Syriza renvoie la zone euro aux calendes grecques

Olivier Derruine • le 23 janvier 2015

(NB : Les « calendes » désignaient le premier jour de chaque mois, jour pendant lequel les débiteurs devaient payer leurs dettes.)

Angela Merkel commençait fort l’année : c’est en empruntant au style à l’emporte-pièce de Karel de Gucht qu’elle déclarait le 3 janvier que la sortie de la Grèce de la zone euro serait une conséquence inévitable en cas de l’éventuelle victoire de Syriza aux élections grecques du 25 janvier. Ces élections ont été convoquées suite à l’incapacité pour les parlementaires de s’entendre sur le nom du prochain Président en décembre dernier.

Le leader de ce parti de gauche radicale fondé en 2011, Alexis Tsipras, n’a jamais fait mystère de sa volonté de renégocier la dette publique de son pays et de mettre un terme aux réformes structurelles dictées par la « troika », cet attelage composé de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI, secondé par le Mécanisme européen de stabilité (le bras financier de l’attirail). Merkel est également courroucée par les promesses électorales de Syriza chiffrées à 10 milliards d’euros, une somme dont ne dispose pas le Grèce : elle se voit déjà jouer les bailleurs de fonds d’un parti dont le succès est fondé sur le défi qu’il lance à l’orthodoxie budgetairo-structurelle allemande.

À quelques jours des élections, le parti de gauche radicale devançait de 3-4 points le parti conservateur, Nea Democratia (conservateur) qui, depuis 2012, cogérait tant bien que mal le pays avec son frère-ennemi, le Pasok (socialiste).

La Chancelière estime que les progrès réalisés en matière de consolidation de la zone euro et d’assainissement des bilans des banques rendent l’éventualité du « Grexit » moins coûteuse. Sa sortie n’était pas concertée avec d’autres dirigeants européens, lesquels furent appelés à jouer les pompiers dès le lundi matin pour calmer le jeu en rappelant que la place de la Grèce était dans la zone euro.

Du coup, cela a ravivé toute une série de craintes que Syriza n’honore pas les engagements pris en contrepartie des deux programmes d’assistance financière. Les marchés et les dirigeants européens ont néanmoins la mémoire courte ou sélective car le gouvernement sortant n’a pas respecté non plus tous les engagements grecs ! Deux poids, deux mesures.

Des prêts pas vraiment désintéressés

Restons justement sur cette question de la dette et du remboursement des aides consenties par les partenaires européens et le FMI. La Grèce a bénéficié ou – il serait plus correct d’écrire – a fait l’objet de deux programmes d’assistance financière concoctés par l’UE et le FMI (le premier en mai 2010 et le second en mars 2012). Ils ont au total renfloué la Grèce pour un montant astronomique équivalent à 226,7 milliards d’euros, dont 32 à charge du FMI. En dépit de ces programmes, la Grèce n’a pu atteindre les objectifs budgétaires et de réduction de la dette, totalement irréalistes au regard des hypothèses de départ exagérément optimistes en matière de taux de croissance du PIB. L’échec est tel que, même si Syriza devait rester sur le carreau aux lendemains des élections, un nouveau programme sera indispensable pour éviter la banqueroute du pays.
Il faut bien se rendre compte que ces programmes ont avant tout été motivés par la crainte pour les pays les plus riches qu’un effondrement de la Grèce n’inflige des dommages financiers significatifs aux banques, à « nos » banques, à leurs actionnaires et épargnants et, dans une moindre mesure, à leurs employés. Ces prêts n’ont pas été conçus pour relancer la Grèce, diversifier son économie ou soutenir la convergence vers le niveau de vie moyen de la zone euro.

Le Banque internationale des règlements qui est la banque des banques centrales estimait en 2011 que l’Allemagne était exposée à la Grèce (c’est-à-dire que des agents économiques, en particulier le secteur financier, y avaient placé des fonds) à hauteur de 69 milliards d’euros, la France 92, les États-Unis 43, le Royaume-Uni 20, le reste de la zone euro 33,5, etc. L’exposition des autres pays s’élevait au total à 278 milliards d’euros. Et, si on élargit le périmètre pour prendre en compte les pays les plus vulnérables (Irlande, Portugal, Espagne), susceptibles par contagion de la crise grecque d’entraîner des pertes pour les autres pays, alors il s’agit de 2.200 milliards supplémentaires, soit 2,2 trillions d’euros. Un tsunami qui aurait englouti pour longtemps l’économie mondiale.

Le site d’information indépendant Macropolis (en français) a réalisé récemment un graphique montrant quelle avait été l’utilisation des fonds prêtés à la Grèce. Il confirme que l’argent a été utilisé pour rembourser les prêts et garanties consentis par les créditeurs du pays (FMI, autres pays et investisseurs institutionnels (banques, assurances, fonds de pension, etc.), leur payer les intérêts et pour renflouer les banques grecques.

