Syrie : extension du domaine de la barbarie

Pierre Coopman

Il peut s’avérer ennuyeux, pontifiant, voire désespérant, de devoir répéter sans cesse que État de barbarie de Michel Seurat est un ouvrage séminal. Nous aurions préféré développer notre propos à partir du livre intitulé La Syrie au présent, paru en 2007, qui s’attachait à « laisser l’analyse politique pour la fin, parce qu’il aurait été dommage qu’elle impose d’emblée l’ombre du pouvoir à une société qui en est à la fois gorgée et lassée [1] ». Malheureusement, la famille Assad et ses partisans ont redoublé d’ardeur, depuis deux ans, pour que les lignes qui suivent, écrites par Seurat vers 1983, paraissent actuelles [2] : « la nation est désormais au bout du kalachnikov. Et dans un éditorial du quotidien syrien Teshrîn (1er juillet 1980), Rif’at Al-Assad peut se déclarer prêt à sacrifier un million de citoyens pour sauver la “révolution”. La suite des évènements a montré qu’il sait tenir parole. Le plus tragique, peut-être, est qu’il se trouve toujours des bonnes âmes en Occident pour juger le drame inévitable »

Trois décennies plus tard, au fil de la crise devenue guerre civile, le régime syrien a-t-il acquis la capacité d’appliquer cette politique de la peur, théorisée par Seurat, sur la scène mondiale ? Assistons-nous, pour paraphraser le titre d’un roman célèbre, à « une extension du domaine de la barbarie » ? Bachar Al-Assad et les siens, protégés par le « dôme de l’obstination » nommé Vladimir Poutine, sont passés maitres dans la dissuasion massive à l’échelle internationale. Les démocraties occidentales sont tétanisées par la crainte de l’engrenage infernal. Comme en 1980, elles en sont encore en partie à « juger le drame inévitable ». Les sceptiques enjoignent aux États-Unis et à la France de prouver que leur expédition « punitive et limitée dans le temps » soit autre chose qu’une simple fuite en avant. « Bref, on y verrait plus clair si les partisans de l’intervention jouaient cartes sur table et nous livraient le scénario complet : que se passera-t-il le jour d’après ? », écrit un blogueur belge très populaire [3]. La montée vers la guerre confrontant plusieurs puissances mondiales ne paraît plus un scénario loufoque, Damas l’appelle même de ses vœux [4] : frappes en Syrie, réplique russe, escalade du Hezbollah soutenu par l’Iran, déflagration régionale, Israël sur tous les fronts, implication de la Chine, etc. Autant de périls ne peuvent se juguler qu’au prix d’un « drame inévitable », peut-être faudra-t-il se résoudre « à sacrifier un million de Syriens ». On aimerait intervenir pour vous sauver, mais vous sauvera-t-on vraiment ? « Je vous offrirais bien un parachute si j’étais sûr qu’il ne s’ouvre pas », ironisait en son temps Groucho Marx.

Présageant l’aboutissement de l’accord (finalisé le 14 septembre à Genève) entre la Russie et les États-Unis afin de placer l’arsenal chimique syrien sous contrôle, Baudouin Loos, du journal Le Soir, conclut d’ailleurs dès le 11 septembre que « Tout le monde, ou presque, est soulagé. Pourquoi “presque” ? Parce qu’il existe une catégorie de citoyens de ce bas monde qui ne sera pas rassurée du tout par l’annulation prévisible des frappes américaines : les Syriens qui meurent tous les jours sous les bombes de leur tyran [5] ».

Bienvenue en enfer

L’enfer a-t-il élu durablement résidence au pays de Cham ? Le pouvoir n’a même plus besoin d’organiser la boucherie, il peut laisser les massacres suivre leur dynamique naturelle. Toutes les atrocités commises, également par les jihadistes (des vidéos horribles circulent sur les réseaux sociaux), quels qu’en soient les commanditaires, semblent servir in fine à aider le régime syrien à s’en sortir à plus ou moins bon compte. La stratégie de la provocation graduelle a été payante. Comme l’explique l’historien Jean-Pierre Filiu [6], « l’essentiel n’est pas de ménager, au moins relativement, une population tenue pour quantité négligeable, mais de tester la passivité internationale à chaque degré de l’escalade contre cette population, évidemment accusée de n’être qu’un ramassis de “terroristes”, de “djihadistes” et d’“agents” du Mossad, de la CIA ou du Golfe [7] ».

