Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, de Timothy Snyder

Bernard De Backer

Tout passe et Vie et destin, relatent avec audace la terreur tant nazie que soviétique, et nous rappellent que même une caractérisation exhaustive de la politique allemande de tuerie collective n’épuise pas l’histoire des atrocités en Europe du milieu du siècle.

La réalité ignorée de l’extermination des Juifs, conférence prononcée à Vilnius, 2009

Ce n’est pas sans appréhension face à l’atrocité des évènements et à la difficulté de la synthèse que l’on tentera ici de présenter les enseignements principaux d’un ouvrage volumineux, au titre sans équivoque [1], couvrant la période la plus sombre de l’histoire européenne. Un livre impressionnant, autant par l’ampleur et la cruauté des meurtres politiques de masse qu’il recense, décrit et contextualise, que par l’entrelacement cynique, la rétroactivité et la complexité parfois retorse des évènements. Massacres et exterminations accompagnant conquêtes impériales, campagnes de « purification » ethnique et sociale, opérations de violence politique, déplacements de populations qui, de 1933 à 1945, firent quatorze millions de victimes civiles dans un espace qualifié de « terres de sang » par l’auteur. Une large tranchée dévastée entre Berlin et Moscou, qui s’étend de Tallinn en Estonie à Yalta en Crimée, de Poznan en Pologne aux rives du Don en Russie occidentale.

La diversité des sources consultées en une dizaine de langues, l’ampleur de l’analyse — se déployant d’une mise en perspective géostratégique couvrant tout l’hémisphère nord (dont la Mandchourie et le Japon, sans oublier Madagascar, lieu de destination d’une première version de la solution finale) à la reconstitution précise de séquences historiques parfois enchevêtrées, comme le destin tragique de Varsovie ou les luttes de partisans en Biélorussie — font toute la richesse terrifiante de cet ouvrage qui réunit les histoires nationales et juive, souvent cloisonnées. Si la majorité des faits sont aujourd’hui relativement connus, leur assemblage dans un livre unique, centré sur les enjeux de territoires ravagés par le chevauchement des ambitions totalitaires, en fait un document capital pour la conscience européenne de cette période. Particulièrement celle de l’Ouest, façonnée par un récit historique parfois ignorant de certaines réalités et souffrances vécues au centre du continent.

Tueries de masse, humanités singulières

Ces douze années de tueries massives, au cœur d’une Europe prise en étau entre les empires nazi et bolchevique, sont aussi celles de millions de tragédies individuelles dont l’auteur évoque nombre de parcours singuliers, en écho au vœu de la poétesse russe Anna Akhmatova [2] : Jozef Sobolewski affamé en Ukraine lors de la famine de 1933, Stanislaw Wyganowski exécuté par le NKVD à Leningrad en 1937, Tania Savitcheva morte lors du siège de la même ville par les nazis durant l’hiver 1941, Junita Vichniatska exécutée en 1942 par les Einsatzgruppen en Biélorussie. Quant à Jakub Berman, dirigeant communiste juif polonais membre de la troïka succédant à Gomulka, il avait perdu une bonne partie de sa famille à Treblinka, mais fut contraint de nier le soulèvement du ghetto de Varsovie et l’importance du judéocide nazi « afin de diriger la Pologne et d’apaiser Staline ». Le livre de Snyder se nourrit également des témoignages et analyses d’auteurs comme l’écrivain juif soviétique Vassili Grossman, le journaliste gallois Gareth Jones, l’officier polonais survivant de Katyn Jozef Czapski, Georges Orwell, Arthur Koestler, Hannah Arendt, Günter Grass et le physicien Alexandre Weissberg.

L’Europe dont il est question dans Terres de sang n’est pas n’importe laquelle. Précisément située aux confins des empires centraux et orientaux, elle n’est pas l’Europe occidentale où s’est construite notre mémoire de la guerre, limitée à 1940-1945 et centrée, en ce qui concerne les meurtres de masse, sur le judéocide symbolisé par Auschwitz. Cette précision géographique est fondamentale, de même que la géographie tout court, la dimension spatiale étant omniprésente dans l’exposé de Snyder qui contient pas moins de trente-six cartes, dont certaines concernent l’Asie de l’Est. Dans cet ouvrage géohistorique puissamment documenté, le mot « entre » est sans doute le plus crucial. Car c’est à partir du constat de la localisation particulière de l’écrasante majorité des victimes d’un enchainement de meurtres de masse [3] que Snyder a construit son investigation, limitée dans son espace, mais étendue dans sa temporalité. L’année 1933 coïncide avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler et la famine provoquée en Ukraine par l’État soviétique ; la mort de Staline en 1953, qui conclut le livre, marque un coup d’arrêt aux velléités de déportation de la population juive soviétique.

Ce n’est en effet pas dans les camps de concentration nazis ou soviétiques que périrent la plupart des victimes, mais dans les campagnes extorquées et réduites à la famine, les cachots ou forêts dans lesquels les victimes de la terreur stalinienne étaient abattues d’une balle dans la nuque, les villes affamées, les stalag ou les dulags (durchgangslager, « camp de transit ») où moururent des millions de prisonniers de guerre soviétiques, les fossés creusés à la hâte par les Einsatzgruppen et les auxiliaires locaux — baltes, biélorusses, russes ou ukrainiens —, les ghettos surpeuplés, les camps d’extermination par gazage d’Auschwitz, Treblinka, Sobibor, Majdanek, Chelmno et Belzec. Contrairement à l’image d’une élimination industrielle et scientifique, répandue en Europe occidentale, l’essentiel des tueries nazies et soviétiques entre 1933 et 1945 « étaient passablement primitives » : la famine, l’exécution par balle, le gazage [4].

