Syndrome de Stockholm

Christophe Mincke

À quoi peut bien servir l’écriture ? La question paraît absurde, dans notre civilisation de l’écrit, mais elle apparait plus pertinente que jamais.

Nous sommes en effet dans une société dont on a maintes fois prédit qu’elle verrait l’écrit disparaitre, du moins hors des élites, sous les coups de boutoir de l’oralité (la radio), de l’image (le cinéma et la télévision) ou du « multimédia » (terme bien pratique pour désigner les indéfinissables mélanges que produit l’Internet). Il n’en fut rien et nous écrivons plus que jamais, y compris de passionnantes réflexions sur tout et (surtout) sur rien : ce que nous avons mangé, la couleur du ciel, notre humeur, nos amours, etc.

Par ailleurs, l’obsession de l’emploi, la fixation sur la question de la formation ou la manie de l’insertion (notamment des étrangers) amène à de tonitruantes déclarations sur l’importance de la langue et de son écriture.

Chacun en convient donc : il faut savoir user de sa langue. Mais, pour un francophone, la question de l’usage débouche tôt ou tard sur celle de l’orthographe. Écrire, certes, mais sans fautes, surtout ! Serions-nous hispanophones, italophones ou néerlandophones, que les considérations qui vont suivre n’auraient pas lieu d’être.

C’est ainsi que nos enfants apprennent à lire et à écrire cette merveilleuse langue. Combien d’heures passent-ils donc à apprendre les mille graphies du son « s » (s, ss, c, ç, t, sc…) ou du son « k » (c, qu, q, k, cqu, ck, ch, cc…) ? Combien d’années pour maitriser le pluriel des noms composés ou, même, l’accord du verbe avec le sujet ? « Plus d’un client s’est trompé » ou « Plus d’un client se sont trompés » ? Puisqu’ils sont plus d’un, ils sont plusieurs ; c’est donc un pluriel ? Raté ! Combien de siècles pour accorder correctement le participe passé des verbes pronominaux (les vrais ou les faux) ? Combien de millénaires pour féminiser correctement les noms de fonction ? Si « Mmele député » est française, « Mme la députée » est incontestablement belge.

Comment se fait-il que mon ainé, en cinquième primaire, n’en soit qu’aux balbutiements de l’orthographe alors que ses cousins espagnols, au même âge, en avaient bientôt terminé des difficultés de la matière ?

Ce temps perdu à étudier des règles absurdes, c’est-à-dire dénué de sens, ils ne le passeront pas à étudier la langue. La langue elle-même, ses usages, sa beauté, les œuvres qui ont pris forme en elle, les discours qu’elle a véhiculés, son histoire, ses heurs et malheurs. Quel incommensurable gâchis !

Et pourtant, s’il est bien une question plus sensible que la libération conditionnelle de Michèle Martin ou que le rôle des syndicats dans l’entreprise, c’est bien celle de la réforme de l’orthographe. Osez-vous remarquer que le participe passé est invariable en espagnol, que le « th » et le « ph » n’y sont pas d’usage, que la graphie des mots d’origine étrangère y est adaptée au son des lettres en espagnol (« güisqui » =« whisky »), tout ceci sans les priver de la faculté de se comprendre ? L’on vous assassine ! Ainsi donc, vous voulez niveler par le bas ? Vous cherchez la facilité au lieu d’éduquer les enfants aux beautés de l’angoisse orthographique ? Vous seriez prêt à cautionner un français que tous sauraient écrire ? Vous cherchez à priver le pour-cent de la population qui en jouit du plaisir étymologique conféré par la distinction entre les préfixes « dys » (-calculie, -lexie, -fonctionnement, etc.) et « di » (-ptère, -pôle, -phtongue) ? Vous seriez prêt à brader le « ph », à sacrifier l’accent circonflexe, à accorder la composante d’origine verbale d’un nom composé ? Vous oseriez n’accorder le participe passé avec avoir ni s’il est avant le complément direct (Dieu vous bénisse, c’est chose bien normale) ni s’il est placé après (puissiez-vous rôtir en enfer, c’est un péché mortel) ?

Anarchiste que vous êtes !

Vous voilà cloué au pilori avant même que d’avoir pu expliquer votre point de vue : qu’il y a mieux à faire de nos professeurs de français que de les faire ânonner une grammaire qu’ils ne maitrisent pas (parfaitement), qu’il est souhaitable pour une langue de pouvoir être écrite par un maximum de ses usagers, qu’une règle n’a de valeur que tant qu’elle est utile, qu’il est bon que le français puisse être aisément appris par des étrangers si l’on veut qu’il soit un vecteur d’intégration, que l’absurde n’a jamais rendu intelligent, du moins quand il était normatif, que le nivèlement par le bas, c’est d’emmagasiner des imbécilités par cœur plutôt que d’apprendre à aimer et à utiliser sa langue, qu’avoir tant souffert pour maitriser les redoublements de consonnes ne prive pas du plaisir de pouvoir s’en passer (ou de continuer de le faire malgré l’évolution de la règle), que Rabelais écrivit certaines des plus belles pages en français sans se soucier d’autre chose que d’inventer l’orthographe qui lui plaisait…

Mais qu’avons-nous subi, des années durant pour ne pouvoir convenir de l’ampleur du problème ? Par quels affreux lavages de cerveaux sommes-nous passés pour qu’aujourd’hui, nous en venions à gouter notre torture ? Sommes-nous les proies d’un syndrome de Stockholm qui nous amène à aimer notre geôlier ?

Mais peut-être me trompé-je et l’objectif n’est-il pas de faire de la langue écrite un lieu accueillant, mais, au contraire, l’instrument d’une domination et de processus de sélection sociale ?

Le français ne sera jamais d’une écriture aussi aisée que l’espagnol ou l’italien. Il y a de bonnes raisons à cela, mai de la à en fère le cafarnaüm qu’il est aujourdui…

À lire également Théo Hachez, «  Réforme de l’orthographe. L’accès à l’écrit  », La Revue nouvelle, octobre 1996.