Tchernobyl. « Un malheur du monde entier »

Joëlle Kwaschin

Le remarquable livre de Marc Molitor [1] écrit pour le vingt-cinquième anniversaire de l’« excursion nucléaire » de Tchernobyl, puisque c’est ainsi que les spécialistes appellent la brusque montée de la réaction nucléaire du 26 avril 1986, parait, coïncidence sinistre, au moment où, à Fukushima, l’incertitude reste grande, les travaux toujours en cours avec des fortunes diverses. Le gouvernement japonais vient d’interdire totalement l’accès à un périmètre de vingt kilomètres autour de la centrale. L’ouvrage revient sur les causes techniques, la gestion soviétique et internationale de la catastrophe nucléaire, dresse un bilan, toujours provisoire, des conséquences sur la santé des populations de Russie, d’Ukraine et du Belarus, la république la plus touchée par le nuage de radionucléides et de particules radioactives (certaines ONG parlent de 200.000 morts alors que le chiffre officiel n’est que de quelques dizaines).

Cette catastrophe d’une dimension exceptionnelle par le nombre de personnes concernées, victimes directes ou indirectes, a participé à la décomposition de l’URSS et elle a compromis le bilan satisfait du secteur nucléaire, dont les responsables ont tu ou minimisé d’autres incidents graves où la catastrophe a chaque fois été évitée de justesse. Après Tchernobyl reste un sentiment d’impuissance face à l’échelle du long terme en matière nucléaire (certains isotopes ont une durée de vie de milliers d’années), aux souffrances passées et aux retombées sanitaires qui affecteront le patrimoine génétique des populations pendant un nombre de générations, par définition, inconnu.

Le fait le plus impressionnant mis en lumière par Marc Molitor est la manière dont l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et les autorités à l’Ouest, celles de France en particulier, et les différentes instances scientifiques ont, en partie à dessein, en partie par effet de système, minimisé la catastrophe et ses conséquences. Les premières estimations réalisées par les Soviétiques selon un modèle de l’Agence internationale de l’énergie nucléaire prévoient 40.000 décès, chiffre que l’AIEA conteste, faisant pression sur les Soviétiques, pour une fois autorisés, sommés même, d’« arranger » leurs chiffres… Ce « secret défense » en matière de nucléaire civil a entravé toutes les opérations sur le site même, y compris la protection de la population, exposé les « liquidateurs », intervenants de première ligne, à des risques inconsidérés pour leur santé, et a, notamment en France et en Belgique, conduit les autorités, qui craignaient de susciter la panique, à refuser des mesures de précaution simples, comme la distribution d’iode, alors que cela a permis d’éviter des milliers de pathologies en Pologne.

L’impréparation était généralisée : ainsi, la Communauté européenne a fixé en ordre dispersé des normes de contamination des denrées alimentaires, ce qui a provoqué des tensions entre pays parce que certains estimaient que cela créait des entraves à la libre-circulation des aliments. En URSS, le drame a donné lieu à la première mise en œuvre de la glasnost et a vu la jonction entre mouvements écologistes, mouvements démocratiques, indépendantistes et autonomistes, et contribuera à l’implosion de l’URSS.

L’ouvrage analyse les causes du véritable « déni » qui a marqué tout le dossier, en particulier à l’Ouest. Les instances scientifiques internationales, dont l’AIEA, qui assure la promotion du secteur nucléaire dont le poids économique est considérable, partagent une culture scientifique commune dans un monde où les nucléaires civil et militaire sont très souvent confondus. De plus, entre l’Organisation mondiale de la santé et l’Agence internationale de l’énergie nucléaire est intervenu en 1959 un « agreement » qui octroie un rôle prédominant à l’AIEA dans l’évaluation des effets d’une catastrophe nucléaire, mettant l’OMS sous tutelle dans une matière qui devrait pourtant relever de ses attributions. À telle enseigne que lorsque l’OMS établit en 1999 de nouvelles recommandations concernant les seuils à partir desquels distribuer des tablettes d’iode, l’AIEA les critique, estimant que les seuils retenus étaient bien trop sévères tandis que les représentants français soulevaient le cout « disproportionné » du stockage dans les pharmacies par rapport aux cancers potentiels…

Très documenté, mais abordable, le livre montre que le bilan sanitaire fait l’objet de controverses entre le monde nucléaire et les associations et experts de terrain. En réalité, on ne peut guère parler de controverses tant est assurée la domination de l’AIEA et de l’UNSCEAR (comité scientifique des Nations unies pour l’étude des radiations atomiques) au détriment de toute expertise indépendante, piste préconisée par l’auteur pour l’avenir.

