Stéréotypes et domination des femmes

Sophie Heine

Les formes de violence envers les femmes se sont complexifiées et sont devenues plus subtiles, passant par la manipulation et l’abus verbal et psychologique. Ainsi, elles doivent se conformer à leur « nature », être belles suivant les canons de la mode, douces, altruistes… Ces croyances affectent toutes les femmes, mais facilitent les abus d’une partie d’entre elles dans la sphère privée. Les mêmes clichés différencialistes sont mobilisés pour légitimer les privilèges détenus par les hommes dans la société et pour instaurer une oppression plus ouverte sur certaines femmes dans la sphère privée. D’un point de vue stratégique, les féministes devraient plutôt faire valoir les voies d’un différencialisme émancipateur.

Certains stéréotypes sur la supposée « nature féminine » légitiment de nombreuses injustices encore subies par les femmes. Celles-ci vont des situations de violence les plus extrêmes aux rapports inégaux « ordinaires » entre les sexes (Méda, 2008), en passant par des formes plus subtiles de contrôle, y compris au sein du couple. La domination dans la sphère privée est en effet de plus en plus définie par le harcèlement et l’abus — de type verbal, émotionnel, sexuel ou financier — autant que par la coercition physique [1]. Ces formes « nouvelles » de violence dans le couple semblent s’être accrues ces dernières années, parallèlement à la plus grande indépendance gagnée par les femmes et à la condamnation plus forte des actes de violence explicite. Or, les mêmes stéréotypes différencialistes facilitent ces diverses formes de domination. Il est dès lors nécessaire d’aller au-delà des approches psychologisantes de la domination (Bouchoux, 2011) pour mettre en évidence ses ressorts sociaux et idéologiques plus larges. Explorons à présent les usages possibles de certains stéréotypes aujourd’hui particulièrement en vogue.

Contraintes esthétiques

De tout temps, on a voulu que les femmes se soucient de leur apparence. Depuis toujours également, on considère leur allure comme l’un de leurs atouts majeurs dans la séduction de l’autre sexe. Mais le « mythe de la beauté » s’est intensifié depuis les années 1980 (Heine, 2011a). Posant que la valeur intrinsèque des femmes réside avant tout dans leur beauté, les exigences découlant de cet idéal se sont accrues et diversifiées, au point d’en devenir quasi inaccessibles. De fait, l’idéal contemporain de beauté féminine est à la fois étroit et difficilement atteignable : minceur, jeunesse, épilation parfaite, cheveux soyeux, peau lisse, poitrine généreuse… Que ce soit sur les écrans de télévision, dans les journaux, les films, la publicité ou les magazines, les représentations de tels canons esthétiques sont envahissantes. Plus fondamentalement, la beauté ne cesse d’être appréhendée comme une caractéristique et un atout spécifiquement féminins. Pour plaire, les femmes doivent être belles. Pour sentir qu’elles plaisent, elles doivent entendre qu’on les trouve belles. Et pour se sentir belles, elles doivent suivre les recommandations de la culture dominante. Peu importe les sacrifices que cela requiert, « il faut souffrir pour être belles », comme cela se répète de mères en filles depuis des générations.

Je ne m’intéresserai pas ici à la question de savoir si la plus grande attention portée par les femmes à leur apparence est naturelle ou construite. Comme dans le cas des autres stéréotypes sur la supposée « nature féminine », la meilleure position par défaut est celle du scepticisme par rapport à tous les dogmes, différencialistes comme constructivistes. Il est probable que les différences dans ce domaine soient avant tout le fruit d’une construction sociale, tout comme les autres distinctions comportementales entre les sexes (Mill, 2008, p.528, 532). Toutefois, tant que les individus des deux sexes ne seront pas socialisés de façon identique, on ne peut véritablement ni démentir la vision différencialiste ni prouver l’approche constructiviste. Ce qu’il importe avant tout de souligner, c’est à quel point la contrainte de la beauté s’imposant aux femmes tend à consolider leur infériorité et à limiter leur liberté. Ces canons esthétiques sont en effet lourds et pesants. Peu de femmes s’opposent à l’idée même de la coquetterie ou de la séduction par l’apparence, mais beaucoup d’entre elles trouvent ardu de se conformer aux critères dominants en la matière. Un grand nombre de femmes souffrent également d’être réduites à leur apparence et souhaiteraient être appréhendées sur d’autres bases. Les critères de beauté sont en effet souvent utilisés comme un carcan débilitant et infériorisant. Le fait d’être avant tout perçues à travers ce prisme désavantage les femmes à maints égards. Ainsi, cela peut constituer un obstacle de taille à leur implication dans les postes de pouvoir, qui supposent souvent de la visibilité et de la représentation.