Trois périodes majeures sont distinguées par l’auteur. La première (1933-1938) est celle où les « tueries de masse furent presque exclusivement le fait de l’Union soviétique », la seconde (1939-1941), celle de l’alliance soviéto-nazie scellée par le pacte Molotov-Ribbentrop pendant laquelle « le carnage fut équilibré », et la troisième (1941-1945) où « les Allemands furent responsables de la quasi-totalité des meurtres politiques ». Victimes paysannes ukrainiennes, puis « de classe » et « nationales » (minorités en URSS) dans la première période soviétique, victimes polonaises, baltes et juives dans la seconde, victimes juives et soviétiques dans la troisième.

La forteresse Ukraine

Au départ du livre et dans la continuité des évènements politiques qui se succédèrent après la Grande Guerre, il y a l’Ukraine, la « terre des confins » et des convoitises coloniales. L’Ukraine de 1933, année de la famine qui fit plusieurs millions de morts — et ensuite celle des massacres de classe (koulaks) et nationaux (Polonais, Ukrainiens…) pendant la Grande Terreur de 1937-1938, de l’opération Barbarossa quatre années plus tard, puis du reflux de la Wehrmacht après la défaite de Stalingrad. Comme le souligne l’auteur, « Pendant les années où Staline et Hitler étaient tous deux au pouvoir, plus de gens furent tués en Ukraine que partout ailleurs, que ce soit dans les terres de sang, en Europe ou dans le reste du monde ». Territoire où les « plans » de domination des deux régimes se chevauchaient, espace immense et terres fertiles que chacun pensait remodeler selon son utopie (plan quinquennal et fermes collectives d’un côté, colonies agricoles allemandes du Generalplan Ost de l’autre) après l’extermination ou la réduction en esclavage d’une partie de sa population, l’Ukraine est au cœur des « terres de sang » et des trois périodes distinguées par Timothy Snyder.

Ce sont d’abord les conséquences de la seconde et de la troisième révolution bolcheviques (la collectivisation des terres, puis le recentrage national russe) qui frapperont de plein fouet l’Ukraine. Après l’intermède de la NEP de Lénine, le Guide Joseph Staline entreprend le titanesque chantier de l’industrialisation de l’URSS à marche forcée, accompagnée de l’extorsion de la production agricole dans les campagnes et de la collectivisation des terres. Ennemi fantasmé de cette opération dans un pays où 90 % de la population est paysanne : le petit propriétaire terrien, surtout ukrainien, le « koulak » [5]. Si la dékoulakisation, notamment par déportation en Sibérie et en Asie centrale, est antérieure à la période prise en compte par l’auteur, ses effets ne compteront pas pour rien dans l’affaiblissement des campagnes bientôt livrées aux activistes staliniens. Les koulaks survivants, suspectés de fomenter des troubles sur les lieux de déportation en lien avec l’impérialisme japonais [6], feront par ailleurs l’objet de nouveaux massacres lors de la Grande Terreur de 1937-1938.

Flanc occidental de l’empire soviétique, à la fois réservoir agricole et bouclier contre les envahisseurs « capitalistes », polonais ou allemands, l’Ukraine (qui ne comporte pas encore les territoires polonais annexés dans la foulée du pacte Molotov-Ribbentrop) doit se transformer en « forteresse » pour ne pas être perdue pour l’URSS. C’est du moins le mot d’ordre donné par Staline à Lazare Kaganovitch, son envoyé plénipotentiaire sur les territoires occidentaux, où se déroulent les enjeux majeurs de la collectivisation des terres et de la sécurisation territoriale du « socialisme dans un seul pays ». Faisant d’une pierre deux coups, la politique stalinienpoussera jusqu’à son extrême limite la ponction des ressources agricoles et l’écrasement de la petite paysannerie ukrainienne qui résiste à la destruction de son patrimoine et à son enrôlement dans un « nouveau servage ». Plus de trois-millions de paysans y laisseront leur vie dans des conditions atroces que de rares témoins, comme le journaliste Gareth Jones [7], qui avait pu observer les deux régimes totalitaires en 1933, rapporteront en vain à la presse occidentale incrédule. Mais l’oreille du Führer et sa propagande furent plus attentives, les échos de la famine servant le discours du régime nazi. Hitler assura le 2 mars 1933 au Sportpalast de Berlin que « des millions de gens meurent de faim dans un pays qui pourrait être le grenier du monde ».

