes d’un langage unilatéral qui doit cependant parler de lui-même et commander une réaction prévisible de la société à laquelle il s’adresse. Face à quoi, la revendication souvent inaudible passe pour bavarde ; la signature pour une confirmation redondante.

Pour autant, la suggestion est un art difficile, tant il suppose qu’on inhibe en l’autre ce qui résiste à la manipulation programmée dont on veut le faire objet. L’efficace se mesure à l’altération de l’autre qui l’entraine dans un enchainement de réactions que l’on a déterminées. À l’inverse, la résonance des explosions dans les esprits prend la forme des pleins et des creux intérieurs : une telle aliénation de l’autre va donc de pair avec la nécessité objective de se conformer à sa géographie mentale, fût-ce pour en modifier les contours et les reliefs ou pour les exacerber. Et peut-on rester durablement indemne d’une telle soumission, même si elle s’accompagne d’un mépris déshumanisant pour ce qu’on appellera des faiblesses coupables ou de la lâcheté ?

La fin d’une fantasmagorie
Aux yeux de cette rationalité communicationnelle et finalement politique, de quelle victoire peut se prévaloir le terrorisme islamiste ? Même là où il s’inscrit dans des circonstances favorables, celles d’une société bloquée au bord de la guerre civile et traversée par un islamisme politique bien ancré, ses effets provocateurs paraissent incertains voire contre-productifs. Et c’est bien le moins, quand on considère l’indifférence sans réserve dont il fait preuve à l’égard de la vie même de ceux qu’il prétend défendre.

Quant au défi planétaire que portaient les attentats du onze septembre, celui de renverser symboliquement l’ordre du monde en atteignant les signes de sa première puissance, il tourne à la confusion. L’hyperbole médiatique des tours traversées par les avions, même cautionnée par la prise au sérieux de ceux qui ont « déclaré la guerre au terrorisme », après avoir mobilisé les peurs, ne restera qu’un vestige imaginaire dans la mémoire collective, que son caractère indépassable a fait glisser dans la catégorie du fantastique. Et à supposer qu’on lui trouve un équivalent, ce nouvel essai ne pourrait être qu’une répétition qui, paradoxalement, banaliserait le premier.
Trop de communication...

Ceux qui en tirent profit auront beau s’époumoner à la regonfler : la baudruche apocalyptique est crevée. Son enflure reposait sur la supposition d’une nécessité existentielle et visionnaire des fous de Dieu, embarqués dans une logique qui aurait été seulement expressive et inspirée. Même si elle l’incorpore encore, cette logique apparait désormais irrémédiablement soumise à un calcul trop visible sur la communication. Opportuniste, la peur ne choisit plus ses dates, elle se plie aux disponibilités de l’autre. Le cœur n’y est plus.

En s’invitant dans la banalité sale et souterraine de Londres après avoir visité celle des trains de banlieue madrilènes, les terroristes ont assurément prétendu se hisser dans l’agenda du « gouvernement économique du monde ». Mais l’assassinat de quelques dizaines de soutiers urbains, même sous les yeux du gratin de la presse internationale, a-t-il suffi à ébranler un ballet diplomatique bien réglé et à fortiori à traiter d’égal à égal avec les Puissants ? L’échec, patent, ne s’explique pas seulement par une censure efficace sur l’image ou le fait que, somme toute, le rictus churchilien de Tony Blair soit aussi médiagénique que son sourire.

Les protestataires et autres altermondialistes à qui on a ainsi volé la vedette ne diront pas merci, pas plus que l’opposition, majoritaire en Grande-Bretagne, à l’invasion de l’Irak. Face aux uns et aux autres, les atrocités ont permis au premier ministre anglais de recomposer une posture nationale. Même si elles ont souligné l’actualité des failles et des impasses de l’expédition, elles ont, comme les enlèvements commis en son nom, contribué à ruiner le mince crédit qu’aurait pu revendiquer, aux yeux des opposants à la guerre, une « résistance » irakienne.

La réduction d’une fracture
À quelques jours près, il y avait dix ans qu’un attentat similaire avait frappé le métro parisien. Symptôme ou relent de la crise algérienne, ces faits appartenaient à une génération terroriste d’avant le onze septembre 2001. Une génération que l’on pourrait appeler diplomatique, tant le signal que portaient ces bombes s’adressait, par le biais du stress et de la mort arbitraire, à la seule intelligence des politiques dont on attendait des gestes précis et souvent souterrains. Ce qui aura été vécu alors comme une fatalité par une population résignée à l’incompréhension devait d’abord servir de moyen de pression sur les rouages d’une diplomatie discrète et pour le moins pragmatique.

La coïncidence de la commémoration parisienne avec les attentats de Londres a fait entrevoir qu’une parenthèse sans doute était en train de se fermer en même temps que l’interpellation qu’elle forçait dans l’opinion. Ce n’est pas seulement le ton des cérémonies, ou la solidarité qui s’y est manifestée face à un péril indistinct, mais aussi et surtout l’inscription de faits qui lui sont antérieurs dans une série qui incorpore chronologiquement le fameux onze septembre. C’est ainsi que, tout flamboyant qu’il ait été, l’épisode de 2001 recouvre peu à peu un statut plus conforme à son importance réelle, en dépit de la récupération politique et militaire manifeste dont il a été l’objet par l’administration Bush. Un autre récit se construit.

Il reste que cette banalisation, si elle met partiellement en échec la logique terroriste, sonne comme une défaite de l’humanité. Et que même traitée sous l’angle froid du risque, les réactions qu’elle suscite minent en profondeur les sociétés qu’elle touche. L’effet provocateur sur les rapports inter-ethniques ne doit pas être négligé. Ce n’est pas tant qu’il y ait eu marginalement quelques vocations au Jihad parmi les jeunes générations musulmanes qui reste à craindre, mais l’effet sourd et lent d’une hyper-réaction autochtone. Sur les attentats, même banalisés, l’appareil policier appuie des demandes de « modernisation » technologique et judiciaire dont les dérives sont à redouter. Et bientôt le droit de « tirer pour tuer » sur tout suspect vaguement basané, qu’il soit ou non muni d’un titre de transport valide ?