Corolairement, la réduction des femmes à leur apparence les empêche de peser autant que les hommes sur les grandes orientations sociétales, politiques et économiques. Outre le fait qu’elles constituent des barrières supplémentaires à l’obtention de postes clés, les contraintes de beauté pesant sur les femmes contribuent plus largement à les insécuriser (Wolf, 1991). En plus d’être particulièrement exigeants, les canons esthétiques aujourd’hui dominants incluent un idéal de jeunesse qui les rend nécessairement évanescents. L’impossibilité d’atteindre parfaitement cet idéal, tout comme le fait qu’il soit aussi déterminant dans l’autodéfinition des femmes, expose forcément ces dernières à une insécurité permanente.

Les remarques sur le physique des femmes peuvent être utilisées comme un instrument de contrôle et de domination très puissant. Tant les commentaires subreptices des conjoints que les remarques de la part de collègues ou de connaissances conduisent à affaiblir chez les femmes leur estime d’elles-mêmes. Même si de telles remarques sont souvent prononcées sans mauvaise intention, elles n’en ont pas moins pour effet de renforcer l’idée chez la plupart des femmes que leur apparence est primordiale. Par ailleurs, ces critères peuvent constituer des outils de domination beaucoup plus forte, comme dans les cas de violence domestique incluant du harcèlement et de l’abus. On l’a dit, pour contrôler leur partenaire, de plus en plus d’hommes « dominateurs » utilisent d’autres moyens que la simple force physique. Parmi l’arsenal des abuseurs figurent la critique, l’insulte et le dénigrement. S’il est aisé de réduire l’estime de soi de n’importe qui par des critiques portant sur l’apparence, de telles attaques sont susceptibles de créer un plus grand doute chez les femmes étant donné les normes esthétiques auxquelles elles sont soumises. La plupart d’entre elles considèrent en effet toujours que la beauté — surtout aux yeux de leur conjoint — est essentielle à leur identité personnelle. Certaines études montrent même qu’une majorité de jeunes filles préfère être belle plutôt qu’intelligente (Banyard, 2010, p.26). Par conséquent, elles sont davantage susceptibles de se sentir humiliées et diminuées dans leur estime d’elles-mêmes quand elles subissent des dénigrements à cet égard. Dans l’abus, ce stéréotype peut être utilisé de façon positive ou négative, la violence verbale jouant sans cesse sur ces deux aspects. Or, l’alternance entre insultes et compliments a pour effet de créer la confusion, l’insécurité et une profonde perte d’estime de soi.

« Femme objet » versus « femme décente »

L’image de la femme-objet imbibe les esprits des hommes comme des femmes et transparait dans les médias, la publicité et la culture dominante (Daoust, 2007, p.84). Elle est intimement liée à une vision différenciée de la sexualité selon laquelle si les hommes sont censés avoir une sexualité prédatrice et dominante, les femmes sont toujours considérées avant tout comme des « proies » sexuelles. La passivité est perçue comme plus importante dans la sexualité et la séduction féminines. Perçues comme des objets plutôt que comme des sujets de désir, les femmes doivent davantage réprimer leurs élans. Elles n’ont intérêt à se montrer explicites ni dans l’entreprise de séduction ni dans la recherche de partenaires sexuels. Une femme à la sexualité active et libérée continue à être jugée négativement. En revanche, un homme se comportant de la même façon, loin d’être dénigré, est souvent valorisé pour sa virilité et sera même parfois qualifié, avec admiration, de « Don Juan » ou de « Casanova ».