« Nettoyer cette ordure polonaise »

Une seconde phase de l’arrimage de l’espace ukrainien dans l’empire soviétique est liée à la Grande Terreur des années 1937-1938. Celle-ci fut précédée de purges contre les koulaks, essentiellement ukrainiens, déportés entre 1930 et 1932. Approchant de leur libération des camps en 1937, les « koulaks condamnés au Goulag » furent suspectés de devenir un « ennemi de l’intérieur », pouvant s’allier aux militaristes Japonais présents au Mandchoukouo, dans le cadre d’un « encerclement capitaliste mondial ». L’ordre 00447 du 30 juillet 1937 ordonna l’exécution de centaines de milliers de koulaks à travers l’URSS. Une répression d’un autre niveau se développa aussi dans l’Allemagne nazie à la même époque, mais comme le rapporte Snyder : « Dans les années 1937 et 1938, 267 personnes furent condamnées à mort dans l’Allemagne nazie, contre 378326 dans le cadre de l’opération koulak en Union soviétique. Une fois encore, compte tenu de la taille respective des populations, les risques qu’un citoyen soviétique soit exécuté dans l’action koulak étaient près de sept-cents fois plus élevés que les risques d’un citoyen allemand dans l’Allemagne nazie, tous crimes confondus. »

Si le koulak est un ennemi « de classe », il est aussi un ennemi ukrainien, une catégorie « nationale ». Le recentrage russe de la révolution soviétique après la collectivisation des terres va déboucher sur une phase de « terreur nationale ». Abandonnant les principes de 1917 visant à libérer « la prison des peuples » du régime tsariste, le pouvoir stalinien va progressivement cibler des éléments nationaux, surtout dans ses marges occidentales : Polonais, Ukrainiens, Biélorusses, Baltes, Finlandais… « La minorité nationale la plus persécutée de la seconde moitié des années 1930, ce ne fut pas les quelque 400.000 Juifs allemands (dont le nombre diminua du fait de l’émigration), mais les quelque 600.000 Polonais soviétiques (dont le nombre diminua en raison des exécutions) », écrit l’historien.

Ciblés de manière prioritaire, les Polonais soviétiques sont accusés d’être responsables de la famine de 1933 et de s’être servis d’elle « comme d’une propagande antisoviétique ». Une mystérieuse « Organisation militaire polonaise » est suspectée d’infiltrer l’Ukraine. La signature d’une déclaration germano-polonaise de non-agression en 1934 augmente la suspicion et des milliers de Polonais sont arrêtés en 1934 et 1935, surtout en Ukraine et Biélorussie, puis déportés au Kazakhstan. Un « grand complot polonais » est à la base de l’ordre 00485 qui charge le NKVD de « procéder à la liquidation totale des réseaux d’espions de l’Organisation militaire polonaise ». Mais les critères d’appartenance à la mystérieuse Organisation étaient si vagues que « le NKVD pouvait les appliquer à quiconque était d’origine polonaise ou lié d’une manière ou d’une autre à la Pologne ». Les communistes polonais réfugiés en URSS n’y échappèrent pas : soixante-neuf des cent membres du comité central du parti communiste polonais furent exécutés en URSS. « Parfait ! Continuez de creuser et de nettoyer cette ordure polonaise », se serait exclamé Staline lors d’une réunion avec Nikolaï Iejov, patron du NKVD.

D’autres « opérations nationales » furent mises en œuvre sur le modèle de l’opération polonaise, notamment contre les « nationaux-fascistes » biélorusses, les « espions » baltes ou finlandais vivant en URSS. 247.157 personnes furent liquidées en 1937 et 1938 sur la base nationale, notamment par les escadrons de la mort du NKVD. 36 % des victimes de la Grande Terreur appartenaient à ces groupes nationaux qui ne formaient que 1,6 % de la population de l’URSS. Contrairement à l’image qui prévaut en Europe, centrée sur les purges politiques et les procès de Moscou, près de 90% des morts de la Grande Terreur furent des koulaks et des minorités nationales, écrit Snyder. Les Juifs communistes, qui étaient nombreux parmi les gradés du NKVD et les officiers de l’armée, furent également victimes de la Terreur, après en avoir été ses agents en Ukraine et en Biélorussie. Leur proportion parmi les officiers supérieurs du NKVD passa du tiers en 1937 à 4 % en 1939.

Des deux côtés de la ligne Molotov-Ribbentrop

Le Traité de non-agression entre l’Allemagne et l’Union des républiques socialistes soviétiques et ses protocoles secrets, signés à Moscou le 23 aout 1939 — une semaine avant l’invasion de la Pologne occidentale par l’Allemagne et trois semaines avant l’invasion soviétique de sa partie orientale —, inaugure un second cycle de massacres dont la Pologne sera la principale victime bilatérale [8]. Les Pays baltes, la Biélorussie et l’Ukraine seront, quant à eux, surtout touchés par les tueries et les déportations soviétiques. Si l’histoire de l’invasion nazie et de ses conséquences est connue, celle de la Pologne orientale conquise par l’URSS l’est beaucoup moins, certainement en Europe de l’Ouest.

