Télévision, duplex avec vue sur le vide

Simon Tourol

C’est un journal télévisé ordinaire, avec son lot de nouvelles ordinaires. La crise politique perdure, les négociations s’enlisent, les présidents de parti défilent à Laeken, chacun « est prêt à prendre ses responsabilités » et suggère que les autres en fassent autant, on attend les réponses des négociateurs à la dernière tentative de compromis. À l’écran, face caméra, Hakima Darhmouch, François de Brigode, Caroline Fontenoy ou Nathalie Maleux ont résumé toutes les informations disponibles de la journée politique. La synthèse est claire et les enjeux bien cadrés.

On passe au sujet suivant ? Non. Car le correspondant en direct des grilles de Laeken / de la rue de la Loi / du boulevard de l’Empereur / du hall du Parlement va nous jouer l’acte 2. Il n’a rien à nous dire de plus, le pauvre bougre. Mais il doit se soumettre à cette nouvelle mode du « duplex » — un billet en direct depuis un lieu extérieur — devenu l’assommant exercice imposé de nos JT quotidiens. Il parle donc. Répète ce que le spectateur vient d’entendre. Allonge la sauce avec un rappel chronologique. Tire à la ligne une hasardeuse hypothèse pour la suite. Ponctue son propos d’un « là derrière moi » et d’un « en ce moment » pour suggérer la valeur ajoutée du lieu et de l’instant que son intervention nous offrirait.

Mais l’action, le plus souvent, est dépassée depuis longtemps et les lieux sont vides. Les négociateurs sont rentrés chez eux, les lumières du Parlement sont éteintes, les grilles de Laeken sont verrouillées. Ne reste plus à l’écran que le spectacle d’un artifice, celui d’un direct qui n’est là que pour lui-même et qu’aucun contenu, qu’aucune nécessité journalistique ne viennent justifier. Il est héroïque, ce journaliste s’acquittant de l’absurde devoir dans la pénombre, le crachin et la solitude d’une rue de la Loi déserte, obligé qu’il est — c’est un professionnel ! — de paraitre tantôt enjoué, tantôt pénétré de la gravité de la crise. Il est méritant, ce téléspectateur qui a joué le jeu lui aussi et qui, pourtant conscient du subterfuge, a regardé ce qu’il n’y avait rien à voir et écouté ce qu’il n’y avait pas vraiment à entendre. Et pour que la parodie soit complète, le présentateur en studio (mais c’est plus souvent la présentatrice) reprendra l’antenne en remerciant l’envoyé au dehors « pour toutes ces précisions ». Elle n’y croit pas plus que nous bien sûr. Elle aussi a un rôle à tenir dans cette pièce du semblant.

Il arrive pourtant que le correspondant avance une analyse en guise de bonus, jusque là inédite. Mais on se demande alors ce que le propos avait à gagner à nous être livré depuis un trottoir plutôt qu’au chaud d’un studio bien éclairé.

Le procédé, en soi, n’est pas neuf. Il avait fait irruption durant l’affaire Dutroux, lorsque des envoyés spéciaux se campaient devant des bulldozers, le plus souvent à l’arrêt, pour évoquer de vaines fouilles de jardins et maintenir le suspens du macabre feuilleton. RTL-TVI avait ouvert la voie du genre et la RTBF, comme souvent, avait suivi. Il est vrai qu’elle y avait été poussée par un certain public qui l’agonissait de mots d‘oiseau parce que ses journalistes n’étaient pas sur le terrain, signe évident que le service public se fichait des petites victimes de Dutroux en particulier et du monde en général.

Les duplex se sont peu à peu banalisés dans les JT, prenant du sens lorsque leurs décors sont porteurs d’informations. L’autoroute surchargée des vacances, la neige barrant l’accès au hameau, ou les inondations dans lesquelles patauge un journaliste botté participent pleinement au récit. Ils ont valeur testimoniale et sont à la télévision ce que le son d’ambiance est à la radio. Mais avec ses décors réduits aux symboles du pouvoir, le duplex politique, lui, n’a même plus cette fonction. Il se contente de mimer la participation de la chaine à l’évènement et d’inviter l’audimat à faire comme si.

Comment expliquer que le procédé, inusité sur les grandes chaines françaises, soit aussi régulièrement de mise chez nous alors qu’il mange du temps d’antenne, qu’il mobilise des moyens humains comme matériels, et qu’il agace une bonne partie de l’audience ? Privée ou publique, la télévision semble bien prisonnière des mythes qu’elle a construits. Au nom de la sainte communication, l’essentiel n’est pas tant dans le message que dans la manifestation d’une présence. La télé est quelque part (où quelque chose, éventuellement, se passe, s’est passé, se passera…) et, avec elle, vous êtes là aussi, cher public. Nous sommes en contact, n’est-ce pas le plus important ? Au nom de l’instantanéité, autre mythe ravageur, ce contact sera vécu en temps réel, partagé avec le téléspectateur. Comme sur le web, comme sur le GSM. Dérisoire soumission du média à la dictature de l’instant, le duplex avec vue sur le vide n’est habité que d’intentions étrangères à l’information.