L’image de la « femme-objet » fonctionne comme un stéréotype ambivalent : il peut être tour à tour positif ou négatif ou les deux à la fois. En effet, qu’il s’agisse de leur inclination naturelle ou qu’elles veuillent se conformer à un stéréotype en apparence valorisant, beaucoup de femmes aiment être des objets de désir. Pourtant, ce stéréotype peut aussi être utilisé pour les diminuer, les insécuriser ou les contrôler. Les qualificatifs de « salope » ou de « putain » — intimement liés à l’image de la femme-objet — ne sont pas particulièrement positifs. Le premier est utilisé comme un repoussoir servant à dissuader les femmes d’adopter des comportements sexuels trop libérés. Quant au second, il évoque la figure extrême et honnie de la « femme-objet », celle qui l’est pour tous les hommes et qui a pour unique fonction la satisfaction du désir masculin.

Ces deux représentations négatives indiquent aux femmes le juste milieu qu’elles doivent adopter : si une sexualité autonome et dominante leur est symboliquement déconseillée, devenir les objets de tous les hommes ne constitue pas non plus une voie socialement acceptable. La femme idéale, selon la norme sexuelle dominante, est celle qui se conduit en objet, mais uniquement pour son partenaire.

L’image de la femme objet peut également être utilisée comme un repoussoir pour contrôler non seulement la sexualité, mais aussi les tenues des femmes, par opposition à la figure de la « femme décente ». Cette antinomie symbolique, typiquement patriarcale, ne constitue l’apanage d’aucune culture en particulier. Il existe d’ailleurs des stratégies de récupération du stéréotype de la « femme décente » à des fins d’émancipation. C’est l’une des interprétations potentielles du port du foulard islamique par certaines « féministes musulmanes » (Heine, 2011b). Mais dans les cas de domination extrême, l’opposition symbolique entre « femme-objet » et « femme décente » se transforme en véritable prison. Comme on l’a déjà mentionné, l’un des objectifs des hommes abuseurs dans les rapports de couple est le contrôle de leur partenaire. Ce contrôle peut s’appliquer au comportement général de la femme, à sa sexualité ou à ses contacts avec l’autre sexe (Craven, 2008).

À cet égard, l’image négative de la « femme-objet », opposée à la figure valorisée de la « femme décente », peut aisément devenir un outil de contrôle très puissant. Ce double critère peut aussi être utilisé pour imposer aux femmes certaines règles vestimentaires strictes. Dans les configurations les plus dominatrices, enfreindre ces règles peut conduire à de la violence physique ou verbale usant des images de la « salope » et de la « putain ». Imprégnés des croyances dominantes sur la sexualité, les abuseurs estiment légitime d’opérer un contrôle sur l’habillement ou la sexualité de leurs partenaires et de les sanctionner quand elles ne s’y conforment pas. Les femmes subissant un tel contrôle tendent, quant à elles, à être prisonnières des mêmes représentations sur la sexualité féminine.

« Nature féminine » et empathie

On trouve également dans le différencialisme dominant l’idée que la « nature féminine » se définirait par une plus grande capacité d’empathie : les femmes seraient plus coopératives, douces, sensibles, pacifiques et useraient facilement de la parole et de l’interaction pour résoudre les problèmes. Ces aptitudes particulières sont en général opposées à une nature masculine définie comme tendanciellement plus égoïste, conflictuelle, agressive, compétitive et usant de la confrontation en cas de problèmes. La littérature de vulgarisation sur les problèmes de couple et les rapports amoureux (Gray, 1999), les médias ainsi que des écrits à prétention scientifique (Baron-Cohen, 2004) usent abondamment de tels stéréotypes.

Cette croyance est dotée d’une base scientifique bien faible (Walter, 2010), alors que la socialisation distincte des individus en fonction de leur sexe a été maintes fois analysée. Ainsi, alors que les petites filles sont inondées de jouets les encourageant à se soucier d’autrui — poupées et autres petites créatures à traiter avec attention et douceur, mini-cuisines et petites trousses d’infirmières —, les petits garçons continuent à recevoir des jeux de construction et de stratégie, des pistolets, des soldats et des épées. De manière générale, les comportements agressifs sont acceptés et même applaudis quand ils sont adoptés par les garçons, tandis que les mêmes attitudes sont désapprouvées chez les filles (Loeber et Farringdon, 2000).

