T’aurais pas cinq balles pour le dortoir d’urgence ?

Jacques Vandenschrick

Issu, il y a déjà plus de vingt ans de la fusion de La Gazette de Lausanne et du vénérable Journal de Genève, le quotidien suisse de langue française Le Temps s’est amusé, chaque jour de l’été, à « déguster un mot de la langue française » et surtout, une fois la semaine, à se pencher sur une expression de schwyzerdütsch. La petite chronique de ces saveurs du dialecte, datée du 28 juillet 2012 et signée Catherine Cossy, plume agile, titrait « Der Stutz ».

En se moquant aimablement des touristes allemands qui croient, pour désigner la monnaie helvétique, devoir « faire intégré » et utiliser le terme « fränkli », Catherine Cossy n’hésite pas à déclarer que c’est, sans doute, « le pire faux pas qu’un Allemand puisse commettre en Suisse alémanique ».

Dans la foulée, la chroniqueuse rapporte que les petites gens de Suisse alémanique ont d’autres termes, quasi affectueux, pour désigner ces sous qu’on gagne à la sueur de son front. Notamment, face au robuste et durable franc suisse, référence bancaire, s’il en est, et dont l’UBS tente, aujourd’hui, par tous les moyens techniques de l’économie classique, d’entraver l’envol face à l’euro, le « stutz » figure ce franc réel qu’on épargne un par un avec une prudence biblique et qui se révèle si léger devant la vie toujours plus chère. On voit ce que, face au franc, l’appellation, strictement de même valeur nominale, connote avec force dans un pays qui compte seulement 3 % de chômeurs, à savoir le produit concret, fruit du travail, monnaie d’échange vrai, tour à tour fondateur du sens de l’épreuve de la vie ou même, parfois, de sa misère. Ainsi, il semble que c’est un « stutz » - et non un franc - que le mendiant sollicite auprès des gens de Bâle ou de Berne. Et jadis, Catherine Cossy le rapporte, les douloureux toxico zurichois interpellaient les passants avec d’un habituel « Häsch mi füf Stutz fürd Notschlafstell ? » (« T’aurais pas cinq balles pour le dortoir d’urgence ? »). Tandis que les miséreux du sexe fréquentaient pour ce même « franc-stutz » le peep show du pauvre, aujourd’hui fermé sur ordre des autorités. Trente secondes de vision furtive d’une femme nue - et qui s’appellait, paraît-il, le « Stutzlisex »...

La portée de cet articulet d’un 28 juillet banal du quotidien Le Temps n’a sans doute pas l’ambition migraineuse de nous faire penser. Il peut cependant nous laisser quelque peu rêveur devant la liquidation progressive de nos propres expressions familières, semi-argotiques, que l’on pouvait entendre ou employer, il n’y a pas si longtemps - nostalgie mise à part ! - au temps du franc (belge ou français) révolu. Ces « as-tu tes liards ? », ces « j’ai plus un kopek ». Ou ces « il pleut des pièces de cent sous » et ces plus anciens « mets deux tunes dans l’bastringue »... Ces replis spontanés de la mémoire de l’ère du franc ne disent pas fatalement que l’on se range du côté de ceux qui ne croient pas à l’euro ni qu’il faudrait qu’on sorte de ce formidable instrument d’intégration. Mais elles suggèrent quelque chose de la fragilité et de la pauvreté de sa symbolique populaire.

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Quel que soit le mouvement de recul idéologique quasi spontané qu’on puisse - parfois hypocritement - éprouver devant l’univers du fric et ses cruelles tyrannies (surtout quand on en manque !), la monnaie reste la condition et l’instrument quotidien obligés de l’immense majorité des actions matérielles dans les échanges humains. Même dématérialisées ou rendues abstraites par la généralisation de l’usage de la carte bancaire, les monnaies subsistent comme des codes d’échelle de valeurs entre elles au titre de références pseudoscalaires.