« Des Voltaire autoproclamés se draperont dans leur “liberté de pensée” pour dénier au peuple syrien jusqu’au droit de compter ses propres morts », conclut Filiu… Il faut accuser Damas, Moscou et Pékin, mais est-ce suffisant ? La généalogie des responsabilités ne peut pas s’arrêter là. Les pompiers pyromanes sont appelés à la rescousse. Dans un scénario de sauvetage idéal, ils devraient intervenir en Syrie par un envoi massif d’aide humanitaire aux frontières, en soutenant la rébellion qui n’est pas encore tombée dans l’escarcelle des islamistes et en détruisant les avions et dépôts d’armes d’Assad. Le plan de mise sous tutelle des armes chimiques a montré que ce scénario relève pour l’instant de la fiction. À propos des « bonnes volontés occidentales », le politologue François Burgat écrit que « le paradoxe du soutien des Occidentaux à l’opposition syrienne est d’autant plus criant que celle-ci n’en a vu pour l’heure que les épines : contrairement à l’effort russe, iranien ou libanais, efficacement concentré sur le maintien de l’écrasante supériorité militaire du régime, l’appui occidental à l’opposition syrienne est plus verbal qu’effectif. Jalonné d’une longue série d’atermoiements, fait de promesses incertaines soumises à des exigences irréalistes (Êtes-vous vraiment tous laïques ?), il est demeuré ainsi jusqu’à ce jour plus proche du baiser de la mort que de la main salvatrice [8] ».

La justice, question absente

Revenons un instant sur cette phrase inélégante à haut potentiel polémique : « La généalogie de la responsabilité ne peut s’arrêter là. » L’éditorialiste américano-libanais Michael Young, dans un article du Daily Star, s’est risqué à cet exercice périlleux qu’est la généalogie [9].

Il commence par constater que dans les discussions à Washington quant aux tenants et aboutissants d’une frappe contre le régime syrien, les termes les plus utilisés sont punition et dissuasion d’utilisation d’armes chimiques. Mais jamais, regrette Michael Young, il n’est question de justice. « L’on aurait cru que cette question est naturelle quand il s’agit de discuter des conséquences d’un crime contre l’humanité […], mais rendre la justice en Syrie signifierait que les États-Unis s’engagent bien au-delà de ce qu’ils sont disposés à faire […] en cherchant à éviter une campagne [militaire] qui aurait des conséquences politiques en Syrie, Obama autorisera la suite du carnage dans le pays. Quand les représailles pour un crime terrible aident à commettre un crime plus grand encore, quelque chose ne tourne pas rond. »

Ensuite, bien qu’il soit généralement placé par ses opposants dans les « rangs des intellectuels pro-américains », Michael Young n’hésite pas à établir une généalogie de la responsabilité très lourde pour l’administration Obama. Celle-ci proclame qu’il faut négocier et qu’Assad doit quitter le pouvoir. Sur ces deux points, elle a raison, pense Michael Young, mais proclamer des évidences et ne rien faire pour les concrétiser est irresponsable « quand on est le président d’un pays qui a été le centre névralgique du système international après la Seconde Guerre mondiale ».