Notre mémoire européenne, bien souvent, associe l’invasion de la Pologne au seul fait des nazis, ce qui est faux. Snyder documente et reconstitue les effets du pacte germano-soviétique sur les deux versants de la ligne Molotov-Ribbentrop, ainsi que la tragédie de ceux qui fuirent les Allemands pour se retrouver déportés par le pouvoir stalinien. Cinq-cent-mille soldats soviétiques franchirent en effet la frontière polonaise le 17 septembre 1939, alors que le pays était déjà à genoux et que de nombreux Polonais pensaient que l’Armée rouge venait combattre les Allemands. Au lieu de cela, les deux armées firent leur jonction le long d’une ligne de démarcation dont il avait été secrètement convenu. La curée commença. Le livre de Snyder décrit en parallèle les opérations menées par les occupants des deux côtés de la ligne Molotov-Ribbentrop, qui aboutirent à la décapitation de la société polonaise par l’assassinat ou la déportation de ses élites : mise en œuvre des Einsatzgruppen auxquels Heydrich assigna d’abord la mission de « détruire les couches supérieures de la société polonaise » (50.000 morts en dehors des actions de combat), assassinat de 22.000 officiers polonais par le NKVD (à Katyn, Kalinine, Kharkiv, Bykivian et Kourapaty), déportation de 140.000 Polonais vers des « colonies de peuplement » au Kazakhstan.

À l’intérieur de la Pologne occidentale dépecée par les nazis, les populations sont déplacées pour laisser la place aux colons allemands dans le Reichsgau Wartheland (région de Poznan et Lodz) et y « renforcer la germanité », notamment en déportant tous les Juifs vers les ghettos du Gouvernement général de Varsovie et en gazant les patients des hôpitaux psychiatriques, inaugurant une politique dite d’euthanasie des personnes handicapées (dénommée « Aktion T4 », le siège de l’opération étant situé au n°4 de la Tiergartenstrasse) qui fera ensuite plus de 72.000 victimes en Allemagne, pour cause de « vie indigne d’être vécue ». Pendant ce temps, les bourreaux soviétiques portant « casquette de cuir, tablier et gants longs pour se protéger du sang » commencèrent leur besogne d’abattage des officiers polonais dans les forêts russes ou ukrainiennes. Quant aux réfugiés juifs ayant fui l’attaque allemande pour se jeter dans les bras des forces soviétiques, ils furent nombreux à être déportés en URSS où ils formèrent une des communautés les plus méconnues du goulag.

« Au bout du compte, souligne Timothy Snyder, les deux régimes menèrent des politiques très proches, avec des déportations et des exécutions de masse plus ou moins simultanées. » À l’initiative d’Erich von dem Bach-Zelewski, « commissaire de Himmler pour le renforcement de la germanité en Silésie », un camp de concentration fut installé sur le site des casernes de l’armée polonaise près de Cracovie, à Oswieçim. Les premiers détenus étaient des prisonniers politiques polonais de Cracovie, expédiés le 14 juin 1940. « Auschwitz devint un camp de travail géant très proche du modèle soviétique, même si sa main-d’œuvre réduite en esclavage servait les intérêts de compagnies allemandes, plutôt que le rêve stalinien d’une industrialisation planifiée », commente Snyder. Environ 200.000 citoyens polonais auraient été tués, et un million déportés par les deux États soviétiques et allemands au temps de leur alliance, entre septembre 1939 et juin 1941.

Le Mississipi de l’Allemagne

Le 22 juin 1941, moins de deux années après la signature du pacte germano-soviétique, la rupture de celui-ci par l’invasion allemande de l’Union soviétique ouvrit une troisième période de massacres, perpétrés quasi totalement par les nazis. La vision impériale d’Hitler impliquait notamment la conquête des « terres fertiles » de l’Ukraine et l’accès aux ressources pétrolières du Caucase [9]. La politique allemande était dessinée dans le Generalplan Ost, un projet pharaonique visant à étendre le Reich vers l’Est par le biais d’un Empire de continuité continentale — selon un tropisme ancien de Drang nach Osten [10], mais également parce que l’accès à l’outre-mer était contrôlé par la Royal Navy — dirigé par des « perles » de colonies agricoles allemandes, un « nouvel Eden » selon les propos du Führer. Les villes devaient dès lors être totalement rasées (notamment Leningrad, Minsk, Varsovie, Kiev et Karkhiv), les populations locales asservies, expulsées ou exterminées par la faim, les Russes repoussés au-delà de l’Oural. La solution finale du « problème » juif, qui connut quatre versions différentes avant celle de l’extermination programmée, passait dans le scénario du Generalplan Ost par l’expulsion des populations hors d’un Reich qui aurait été étendu jusqu’aux confins de l’Asie.

L’histoire terrifiante qui suivit la rupture du pacte et de ses protocoles secrets est connue, mais sans doute encore partiellement, étant donné le cloisonnement des historiographies que ce livre tente de dépasser. Le travail de Timothy Snyder, outre son regard rigoureux d’historien doublé d’une puissante capacité narrative incluant l’insertion de nombreuses destinées individuelles, offre l’intérêt d’accroitre l’intelligibilité de l’opération Barbarossa en la centrant à la fois sur les enjeux économiques des « terres de sang » et le contexte géopolitique global. La démesure impériale et autarcique de l’Allemagne nazie est aussi une « économie de l’apocalypse », pour reprendre le titre donné à ce chapitre. Dans un raccourci saisissant, l’historien souligne le choc des deux ambitions impériales continentales, l’une sur la défensive et l’autre à l’offensive, incapables d’assoir leurs puissances maritimes et aériennes face à la Grande-Bretagne, les États-Unis et le Japon. La « nouvelle frontière » de l’Allemagne se trouve à l’Est où elle « traiterait les Slaves comme les Nord-Américains avaient traité les Indiens [11]. La Volga, proclama-t-il [Hitler] un jour, serait le Mississipi de l’Allemagne ».