Marc Molitor rend justice aux chercheurs des trois républiques les plus touchées, et au courage dont ils ont fait preuve au détriment de leur santé et de leur carrière pour dénoncer les chiffres officiels biaisés. Ces « dissidents » ont également remis en cause un modèle scientifique qui voulait que l’exposition à des doses légères de radiations était inoffensive alors qu’elle provoque des altérations génétiques héréditaires et ont plaidé pour la prise en compte non seulement des cancers, mais également d’autres pathologies qui surviennent trop tôt et en nombre trop important, en particulier chez les enfants. Plus largement, explique l‘auteur, ce que Tchernobyl interroge est le statut de la preuve en science, les scientifiques refusant d’entendre les constats préoccupants du terrain et des chercheurs indépendants ou à tout le moins de procéder à un examen objectif de tout élément dérangeant leur théorie. Trop lentement sans doute, malgré les éteignoirs qu’on leur applique, les efforts de ces dissidents commencent à alimenter des doutes dans les milieux scientifiques : les effets des doses légères ne sont plus niés, d’autres pathologies que les cancers commencent à être analysées comme pouvant avoir été induites par la catastrophe.

Tchernobyl a eu des conséquences paradoxales puisqu’il a freiné la construction de nouvelles centrales, ce qui a conduit à prolonger la durée de vie des centrales existantes. La France, « fille ainée du nucléaire », comme le dit Molitor, et sa petite sœur belge ont le plus haut degré de nucléarisation au monde, « si on réfère le nombre de centrales à la population, au territoire, et à la part du nucléaire dans la production d’électricité ». En Belgique, la loi de sortie du nucléaire qui date de 2003 a été remise en cause pour prolonger la vie des centrales dont les premières fermetures étaient prévues en 2015. Entretemps, le gouvernement est tombé, ce qui a empêché l’amendement de la loi. En théorie, le délai reste donc 2015, à part qu’aucune mesure n’est encore prévue pour concrétiser les fermetures.

Quatre nouvelles conventions internationales qui prévoient des mécanismes de prévention des accidents ont été adoptées, mais les inévitables compromis les ont affaiblies.

Aujourd’hui, un nouveau sarcophage destiné à être placé sur le réacteur est en cours de construction, mais les retards et les problèmes techniques s’accumulent. Le 19 avril, à Kiev, se réunissait la conférence des donateurs chargée de réunir les 740 millions d’euros nécessaires à son achèvement, dont seuls 550 millions ont été récoltés. Restera, disent les experts, à résoudre le problème du cœur radioactif de la centrale et sa prise en charge ultérieure, mais puisque le sarcophage doit durer cent ans, on a tout le temps d’aviser…

Même si les experts ont répété à l’envi que le nucléaire belge était sûr, qu’un tremblement de terre d’une telle magnitude était inimaginable et que le risque de tsunami était nul, la catastrophe de Fukushima doit relancer les interrogations quant au nucléaire. Dans sa conclusion, Marc Molitor se déclare en faveur d’une sortie du nucléaire qui, au-delà du désastre qu’il peut provoquer, est antidémocratique parce que la gestion d’un risque majeur est difficilement appréhendable par la société. Par définition, un accident est toujours une conjonction imprévisible de facteurs matériels, économiques, humains…, et, parfois prévisible, lorsque les contraintes économiques grèvent la sécurité nucléaire qui, par exemple, fait appel à davantage de sous-traitants que par le passé. Sortir du nucléaire exigera de revoir nos modes de consommation.

En attendant, on peut toujours aller visiter Pripyat, la ville la plus proche de la centrale nucléaire de Tchernobyl, abandonnée après la catastrophe, comme dix-mille visiteurs l’ont fait en 2010. Le tour-operator ukrainien qui organise le circuit précise bien évidemment qu’il ne peut être tenu responsable d’éventuels cancers qui surviendraient…

[1Marc Molitor, Tchernobyl. Déni passé, menace future ?, éditions Racine et rtbf, 2011.