En attendant une véritable stratégie

L’éditorial de Michael Young est intéressant dans la mesure où il est un des rares textes, dans l’avalanche des opinions sur la guerre civile en Syrie, qui propose une stratégie politique intelligente de sortie de l’enfer, s’il n’est pas déjà trop tard. Terminons donc en traduisant ces propositions : « Si l’administration [US] veut des négociations, elle doit s’assurer que ceux qu’elle veut favoriser y aillent en position de force. Cela signifie trois choses : premièrement, insister, par l’entremise de ses alliés turcs, qataris et saoudiens, pour la création d’une opposition unifiée ayant un programme unifié, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Syrie. […] Deuxièmement, armer cette opposition avec les armes dont elle a vraiment besoin pour prendre des avantages décisifs sur le terrain, car rien n’affaiblira plus les jihadistes que les succès militaires de leurs rivaux au sein du mouvement rebelle. Troisièmement, les États-Unis doivent peser de tout leur poids politique sur les Saoudiens, les Qataris, et d’autres encore, pour qu’ils cessent tout financement, public et privé, des groupes les plus extrémistes. Au prix de sérieux efforts, l’influence américaine sera beaucoup plus décisive si l’administration Obama s’occupe réellement du dossier syrien et réussit à convaincre ses alliés qu’elle a un plan crédible […] dans ce cas de figure, le soutien des Russes sera assuré. Les Russes observent les rapports de force et sont pragmatiques. Si ce rapport de force se retourne contre Assad, les Russes en tiendront compte. »

Mais est-il déjà trop tard ? Une seule certitude existe, elle a été exprimée par un intellectuel arabe, ce 6septembre2013, dans le journal Libération : « Une intervention pour sauver la face sera refusée par la majorité des Arabes [10]. » Dans la même veine, Nadim Shehadi, sur le site du Royal Institute of International Affairs, écrit que le pire pour la Syrie serait qu’elle subisse un épisode à l’irakienne : « Entre 1991 et 2003, on a délibérément laissé Saddam Hussein au pouvoir et le peuple irakien a été puni. La plupart des horreurs vécues après 2003 en Irak trouvent leurs racines dans cet épisode. Une absence de politique claire concernant la Syrie peut entrainer le même scénario désastreux, autant pour la Syrie que pour l’ensemble de la région [11]. »

En attendant, il ne sera sans doute jamais trop tard pour oser critiquer les puristes institutionnels et leur signifier que le recours à la légalité internationale a aussi ses limites, celles qui sont inhérentes au fonctionnement d’un Conseil de sécurité qui, en dépit des appels aux réformes indispensables, fait la part belle à des droits de véto d’un autre âge. Car, comme l’a affirmé dans une interview [12] récente Alastair Smith, co-auteur de The Dictator’s Handbook, la leçon que les dirigeants autocratiques tirent de la manière dont Assad gère la guerre civile est la suivante : « Soyez brutaux. Utilisez tous les moyens à votre disposition pour trouver de l’argent, trouvez des alliés internationaux pour vous financer, et utilisez des techniques de répression brutales parce que cela va marcher. S’il n’avait pas été brutal, il ne serait plus là. »

[1La Syrie au présent, reflets d’une société, Actes Sud, 2007, p.34.

[2L’État de barbarie, réédition 2012, PUF, p. 111.

[3« Syrie, le jour d’après » sur le blog de H. Goldman.

[4La Syrie ne cèdera pas « même s’il y a une troisième guerre », Le Soir, 4 septembre 2013.

[5« Syrie : (presque) tout le monde est content », Le Soir, Baudouin Loos, 11 septembre 2013.

[6http://blogs.rue89.com/jean-pierre-filiu/2013/08/ 25/syrie-lextermination-chimique-que-prepare-bachar-el-assad-230973.

[7« Syrie : l’extermination chimique que prépare Bachar el-Assad », http://blogs.rue89.com/jean-pierre-filiu/.

[8Sur la page Facebook de François Burgat, également publié en arabe, le 10 septembre, par le journal libanais Al-Akhbar.

[9« Expect more U.S. minimalism on Syria », Michael Young, The Daily Star, 29 aout 2013.

[10Entretien avec Salam Kawkibi, Libération, le 6 septembre 2013.

[11Syria’s Worst Nightmare : Iraq Post-1991 and We’re Heading There, Monday 9 September 2013, by Nadim Shehadi, www.chathamhouse.org/

[12www.slate.fr/monde/77322/syrie-armes-
chimiques-el-assad-strategie.

8 septembre 2013 mis à jour le 15 septembre 2013