Swissport and Co. ou « Comment faire le malin en société le samedi soir »

Jean-Claude Willame

Je me permettrai de paraphraser ci-dessous la rubrique « Week End » — titre et intertitres compris — d’un grand quotidien bruxellois pour traiter d’une affaire qui n’a pas été retenue dans les colonnes de cette rubrique et qui démontre à quel point la Belgique reste la terre du surréalisme.

« Les faits » : Or donc, après des mois de réclamations, les travailleurs qui déchargent les bagages pour une série de compagnies aériennes atterrissant à Bruxelles-National partent en grève : ils sont harassés par les centaines de kilos à débarquer à deux travailleurs par aéroplane alors que normalement il en faudrait quatre. Il ne s’agit pas d’une grève sauvage : un préavis a bien été lancé en bonne et due forme bien que la grève ait été lancée une semaine après son échéance. La direction de Swissport-Belgique, dont le patron vient d’être inculpé pour trafic d’influence lorsqu’il dirigeait l’aéroport de Charleroi Bruxelles-Sud, « conserve le ballon » en faisant savoir que, au début de la semaine précédente, « on » s’était accordé sur une paix sociale de deux semaines « afin de donner toutes leurs chances aux négociations », finalement reportées… à septembre. Après trois jours et pendant que 20.000 valises se sont accumulées à Zaventem, un « protocole d’accord » est trouvé qui est satisfaisant pour les non-manutentionnaires. « Il ne s’agit pas d’un accord idéal, mais il contient une série de pas dans la bonne direction », lit-on sans plus de précisions dans un communiqué commun des syndicats. Il ne l’est cependant nullement pour une majorité du personnel ouvrier — plus d’un millier — qui reste sur le carreau avec ses revendications et qui, furieuse, refuse de retourner au travail.

Il n’en faut pas plus pour que le grand patron de la multinationale qu’est Swissport fasse le voyage de Zurich à Bruxelles (sans sa valise), s’entretienne avec les mécontents et, en moins d’une heure, rencontre leurs griefs : les équipes de deux ouvriers sont supprimées, au maximum 300 bagages seront chargés par vol, annonce le Danois Per Utnegaard qui reconnait que « des fautes ont été commises » durant les négociations. « C’est du jamais vu », expliquent des délégués syndicaux passablement gênés de s’être fait déborder par leur base et le patronat. Il faut dire que la principale compagnie d’aviation qui utilisait les services de Swissport, la Belge Brussels Airlines, menaçait de « réévaluer » son contrat avec le bagagiste et qu’une « low cost » importante, JetAir, était passée quelques mois auparavant au concurrent, Avia Partner.

« Une opinion vite fait » : Élections 2014 obligent, les politiques se sont bien évidemment engouffrés dans l’affaire. Si, du côté socialiste (flamand), la ministre de l’Emploi s’est montrée effacée, l’« humaniste » secrétaire d’État à la mobilité, Melchior Wathelet Jr., a roulé des épaules. « Un accord est un accord », a-t-il clamé plutôt vingt fois qu’une, en ordonnant la saisie du matériel, l’interdiction de certains accès aux travailleurs et la menace d’actions judiciaires débouchant sur des astreintes : sur le plateau de la RTBF, il n’a pas hésité à mentir en induisant que ses menaces avaient été prises après que la crise a été résolue par le grand patron de Swissport. Il est vrai qu’il était aiguillonné par son libéral collègue, Charles Michel, pour qui il était plus que temps de recourir au « service minimum », sans jamais pouvoir expliquer comment, dans ce cas précis, on pourrait procéder : chargement d’une valise sur deux, d’un aéroplane sur deux, des valises bleues et pas rouges… ?

« Le détail qui tue » : Lecteurs, allez donc sur le site des trois syndicats concernés par cette affaire, vous ne trouverez aucune information sur ce qui semble ne jamais avoir existé.