Trois groupes distincts seront les principales victimes des massacres de masses liés à l’invasion allemande : les populations juives des territoires occupés par les nazis (Pologne orientale, Ukraine, Biélorussie, pays Baltes, Russie occidentale), les prisonniers de guerre soviétiques et les populations des grandes villes affamées. Le passage d’une solution finale par déportation (région du Lublin, URSS, Madagascar) à l’extermination que nous lui associons désormais est, selon Snyder, intimement lié à l’échec de l’opération Barbarossa. La colonisation de l’Ukraine, de la Biélorussie et de la Russie occidentale prévoyait la destruction des villes ; la terre, hors colonies agricoles allemandes, rendue à la forêt ; la mort par famine (selon le « Plan de la Faim ») de près de 30 millions des « populations soviétiques indésirables » par captation des vivres, afin que les habitants du Reich et les colons puissent se nourrir. L’opiniâtreté de la résistance soviétique — accrue par le transfert des troupes de l’Est après Pearl Harbor et l’acheminement de matériel américain — transforma ce plan mortifère en massacres délibérés des populations juives et politiquement suspectes à l’arrière du front, ainsi que l’affamement des prisonniers de guerre et des villes soviétiques. Car, selon Snyder, c’est l’échec de l’invasion allemande et son retrait après Stalingrad qui sont les causes principales du judéocide et de l’abandon des prisonniers de guerre soviétiques à la famine derrière les barbelés des stalags.

Solutions finales

L’échec de la « victoire éclair » contre Moscou incita en effet Göring à ordonner aux troupes de « vivre sur le pays », en attribuant les ressources alimentaires de l’URSS conquise aux soldats allemands, puis aux Allemands d’Allemagne. Les soldats soviétiques désarmés étaient parqués dans des camps sans abri ni toilettes, sans soins médicaux ni nourriture. L’on n’y relevait même pas leur nom. L’horreur de leur situation devait inciter les soldats allemands à se battre jusqu’au bout afin d’éviter de subir le même sort dans les camps soviétiques. Trois millions périrent de faim, de froid et de maladie en Ukraine, Biélorussie et Pologne (Gouvernement général). Parmi les soldats affamés, certains étaient des survivants de la famine ukrainienne de 1933. Dans une des synthèses quantitatives frappantes qui ponctuent le livre de Snyder, celui-ci remarque : « Dans le courant de l’automne de 1941, il mourrait autant de prisonniers soviétiques en un jour qu’il devait mourir de prisonniers britanniques et américains au cours de toute la Seconde Guerre mondiale » (souligné dans le texte). Trois villes furent par ailleurs délibérément affamées : Leningrad, Kiev et Karkhiv. Près d’un million d’habitants de Leningrad y perdirent la vie, une centaine de milliers dans les deux villes ukrainiennes.

Le sort des communautés juives vivant sur les « terres de sang » — déjà expulsées de Pologne occidentale vers le Gouvernement général, où elles furent regroupées dans les ghettos pour être déportées hors du Reich et de ses futures colonies orientales — devint encore plus effroyable dans le contexte de l’échec militaire nazi. Les diverses solutions finales par déportation [12] s’avérèrent impraticables et Hitler indiqua, à la fin de 1941, sa volonté d’une « solution finale immédiate » par extermination des populations. La recherche d’une cause du fiasco militaire grandissant en invoquant un « complot juif mondial » — réunissant l’URSS, les États-Unis, la Grande-Bretagne et les Juifs sous la coupe des Allemands — en faisait les boucs émissaires de la vengeance et les victimes du remodelage de l’utopie nazie. Ce que résume l’historien en une phrase lapidaire : « Une guerre visant à détruire l’Union soviétique devenait une guerre pour détruire les Juifs ».

Conçus au départ comme auxiliaires chargés de sécuriser les lignes arrière et d’éliminer les ennemis politiques, les Einsatzgruppen commencèrent à massacrer les Juifs dans ce que l’on appelle parfois la « Shoah par balles ». Près de la moitié des victimes du judéocide nazi périrent de cette façon, et non dans les camps de concentration ou d’extermination. Dans de nombreux cas, et notamment dans les zones qui avaient subi une double occupation (soviétique, puis nazie), comme les Pays baltes, la Biélorussie et l’Ukraine occidentale, des groupes nationalistes locaux participèrent aux massacres. La découverte des atrocités soviétiques à l’est de la ligne Molotov-Ribbentrop servit les SS et participa à la « nazification psychique » des populations non juives. Comme le souligne Snyder, « Les Allemands firent voler en éclat les niveaux de mystification, de secret et de dissimulation qui avaient recouvert les crimes soviétiques des années 1937-1938 et 1930-1933 » et « furent la seule puissance à jamais pénétrer ainsi sur le territoire de l’Union soviétique, et les seuls à fournir les preuves directes du meurtre stalinien ».