Seulement 11% des fonds (27 milliards) ont été employés pour soutenir les dépenses de l’État, et encore une bonne partie a été utilisée pour éponger des arriérés de paiement remontant aux deux premières années de crise.

On est donc loin de l’idée souvent véhiculée que les contribuables allemands ou belges (par exemple) ont dû mettre la main à la poche pour financer principalement une bonne partie du salaire des fonctionnaires grecs ou de la Sécurité sociale de ces fainéants dont la durée hebdomadaire de travail, soit dit en passant, dépasse celle des Allemands [1].

Le tableau suivant montre que ces 27 milliards n’ont pu éviter le démantèlement de l’État social grec. À titre de comparaison, l’évolution des dépenses publiques de la Belgique est également présentée.

En l’espace de trois années, le PIB par habitant a reculé de 17% en Grèce et les dépenses publiques ont reflué dans une même proportion. Les réductions budgétaires ont surtout frappé les logements et équipements publics (logements sociaux, éclairage, alimentation en eau…), ainsi que le secteur de la santé. En comparaison avec la Belgique et en tenant compte de la différence du niveau de vie, le niveau de ces dépenses était déjà relativement bas. La protection de l’environnement a également fait les frais de l’austérité.

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Un pays largement désindustrialisé

La Grèce doit restaurer sa compétitivité, a-t-on régulièrement entendu ces dernières années, pour, espérons-le, pouvoir un jour compter sur ses propres forces pour se redresser et rembourser ses prêts. Or, il ressort que la Grèce ne présente pas d’atouts particuliers sur les marchés internationaux, sur s elle pourrait s’appuyer pour relancer son économie domestique (cf. la cartographie synthétique des forces des différentes régions européennes).

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Quant à l’industrie qui représente la plus grande partie (environ 80%) des exportations (environ 80%), il est essentiel de bien comprendre que sa part dans la production totale grecque (PIB) n’était déjà que de 9 % alors qu’au niveau de la zone euro, on oscille entre 16% et 17%. En d’autres termes, on a à faire à un pays largement désindustrialisé ; il n’a d’ailleurs jamais été une puissance industrielle remarquable.

De surcroît, la part des exportations à haute valeur ajoutée dans le total des exportations grecques est d’environ 9% contre 14% pour la zone euro (avec 11,4%, la Belgique n’a pas non plus de quoi pavoiser). Pour rappel, cette catégorie d’exportations est celle qui est la moins exposée à la concurrence de pays émergents et à bas coûts. Dans ces conditions, il n’est pas possible pour la Grèce de créer des emplois dans les secteurs industriels et exportateurs, et donc pas possible de résorber le déficit de sa balance commerciale (le pays importe davantage qu’il exporte, ce qui se traduit parfois stupidement par « la Grèce vit au-dessus de ses moyens »), ni même d’accumuler des devises.

Cela confirme ce qui a été avancé plus haut – mais sous une autre perspective – à savoir que les programmes d’assistance financière n’ont jamais été conçus dans l’optique de renforcer l’économie grecque, ou d’y créer de l’activité et de l’emploi.

La relance grecque par la relance allemande ?

Quant à l’idée que les pays les plus riches (et avant tout l’Allemagne) devraient (auraient dû) relancer leur consommation domestique pour que, par le biais du commerce bilatéral de biens et services avec la Grèce, cela stimule les exportations et l’économie grecque, il s’agit plutôt d’un vœu pieux. Cela s’explique par le fait que la Grèce n’exporte pas beaucoup et encore moins de biens jugés intéressants par les partenaires européens : les exportations de produits grecs vers l’Allemagne représentent 15% de ses exportations pour un montant de seulement 0,9% du PIB grec (à titre de comparaison, l’Allemagne absorbe 25% des exportations belges pour une valeur équivalente à 16%).

Si, effectivement, l’Allemagne soutenait la consommation de ses ménages et de ses entreprises, ce n’est donc pas la Grèce qui en profiterait, mais les pays les plus branchés sur l’Allemagne, c’est-à-dire la Belgique, la France, l’Italie, le Royaume-Uni, la Pologne. Bref, à l’exception de ce dernier, des pays qui jouissent déjà d’un niveau de vie relativement appréciable. Et cela exacerberait encore davantage les divergences entre les pays du Nord et ceux qui sont les plus fragiles du club européen. La plus grande hétérogénéité des pays au sein de la zone euro rendrait la conduite des politiques économiques encore plus difficiles.

Conclusions

Ce papier n’avait pas pour ambition d’aborder des questions de politique économique. A l’exception des grands axes (renégociation de la dette publique dans la perspective d’une réduction, réorientation des réformes structurelles, réinvestissements dans les services publics, maintien dans la zone euro), les mesures préconisées par Syriza semblent se préciser au fur et à mesure d’une campagne-éclaire.

