Technologies militaires de chasse à l’homme

Roland Baumann

Dans la Théorie du drone [1], le philosophe Grégoire Chamayou explore les questions éthiques, psychologiques et juridiques que pose l’actuelle explosion de la guerre à distance qui voit le déploiement massif de drones armés dans la « guerre au terrorisme » menée par les États-Unis.

Au départ, engin de renseignement, surveillance et reconnaissance, développé dès la guerre du Vietnam, le drone est un véhicule aérien sans équipage (UAV : Unmanned Aerial Vehicle). Durant la dernière décennie, on constate une dronisation croissante des forces armées américaines déployées dans le cadre global de la « guerre au terrorisme ». Dès 2009, l’Air Force entraine plus d’opérateurs de drones (« joystick pilots ») que de pilotes de chasseurs et bombardiers. Les patrouilles de drones armés augmentent de 1 200 % de 2005 à 2011. Largement médiatisés, les drones « chasseurs-tueurs », Predator et Reaper, sont des « engins de surveillance aérienne devenus machines à tuer ». Permettant de « projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité » et réduisant l’ennemi au statut de simple cible, le drone armé prolonge et radicalise les procédés de guerre à distance. Il supprime le combat et reconfigure les principes traditionnels de l’éthos militaire, fondé jadis sur la bravoure et l’esprit de sacrifice. La guerre asymétrique se radicalise pour devenir unilatérale et « ce qui pouvait encore se présenter comme un combat se convertit en simple campagne d’abattage » !

Le propos de la Théorie du drone est ouvertement polémique. L’auteur veut fournir des outils aux opposants à la politique dont le drone est l’instrument. Selon Chamayou, la « guerre au terrorisme » déclarée par les États-Unis à la suite des attentats du 11 septembre favorise le développement d’une forme non conventionnelle de violence étatique qui, combinant des caractéristiques de la guerre asymétrique et de l’opération de police, trouve à présent son unité conceptuelle et pratique dans la notion de véritable « chasse à l’homme militarisée ». Une « politique d’élimination prophylactique », inspirée des techniques israéliennes d’assassinats ciblés et dont les drones chasseurs-tueurs sont les instruments privilégiés. Une technologie militaire futuriste en rupture totale avec le modèle de guerre conventionnelle reposant sur les concepts de front bataille linéaire, opposition en face à face des combattants, etc. Une « guerre » fondée sur la logique de sécurisation justifiant l’élimination préventive d’individus dangereux et qui prend la forme d’exécutions extrajudiciaires. Il faut « surveiller et anéantir » : « Le drone rêve de réaliser par la technologie un petit équivalent de cette fiction de l’oeil de Dieu » ! Drone omni-voyant, dont les missiles Hellfire s’abattent comme la foudre sur tous les « individus dangereux » à éliminer.

Chamayou évoque la surveillance permanente exercée par les drones afin de dépister les individus dangereux. Il décrit la « détection automatisée » des éventuels « comportements anormaux » décelés dans un « terrain humain » par ces « panoptiques volants et armés » qui surveillent et anéantissent. Qu’il s’agisse de « frappes de personnalités », déjà identifiées puis éliminées au terme d’une traque impitoyable, ou alors, bien plus souvent, de « frappes de signature », exécutées contre des inconnus dont le comportement « anormal » laisse supposer leur appartenance à une organisation terroriste…

Le discours de légitimation des nouvelles technologies militaires présente le drone comme une arme humanitaire par excellence. Alors que la violence armée se globalise et perd ses bornes traditionnelles, au nom des impératifs de la chasse aux terroristes, faisant du monde entier un « terrain de chasse », même en dehors des zones de conflits armés. Cette logique policière individualise le problème de l’antiterrorisme et exclut tout traitement politique des conflits. On ne combat plus l’ennemi, « on l’élimine comme on tire les lapins » et, selon Chamayou, ce désir de « terminer » l’ennemi, en toute sécurité, à distance, remonte à l’expérience occidentale dans les conflits coloniaux à la fin du XIXe siècle.

Crise de l’éthos militaire traditionnel fondé sur l’exaltation du sacrifice héroïque : avec les drones l’héroïsme et le courage sont impossibles ! Chamayou dénonce le « buzz médiatique » de soi-disant traumatismes des pilotes de drones. En fait, la psychologie militaire ne trouve pas la moindre trace de syndrome de stress posttraumatique chez les opérateurs de drones livrant virtuellement la guerre globale au terrorisme. Mais, souligne l’auteur, la mise en avant de traumatismes supposés des opérateurs de drones permet de les assimiler à des soldats classiques via une commune vulnérabilité psychique et de nier donc l’existence de toute « mentalité Playstation » parmi les opérateurs de drones ! Chamayou ne nie pas pour autant l’inconfort psychologique du va-et-vient permanent entre la zone de paix et celle de guerre, deux mondes que tout oppose, qui caractérise la vie quotidienne du pilote d’UAV : « Tueur le matin, père de famille le soir. »

Dans son analyse des principes directeurs de la « nécroéthique » du drone, Chamayou montre comment la volonté de limiter les risques pour les pilotes engagés dans les frappes aériennes, tout comme le souci d’éviter les pertes civiles afin d’éviter toute presse négative, expliquent le déploiement croissant de drones soi-disant capables de cibler avec précision les objectifs militaires, minimisant les dommages collatéraux. Comme le souligne l’auteur, la précision d’une frappe aérienne ne dit cependant rien de la pertinence du ciblage et comme le montrent les nombreuses « bavures », il est souvent très malaisé de distinguer les « civils innocents » des « terroristes armés » dans cette guerre à distance livrée par les pilotes de drones « chasseur-tueurs ».

Suit une longue discussion des principes de la philosophie du droit de tuer, la guerre étant une de ces rares activités permettant de « tuer sans crime ». Mais, l’égalité des combattants suppose le droit mutuel de s’entretuer… Ici ce droit est privé de sa substance : une violence à sens unique « met la guerre hors la loi ». Les partisans du drone privent l’ennemi de la possibilité matérielle de combattre. Du modèle de guerre asymétrique, on passe à un rapport unilatéral de mise à mort et donc à la disparition du fondement classique du « droit à tuer sans crime ». D’autant plus que si la guerre disparait, le modèle policier « classique » ne correspond pas non plus à la pratique de l’opérateur de drone puisqu’il suppose qu’on n’utilise pas plus de force que nécessaire pour l’arrestation du « criminel », non qu’on le mette à mort « à titre préventif »…

Non seulement la dronisation transforme les formes de la violence armée et les rapports à l’ennemi sous ses différentes facettes, mais elle tend aussi à modifier les rapports de l’État à ses propres sujets. Chamayou esquisse ici l’avenir urbain qui nous est promis si nous ne réagissons pas : le ciel de la ville survolé d’engins de vidéo surveillance mobiles et armés en guise de police aérienne de proximité ! De plus, la robotisation renforce la tendance à la centralisation des décisions, les opérateurs sulbaternes perdant en autonomie au profit des échelons spérieurs de la hiérarchie, ce qui permet aux pouvoirs étatiques de résoudre le vieux problème d’indiscipline à l’armée en rendant l’insoumission impossible. Et l’auteur de conclure son long essai en évoquant le scénario apocalyptique de Terminator, film culte du cinéaste James Cameron, dans lequel les robots tueurs en guerre finissent par exterminer l’humanité… Bref, un livre qui incite à la vigilance et à la critique face au développement de nouvelles technologies militaires, censées « humaniser » la « guerre au terrorisme ».

[1La fabrique éditions, 2013.