Alors que la tuerie des Juifs par balle prenait des proportions industrielles en URSS, de nouvelles méthodes furent testées dans la Pologne annexée ou occupée fin 1941, à Chelmno dans le Wartheland et à Belzec dans le Gouvernement général. L’attaque de Pearl Harbor le 6 décembre 1941, et ses conséquences stratégiques renforça l’Armée rouge, accéléra le recul allemand et transforma les Juifs en « agresseurs » dans le cadre d’un prétendu « complot tentaculaire » contre l’Allemagne nazie. Leur élimination était la seule victoire nazie possible. La « réinstallation à l’Est » des populations juives devenait dès lors synonyme de meurtre de masse. Les exécutions par balle continuèrent à l’est de la ligne Molotov-Ribbentrop, alors que l’extermination se ferait par gazage à l’ouest. Sur les 5.400.000 Juifs qui moururent sous l’occupation allemande, écrit Snyder, « près de la moitié furent assassinés à l’est de la ligne Molotov-Ribbentrop, habituellement par balles, parfois par gaz. Les autres périrent à l’ouest de cette même ligne, généralement par le gaz, parfois par balles ». Les six usines de la mort (Auschwitz, Treblinka, Sobibor, Majdanek, Chelmno et Belzec) furent toutes installées en Pologne, à l’ouest de la ligne négociée en aout 1939.

Varsovie

Un chapitre emblématique, titré « Résis­tance et incinération », est consacré à la capitale polonaise dont le destin tragique incarne l’étau guerrier et les dilemmes moraux dans lesquels furent prises les populations vivant dans les « terres de sang ». Au milieu de 1944, l’Armée rouge se rapprochait de la capitale polonaise, dans la foulée de l’opération Bagration qui avait enfoncé la Wehrmacht, franchi la ligne Molotov-Ribbentrop et libéré les camps de Majdanek et de Treblinka (Vassili Grossman en sera témoin). En retraçant l’histoire des soulèvements de Varsovie (« le centre de la résistance urbaine au régime nazi dans l’Europe occupée »), Snyder souligne la différence de perception entre les populations juives et non juives à l’égard des nazis et des Soviétiques. « Pour les Polonais non juifs de Varsovie, engagés dans la résistance contre l’occupant allemand, l’opération Bagration augurait de l’arrivée d’un allié très douteux. » Mais « les survivants juifs polonais avaient toutes les raisons de préférer les Soviétiques aux Allemands et de voir dans les soldats de l’Armée rouge des libérateurs ».

Comme nous le savons, deux soulèvements successifs et distincts eurent lieu : celui du ghetto juif en avril 1943 et celui de l’Armée intérieure polonaise en aout 1944. Ces soulèvements étaient associés à une résistance qui avait commencé dès 1939 dans les deux communautés, avec des tensions plus ou moins importantes entre factions politiques. Du côté polonais, l’Armée intérieure était le pendant des forces polonaises qui se battaient aux côtés des Alliés occidentaux et luttait pour la restauration du pays dans ses frontières d’avant-guerre ; l’Armée populaire était, quant à elle, liée à l’URSS et au NKVD ; les Forces armées nationales, enfin, considéraient que l’URSS était un plus grand ennemi que les nazis. Du côté juif, les survivants du ghetto qui n’avaient pas fui vers la zone soviétique (d’où nombre d’entre eux avaient été déportés vers le Kazakhstan) et avaient échappé à la « Grande Action » (opération de déportations par rafles en 1942) commencèrent à organiser la résistance. Celle-ci était aussi clivée suivant des lignes de partage politiques : Union militaire juive (sionistes) et Organisation juive de combat (partis du centre et de gauche, dont des communistes). L’Armée intérieure polonaise se méfiait de l’Organisation juive de combat, mais lui livra cependant des armes.

On ne retracera pas ici l’histoire des deux insurrections héroïques et tragiques, durant lesquelles les combattants furent abandonnés à leur solitude par leurs alliés respectifs, séparés de surcroit les uns des autres — des fêtes de quartier eurent lieu du côté polonais pendant l’insurrection du ghetto juif, rapporte Snyder en citant Milosz — dans des zones de combat dévorées par les flammes et réduites en cendres. Les alliés occidentaux, pourtant informés du judéocide et de l’insurrection du ghetto, notamment par Jan Karski de l’Armée intérieure polonaise, ne firent rien. Une année plus tard, les troupes soviétiques s’arrêtèrent au bord de la Vistule et laissèrent le soulèvement de l’Armée intérieure être écrasé par les forces allemandes sous le commandement de Erich von dem Bach-Zelewski, fondateur du camp d’Auschwitz. La propagande soviétique avait encouragé le soulèvement et promis de l’aide. La ville se souleva, mais l’aide ne vint pas. Le commando spécial SS Dirlewanger, « la plus sinistre unité de Waffen-SS de la Biélorussie », écrit Snyder, fut le noyau dur d’un groupe de combat qui reçut l’ordre de tuer tous les combattants, tous les non-combattants et de raser la ville. Quarante-mille civils furent exécutés en deux jours. Quant à Churchill et Roosevelt, ils invitèrent les autorités polonaises à céder sur tout : la moitié orientale du pays irait à l’URSS et la version soviétique des massacres de Katyn ne devait pas être contestée. Quand les ruines de Varsovie furent prises par l’Armée rouge, le camp de concentration construit à la place du ghetto juif était encore debout. Le NKVD s’en empara. Des soldats survivants de l’Armée intérieure polonaise y furent interrogés et certains exécutés.