L’objectif poursuivi ici était de tordre le cou à des canards boiteux. Il n’est pas question de nier le niveau de corruption qui gangrène le pays, les dépenses militaires excessives (2,5% du PIB, contre 1% en Belgique et 1,3% en Allemagne), les mensonges à répétition des autorités sur l’état réel des finances publiques qui ont précipité la crise en raison de la méfiance généralisée qui en a découlé. Il s’agissait plutôt de montrer que l’aide apportée à la Grèce n’était pas désintéressée et qu’elle a donné lieu à un transfert de moyens des contribuables européens vers les actionnaires et cadres dirigeants des grandes banques, au détriment de la collectivité. Le niveau d’endettement de la Grèce n’est pas soutenable et cette situation catastrophique résulte du fait que les Européens et le FMI ont péché par optimisme alors que rien ne l’a jamais justifié et qu’ils ont toujours nié l’évidence : la dette publique doit être restructurée, rabotée.

Certes, des réformes ont été entreprises en Europe pour mieux superviser les banques et éviter que, dans leur chute éventuelle, celles-ci elles n’entraînent à nouveau les États. En même temps, le paysage bancaire s’est renationalisé : les liens intra-européens de ces établissements se sont distendus. Cependant, les Allemands auraient tort de croire qu’un Grexit n’aurait que des conséquences limitées (certains spécialistes faisant état d’une facture salée de 100 milliards d’euros pour l’économie allemande) et éphémères : outre les questions de faisabilité politique, pratique, technique et juridique que cela pose, cela créerait un précédent et révélerait que la zone euro n’est pas une construction irréversible, que chaque pays peut un jour avoir à réémettre sa propre monnaie [et pourquoi pas, en Belgique, un franc flamand, un franc wallon et un franc bruxellois (voire un franc de la Fédération Wallonie-Bruxelles !)]. Un tel doute quant à la pérennité de la zone euro étant instillé, ce serait le début de la fin et la fragile stabilité retrouvée s’étiolerait rapidement.

Enfin, il faudrait faut rappeler que la crise de la dette souveraine a entraîné une fuite des capitaux des pays perçus comme présentant le plus de risques (la Grèce notamment) vers ceux considérés les plus solides (essentiellement l’Allemagne). Sans cette crise, le taux payé par l’Allemagne pour emprunter sur les marchés ne serait pas de 2% en moyenne depuis 2008 (et moins de 0,5% depuis quelques mois) mais très probablement aux alentours du taux payé avant la crise, c’est-à-dire 4%. Ce différentiel représente des dizaines de milliards d’euros. Dès lors, la crise a été une aubaine pour l’Allemagne et le coût que celle-ci a dû réellement payer est marginal, voire négatif. Car, tout bien considéré, il est plus probable que l’Allemagne y ait gagné.

Une éventuelle victoire de Syriza ne signifierait pas l’aboutissement d’un projet alternatif aux politiques d’austérité. Il marquerait plutôt le début de plusieurs chantiers importants : en interne d’abord, Syriza aura à trouver des partenaires de coalition ou à former un gouvernement minoritaire, donc fragile. Ensuite, à l’externe, il faudra engager des discussions avec les partenaires européens ; c’est un véritable bras de fer dont l’issue est tout à fait incertaine qui s’engagera. L’arrivée de Tsipras au Conseil européen provoquera-t-elle un électrochoc qui sortira de leur torpeur certains gouvernements qui n’osent pas se dresser face à Merkel et à son fidèle lieutenant, Wolfgang Schäuble. François Hollande avait tenu un petit mois après son élection avant de capituler sans honneur. Jusqu’où pourra aller Tsipras et avec qui ? Son accession à l’élite européenne pourrait également amener toute la gauche européenne à se repositionner car, dans l’ombre de Syriza, se dresse Podemos en Espagne qui a le vent en poupe et cela pourrait bien donner des idées un peu partout en Europe. Après tout, ces partis n’existaient pas il y a 4 ans. Et 4 ans, c’est le temps qui nous sépare des prochaines élections européennes notamment.

Il faudra également voir si, dans la durée, Syriza sera capable de préserver son capital sympathie et l’espoir que le parti a fait naître depuis que la gauche radicale européenne avait choisi de soutenir la candidature d’Alexis Tsipras à la présidence de la Commission européenne. Ces sentiments dépassent les frontières grecques et se retrouvent également parmi d’autres familles politiques, en particulier les militants qui ne se reconnaissent plus dans la sociale-démocratie que l’exercice du pouvoir a trop souvent corrompu. C’est ainsi que beaucoup de personnes n’ayant aucun lien particulier avec la Grèce se sentent portées par ce souffle, cet enthouiasme au point que chacune pourrait arborer un petit écriteau « je suis Syriza ».

[142 heures Vs 35,3 heures ! Dans aucun autre pays européen, les salariés ne travaillent aussi longtemps – et c’était déjà le cas avant la crise ! Certains travailleurs sont contraints d’exercer un deuxième emploi et, là aussi, les Grecs bossent davantage que tout autre peuple européen à l’exception des Bulgares et des Irlandais. Quant à l’âge effectif de départ à la retraite, il est comparable, mais légèrement inférieur à celui des Allemands et à la moyenne européenne.