"Strijd en inkeer", de Bart Latré

Paul Wynants

« Lutte et retour sur soi », tel est, en français, le titre de la thèse de doctorat en histoire réalisée à la KULeuven par Bart Latré et publiée sous la forme de livre, à la fin de l’année 2011 [1]. Solidement documenté, cet ouvrage retrace l’itinéraire d’une mouvance : celle que forment quelques dizaines de groupes de chrétiens contestataires, créés en Flandre dans le sillage du concile Vatican II et des turbulences de 1968. D’emblée, cette mouvance se montre très critique envers certaines positions doctrinales adoptées par la hiérarchie ecclésiastique et à l’égard de l’exercice de l’autorité dans l’Église : elle estime que l’épiscopat belge ne met pas en œuvre, de manière conséquente, le renouveau conciliaire. Au nom de sa foi, elle s’engage aussi contre le capitalisme et contre la société de consommation, dans lesquels elle voit des sources d’aliénation.

À la différence d’organisations constitutives du mouvement ouvrier chrétien, comme le Katholieke Werkliedenbond [2] et la Katholieke Arbeidersjeugd [3], elle évolue en marge du pilier catholique, dont elle remet en question l’existence. C’est donc le passé récent (1958-1990) de la frange radicale de la « nouvelle gauche » chrétienne qui est passé au crible par l’auteur, avec quelques redites et certaines longueurs. Les groupes concernés sont de taille, de composition et d’orientation assez diverses. Les plus importants touchent plusieurs milliers de personnes, alors que les plus petits comptent à peine quelques dizaines de membres. Les uns s’adressent à des laïcs, d’autres à des prêtres, religieux ou religieuses, d’autres encore à tous ces publics. Certaines organisations sont très politisées, tels les Chrétiens pour le socialisme, alors que d’autres s’investissent davantage dans la liturgie et dans la spiritualité. Il en est qui durent, alors que d’autres sont éphémères.

Les débuts

Le progressisme chrétien « soixante-huitard », dont Bart Latré retrace le parcours en Flandre, est un phénomène générationnel. Il est le fait de catholiques nés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ou peu avant celle-ci. Il ne mobilise pas les plus jeunes. Il reprend une part de l’héritage du « catholicisme de gauche » des deux décennies qui l’ont précédé [4], dont il radicalise certaines composantes. Parmi les devanciers dont il s’inspire, on peut citer l’Union démocratique belge (UDB), le Mouvement populaire des familles, La Revue nouvelle, La Relève, Témoignage chrétien et le mouvement Universitas, animé à Louvain par Albert Dondeyne. En Flandre, des intellectuels progressistes créent la revue De Maand (1958). Ils sont à l’origine de deux initiatives qui joueront un rôle non négligeable au sein du courant des chrétiens contestataires : la Paroisse universitaire de Louvain (Leuven) et le Cercle universitaire catholique de Gand. À leurs prédécesseurs, les chrétiens « soixante-huitards » empruntent quelques orientations caractéristiques : ainsi, la volonté de déconfessionnaliser la vie publique, le souci de fonder une éthique conjugale et sexuelle sur la seule conscience individuelle, l’ouverture aux avancées des mouvements œcuménique et liturgique, l’engagement dans le monde profane et une sympathie pour certaines idées de gauche. La déclaration des évêques belges sur la nécessité de préserver l’unité de l’université catholique de Louvain (13mai 1966) crée une onde de choc en Flandre : son ton autoritaire amène les progressistes chrétiens à douter de la volonté de la hiérarchie ecclésiastique de mettre réellement en œuvre le renouveau conciliaire.

La fin des années soixante est bouillonnante. Dans le sillage de la contestation étudiante, on assiste à une sorte de révolution culturelle : dénonciation de l’autoritarisme des pouvoirs établis, libéralisation des mœurs, remise en cause des rôles traditionnels des genres et de la famille patriarcale. En pareil contexte, la publication par Paul VI de l’encyclique Humanæ vitæ, qui rappelle la position restrictive de l’Église en matière de limitation des naissances, suscite de vives critiques. Aussitôt, des laïcs, des couples, des prêtres, des religieux et des religieuses constituent spontanément des groupes de chrétiens contestataires, qui mettent en cause le fonctionnement de l’institution ecclésiale. Ces groupes remettent en question le célibat obligatoire des prêtres, l’exclusion du sacerdoce des personnes mariées et des femmes, l’exercice autoritaire du pouvoir dans l’Église, les déficiences des conseils pastoraux et presbytéraux, l’exclusion de l’enseignement catholique de prêtres qui ont quitté les ordres. Ils promeuvent des conceptions beaucoup plus ouvertes du couple, de la famille et de la sexualité.