Épilogues et enseignements

Le livre de Snyder aborde encore deux périodes avant la mort de Staline en 1953 : les nettoyages ethniques perpétrés par les Soviétiques sur les « terres de sang » et la montée de l’antisémitisme stalinien. La totalité des territoires concernés par son livre sont désormais sous le contrôle de l’URSS, ce qui ne sera pas sans effet sur la méconnaissance que nous avons des massacres qui s’y sont déroulés. Fait peu connu en Europe occidentale où le « nettoyage ethnique » est systématiquement associé au nationalisme de droite, les plus grandes opérations d’homogénéisation nationale par la contrainte sont le fait de l’Union soviétique après la guerre (avec la bénédiction de Churchill pour la Pologne nettoyée des Allemands par un « bon coup de balai »). Des populations entières de « minorités nationales » sont expulsées du pays où elles vivent depuis des générations ; ceci dans un mouvement de translation vers l’Ouest au profit de l’URSS et de sécurisation de ses frontières sensibles. Expulsés notamment de Pologne, d’Ukraine occidentale et d’autres pays d’Europe sous tutelle soviétique (sans oublier les Tchétchènes et les Tatars de Crimée) : des millions d’Allemands vivant en Pologne, des Polonais établis en Ukraine orientale, des Ukrainiens en Pologne… Nombreux sont ceux qui moururent lors des « transports ». La « purification ethnique » toucha pas moins de douze millions d’Allemands établis à l’Est et Orwell fut un des rares à protester.

La nation russe sous habillage soviétique devait apparaitre comme l’artisan héroïque de la « Grande guerre patriotique », même si la majorité des victimes étaient des Juifs, des Polonais, des Ukrainiens et des Biélorusses. Tout ce qui venait contredire le « mythe soviétique » devenait suspect, et notamment la tragédie juive. Jdanov exposa la ligne officielle en Pologne en 1947 : le monde était divisé en deux camps, progressiste et réactionnaire. Le premier camp était « naturellement » dirigé par l’Union soviétique, le second par les États-Unis dont les tares capitalistes avaient atteint leur apogée dans l’Allemagne nazie. Les dirigeants juifs communistes de la Pologne, comme Jakub Berman qui faisait partie de la troïka succédant à Gomulka et avait perdu une partie de sa famille à Treblinka, se trouvèrent dès lors obligés de nier le judéocide nazi. Comme l’écrit Snyder : « Rappeler la mort des siens dans la chambre à gaz n’était que pur sentimentalisme bourgeois. Un communiste accompli devait regarder devant, comme Berman, voir ce que le moment exigeait de la vérité, et agir en conséquence, avec détermination. La Seconde Guerre mondiale, comme la guerre froide, était une lutte des forces progressistes contre les forces réactionnaires, et voilà tout. » Une des causes de l’antisémitisme stalinien trouve sa source dans le recentrage national-russe, qui avait déjà commencé lors de la Grande Terreur, et le récit officiel de la guerre que venait contredire la mémoire juive. Les témoignages rassemblés par Ehrenbourg et Grossman dans Le livre noir [13], qui attestaient de la « Shoah par balles » dans les territoires soviétiques, fut interdit par Staline, le Comité antifasciste juif qui en avait pris l’initiative fut dissout et son président Solomon Mikhoels assassiné à Minsk.

Les enseignements principaux de ce livre volumineux — sans doute essentiel pour notre connaissance de l’histoire et du contexte géopolitique, idéologique et économique des massacres de masse en Europe au milieu du XXe siècle, et cela par-delà les cloisonnements historiographiques — découlent du déplacement à l’Est et du centrage territorial opéré par Snyder. Déplacement rendu indispensable par la mainmise sur les traces et l’habillage soviétique des massacres, opérés jusqu’à la fin du communisme sur les « terres de sang », mais qui ont été redécouverts (au double sens du mot) depuis lors [14]. Notre vision occidentale des exterminations perpétrées par les deux régimes totalitaires s’en trouve bouleversée. D’abord celle du judéocide dont la focalisation symbolique sur Auschwitz « exclut ceux qui se trouvèrent au centre de l’évènement historique », comme le soulignait Timothy Snyder dans sa conférence de 2009 à Vilnius [15]. Ensuite, même l’image recentrée du judéocide « donne une idée inacceptable, tant elle est incomplète, de l’ampleur de la politique allemande de massacres en Europe » (ibidem). Elle ne tient en effet pas compte des millions de prisonniers de guerre et des civils soviétiques affamés volontairement, tout comme elle oblitère les projets du Generalplan Ost et du Plan de la faim. Enfin, last but not least, cette vision omet les exterminations soviétiques lors de la famine de 1933, de la Grande Terreur, de l’invasion de la Pologne et des Pays baltes.

Territoires des « terres de sang », selon Snyder
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Source : Welt am Sonntag, 25 juillet 2011. Europe avant l’Anschluss de 1938

[1Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, de Timothy Snyder, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard, 2012 (titre original : Bloodlands : Europe Between Hitler and Stalin, Basic Books, 2010). Timothy Snyder est historien et enseigne à l’université de Yale. De nombreuses recensions du livre sont mises en ligne sur le site de l’université : www.yale.edu/history/faculty/snyder-book-reviews.html

[2« J’aurais voulu citer tous les noms un par un, mais on a pris la liste, il ne reste plus rien », dans Requiem.