Dût-on même ne pas entrer dans le débat politique sur l’identité nationale (ici la Suisse et ses trésors convoités), on ne peut tout-à-fait s’empêcher de faire l’hypothèse selon laquelle l’attachement d’une collectivité à sa monnaie se révélerait, au moins partiellement, par la variété et la richesse des vocables - parfois quasi amicaux - qui servent à la désigner. À moins que ce ne soit l’inverse et qu’il soit possible de considérer que la fermeté de la comparution d’un peuple (au sens que Nancy et Bailly donnent à cette comparution [1]) devant d’autres ensembles sociaux pourrait en partie s’attester par les variations familières, les expressions verbales créatives plus ou moins métaphorisées, voire argotiques, autour de sa monnaie, ainsi obscurément chargée d’une sorte d’attachement symbolique et de fécondité d’accroches de vie concrète.

Considéré de ce point de vue, l’euro serait en vive demande d’imaginaire au moins autant que de remparts bancaires. Son pouvoir d’adhésion n’a pas encore trouvé ses atours symboliques [2], ni sa créativité verbale. L’Ecu promettait mieux à cet égard. Ces remarques désabusées ne mériteront sans doute que les haussements d’épaule des techniciens et des experts du dépassement de l’ancien « serpent monétaire » (le terme, encore une fois, vaut programme). Cependant, sans être numismate, personne ne niera que, à titre d’exemple, le magnifique Alexandre le Grand de l’ancienne pièce de cent drachmes faisait croire à l’enfant, qu’avec lui, il tenait en main le trésor de la Golconde. Ou la stupéfiante jeune fille rêveuse de la pièce autrichienne de dix schillings pouvait transformer, de sa beauté botticellienne, la plus banale poche de drap. Alors que, les seules exceptions à l’inregardable euro anonyme, sont les pièces frappées aux dates de mornes événements institutionnels, de présidences européennes de ceci, ou d’anniversaires de ça, plus anomiques populairement les uns que les autres. Et ne parlons pas de la platitude décolorée des billets, chromos fades que le briquet d’un Gainsbourg pyromane aurait sans doute, en son temps, volontiers reluqués... L’Ode à la joie beethovénienne se fredonne juste, le drapeau bleu aux douze étoiles jaunes claque bien au vent et se comprend partout. Mais l’euro, lui, est encore en manque d’imaginaire... Comme si la monnaie qui est un pan de la démocratie du pauvre ne pouvait décidémment qu’être sans nom et sans valeur ajoutée de sens ou de rêve. Ne parlons pas encore de beauté ni de poésie. Cela pourrait venir. Mais il y aura du boulot.

[1Jean-Luc Nancy et Jean-Christophe Bailly, La Comparution, Éd. Christian Bourgois, 1991. Reparu en poche, coll. « Titres », Éd. Bourgois, n°66, ce mince ouvrage est une mine de pensée politique et d’intelligence d’un postcommunisme
possible.

[2Qu’une monnaie puisse prendre un pouvoir symbolique fécond jusque dans la narration, on peut en trouver un exemple percutant dans l’ébouriffante épopée baroque et satirique Le Match Valais-Judée de Maurice Chappaz dans laquelle, Dieu le Père (rien moins !) décide, pour fêter le deuxième millénaire de la naissance de son fi ls, d’organiser un grand match cosmique entre Sion en Valais (dite « la bovine », en gros, la Suisse, ses grands personnages) et la Judée biblique avec ses prophètes, ses saints, ses apôtres (dite « Sion la divine »). Parmi les protagonistes de la grande bagarre qui oppose les deux mondes, le diable s’incarne dans la fameuse et immuable pièce de cinq francs suisses ! Perverse richesse (on peut se reporter à la reproduction, en 1994, par les éditions Empreintes, de l’édition originale parue en 1968, dans les Cahiers de la renaissance vaudoise - y compris les dessins d’Etienne Delessert).