Simultanément, les chrétiens contestataires des années 1966-1973, dont certains sont influencés par la théologie politique de Johann-Baptist Metz et Jürgen Moltmann, considèrent l’engagement sociopolitique comme indissociable d’une foi authentique. Ils se mobilisent en faveur de la paix, de la justice et de l’émancipation du Tiers-monde. Ils appuient les mouvements de libération nationale, actifs dans les colonies portugaises et les luttes ouvrières en Belgique, dont celles des mineurs du Limbourg.

La maturité

Dans les années 1974-1979, les chrétiens de gauche sont de plus en plus nombreux à chercher leur inspiration dans la théologie de la libération et dans l’action des communautés de base, telle qu’elle se développe dans plusieurs pays d’Amérique latine. Ils participent aux grandes mobilisations contre le militarisme, contre le racisme et l’apartheid, pour le partage du travail et des revenus. Même s’ils critiquent toujours la pilarisation, les Chrétiens pour le socialisme soutiennent les appels lancés par le Katholieke Werkliedenbond en faveur de la création d’un parti ouvrier chrétien, indépendant du cvp. Si la plupart des groupes privilégient une action sur les structures de la société, d’autres mettent l’accent sur un mode de vie plus sobre, en rupture avec la consommation de masse, pour « changer la vie ». Ils se rapprochent du mouvement pluraliste Anders Gaan Leven (Vivre autrement), créé par le jésuite Luc Versteylen, dont est issu le parti éponyme Agalev [5]. Seule une petite minorité opte pour le marxisme-léninisme, dans ses versions trotskiste ou maoïste.

De 1980 à 1990, le courant des chrétiens de gauche demeure très vivant en Flandre, avant de s’effilocher. Il combat les politiques néolibérales, notamment celle du gouvernement Martens-Gol, et la restauration conservatrice promue dans l’Église par le pape Jean-Paul II. Il accueille en son sein une composante féministe très active. Il compte de nombreux émules des communautés de base d’Amérique centrale (Nicaragua, Salvador, Guatemala). La tentative de fédérer les différentes sensibilités du progressisme chrétien en un réseau, les Maatschappij- en Kerkkritische Kristenen (Chrétiens critiques à l’égard de la société et de l’Église) est en grande partie vouée à l’échec, à partir de 1980. La fin de la décennie est plus difficile à vivre. L’implosion du bloc de l’Est est perçue par certains chrétiens de gauche comme un triomphe du capitalisme. La défaite électorale des sandinistes, au Nicaragua, laisse à beaucoup un gout amer.

Un « nouveau mouvement social » ?

À juste titre, Bart Latré situe les chrétiens contestataires des années 1968-1990 au sein de la nébuleuse des « nouveaux mouvements sociaux », tels qu’Alain Touraine les a qualifiés. Ils partagent avec ces derniers une série de particularités : une naissance spontanée, en dehors des grands appareils institutionnels, une structure organisationnelle souple, voire lâche, une idéologie libertaire de gauche, une mobilisation militante sur des terrains ciblés (pacifisme, féminisme, tiers-mondisme, écologie), une sympathie pour le modèle des communautés de base latino-américaines.

Toute minoritaire qu’elle soit, la gauche chrétienne flamande exerce, par capillarité, une influence sur d’autres organisations moins radicales, plus proches des autorités religieuses : ainsi Broederlijk Delen [6], Welzijnszorg [7], Justice et Paix, Pax Christi, le Katholieke Werkliedenbond et différents mouvements de jeunesse. Il ne peut donc être étudié en vase clos. S’agit-il à proprement parler d’un mouvement, terme que Bart Latré n’hésite pas à utiliser ? On peut en douter, tant ce courant est hétérogène et pluriforme. Il fait penser à un habit d’Arlequin. C’est - avec un manque d’esprit de synthèse - une des rares critiques que l’on peut adresser au chercheur louvaniste.

Il est dommage qu’une étude similaire à Strijd en inkeer n’ait pas encore été entreprise pour la partie francophone du pays, ce qui empêche toute comparaison entre le Nord et le Sud sur le sujet. On apprend cependant par l’ouvrage de Bart Latré que les contacts entre chrétiens contestataires de Flandre et de Belgique francophone ont été rares. C’est avec son homologue des Pays-Bas que la gauche chrétienne flamande entretenait des relations beaucoup plus suivies.

[1Bart Latré, Striid en inkeer. De kerk- en maatschappijkritische beweging in Vlaanderen, 1958-1990, Universitaire Pers Leuven, coll. «  Kadoc-Studies  », n° 34, 2011, 471 pages.

[2Équivalent flamand des Équipes populaires.

[3Équivalent flamand de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC).

[4Gerd-Rainer Horn et Emmanuel Gerard (dir.), Left Catholicism 1943-1955. Catholics and Society in Western Europe at the Point of Liberation, Universitaire Pers Leuven, coll. «  Kadoc-Studies  », n° 25, 2001, 317 pages.

[5Actuellement, Groen  !

[6Équivalent flamand d’Entraide et Fraternité.

[7Équivalent flamand de Vivre Ensemble.