[3Ceux qui ont effectivement eu lieu. L’auteur rappelle que le « Plan de la Faim » et le Generalplan Ost des nazis envisageaient l’extermination de dizaines de millions de Slaves une fois la conquête achevée.

[4« Il n’y avait rien de particulièrement moderne dans le gazage, écrit Snyder. À Auschwitz, environ un million de Juifs furent asphyxiés à l’acide cyanhydrique, composé chimique isolé au XVIIIe siècle. Les quelque 1,6 million de Juifs tués à Treblinka, Chelmno, Belzec et Sobibor furent asphyxiés au monoxyde de carbone, dont les Grecs anciens eux-mêmes savaient la létalité » (p. 39). Voir aussi Snyder, La réalité ignorée de l’extermination des Juifs, www.eurozine.com/articles/2010-02-18-snyder-fr.html (conférence prononcée à Vilnius en mai 2009).

[5On ne peut que recommander la lecture du dernier livre écrit par Vassili Grossman (l’un des grands témoins convoqué tout au long du livre de Snyder, de la famine de 1933 à la mort de Staline), Tout passe, décrivant la dékoulakisation et la famine à travers le témoignage d’une activiste stalinienne. Achevé en 1963, le manuscrit sera saisi par le KGB, mais une copie parviendra à l’Ouest où le récit sera publié vingt années plus tard.

[6Les évolutions des projets de conquêtes japonais, hésitant entre une expansion vers le Sud ou vers le Nord, sont un des fils rouges géopolitiques du livre. L’URSS de Staline avait une frontière commune avec le Japon (Sakhaline, les iles Kouriles) et son satellite du Mandchoukouo (Mandchourie). Ce n’est qu’après l’attaque de Pearl Harbour que Staline pu dégager son front oriental et finalement battre les nazis à Stalingrad.

[7Sur Gareth Jones et la famine de 1933, voir notamment le film ukrainien Les survivants (« Zhyvi ») de Serhiy Bukovskyi, Lystopad Film studio, Ukraine 2008, évoqué dans « Une Ville entre chien et loup » (Bernard De Backer, La Revue nouvelle, mars 2011). Le journaliste sera mystérieusement assassiné en Mandchourie en 1935.

[8Voir notamment Halik Kochanski, The Eagle Unbowed. Poland and Poles in the Second World War, Harvard University Press, 2012. Souvenons-nous de la grande discrétion qui accompagna la sortie du film Katyn (dont la première polonaise eut lieu symboliquement le 17 septembre 2007) du cinéaste Andrzej Wajda (le père du cinéaste fut un des officiers polonais exécutés à Katyn). Un film qui, à notre connaissance, ne fut pas projeté dans les salles belges, très peu en France (et seulement deux ans après sa sortie). Il débute par une scène, datée du 17 septembre 1939, où des civils polonais se retrouvent sur un pont, pris en tenaille entre l’armée allemande et l’armée soviétique. Le dvd contient un témoignage de Joseph Czapski, un des survivants de Katyn.

[9L’offensive méridionale est racontée par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes, par le truchement du récit de Maximilien Aue qui accompagne la Wehrmacht à travers l’Ukraine vers la Crimée et le Caucase.

[10Mouvement multiséculaire qui aurait été inauguré par Frédéric II de Hohenstaufen au XIIIe siècle et qui s’est incarné dans de multiples colonies germaniques à l’Est : Pays baltes, Transylvanie, Bohème, Pologne, région de la Volga en Russie… Le mythe de l’Empereur a été étendu à son grand-père, Frédéric Ier de Hohenstaufen, dit Frédéric Barberousse, qui donna son nom à l’invasion allemande.

[11Voir, parmi tant d’autres, le récit de la traque des derniers amérindiens de Californie par des groupes de tueurs blancs, qui offrent quelques parentés lointaines avec les Einsatzgruppen, dans Theodora Kroeber, Ishi. Testament du dernier Indien sauvage de l’Amérique du Nord, Plon, coll. « Terre humaine », 1968 (en particulier le chapitre IV, « Les aspects d’une extermination »).

[12Il s’agit du plan de Lublin de 1939 (trop près et trop compliqué), du plan soviétique de 1940 (refus de Staline), du plan Madagascar d’aout 1940 (impossibilité maritime) et du plan coercitif soviétique de 1941 (échec de l’opération Barbarossa). L’exécution des Juifs est donc la cinquième version de la Solution finale selon Snyder.

[13Paru en traduction française sous le titre Le livre noir sur l’extermination des Juifs en URSS et en Pologne (1941-1945). Le livre ne fut republié dans sa version complète qu’en 1993 à Vilnius. Une première édition avait été éditée aux États-Unis en 1946 (l’impulsion de départ avait été donnée par Albert Einstein).

[14Une bonne illustration de cet effet de masquage est la mise en évidence de la « Shoah par balles » en Ukraine par les travaux du père Desbois, présentée comme une découverte par les médias français, alors que ces massacres avaient été documentés par Ehrenbourg et Grossman dans Le livre noir de 1946.

[15Le texte, La réalité ignorée de l’extermination des Juifs, a été cité plus haut. Comme signalé, le lecteur peut y accéder en ligne surEurozine