Mais au-delà de ces controverses « scientifiques », le cliché de l’empathie féminine permet surtout de légitimer de nombreuses inégalités. Ainsi, il fournit une justification aisée au fait que les femmes continuent à être majoritaires dans les professions liées au soin, au ménage, à la prise en charge des enfants — emplois souvent peu payés et peu valorisés socialement. Il facilite aussi la stigmatisation des femmes qui ne se conforment pas à cette attente de douceur, d’empathie et de coopération : les femmes de carrière, ambitieuses, chefs d’entreprise ou, tout simplement, dotées d’un fort tempérament se voient souvent reprocher de ne pas être de véritables femmes. Beaucoup de femmes ambitieuses essaient alors d’adapter leur comportement aux clichés dominants sur la féminité. Ainsi, des femmes occupant des postes de pouvoir insisteront davantage sur la coopération et la collaboration ou sur le fait qu’elles dirigent leur entreprise, leur pays ou leur organisation comme un ménage harmonieux.

Par ailleurs, le présupposé largement partagé d’une empathie féminine naturelle — associé à une accusation d’anormalité contre les femmes qui s’en éloignent — pourrait avoir pour effet d’inciter les femmes à adopter des comportements plus passifs, voire, soumis. Or, ce postulat intégré par les femmes elles-mêmes pourrait les pousser à tolérer des situations inacceptables et les rendre plus vulnérables à certaines formes de manipulation, de violence ou de harcèlement. Comme on l’a déjà remarqué, l’intimidation et la coercition sont rarement les seuls éléments empêchant les femmes de sortir de situations de maltraitance (Women’s aid). Le fait que la plupart des femmes partagent l’idée qu’elles sont naturellement plus douces pourrait aussi contribuer à expliquer pourquoi autant de victimes de maltraitances excusent ou pardonnent leurs abuseurs. Combien de femmes dans ce genre de situations n’affirment-elles pas aimer leur conjoint malgré tout ? Combien d’entre elles ne répètent-elles pas les excuses mises en avant par leur partenaire pour justifier des comportements violents ou harcelants ? Bien entendu, ce genre de comportement indulgent suppose des sentiments intenses pour le conjoint maltraitant. Mais la tendance des femmes à aimer de façon beaucoup plus désintéressée et altruiste que les hommes pourrait contribuer à expliquer pourquoi elles ont des difficultés à sortir de ce genre de situations. Autrement dit, le fait que les femmes sont perçues et se considèrent elles-mêmes comme plus empathiques, plus altruistes et plus compréhensives, pourrait accroitre leur vulnérabilité face aux hommes usant de diverses formes de violence.

De même, si les femmes s’autorisent rarement à adopter les mêmes comportements que les hommes abuseurs, c’est sans doute aussi parce qu’elles ont été éduquées à la passivité. Ainsi, la plupart des femmes ont du mal à user de la menace physique, verbale ou juridique et encore plus à recourir à de véritables formes de coercition. Bien entendu, la peur des représailles joue un rôle prépondérant dans le fait que la violence physique soit le fait des hommes plutôt que des femmes. On ne peut nier la supériorité physique de la plupart des hommes par rapport à la majorité des femmes. Cependant, rien n’empêcherait en théorie les femmes de recourir à des menaces ou à de l’intimidation, par exemple en usant de certaines armes ou de forces extérieures. Des études très convaincantes tendent en effet à démontrer que les femmes ne sont pas naturellement moins agressives que les hommes, même si elles tendent ensuite à nier ou à atténuer cette agressivité pour se conformer à la norme sociale en la matière. Étant donné la complexité des liens entre hormones et comportements, le niveau plus élevé de testostérone chez les hommes ne garantit nullement un degré d’agressivité plus élevé (Lightdale and Prentice, 1994). Néanmoins, le niveau naturel de combattivité des femmes se traduit beaucoup plus rarement par des actes d’intimidation, de menaces ou de violence. Il est également exceptionnel que les femmes utilisent les enfants pour contrôler leur conjoint ou répondre à l’abus de ce dernier. Peu de femmes décident d’abandonner homme et enfants pour se concentrer sur leurs besoins égoïstes, contrairement aux nombreux hommes qui adoptent ce genre de comportements. Les femmes se risquant à ce genre d’attitudes sont d’ailleurs vite perçues comme des irresponsables ou des malades mentales (Greer, 1970, p.361‑362). Par ailleurs, dans les situations de violence verbale et émotionnelle, il est rare que les femmes réagissent en tentant d’insécuriser leur partenaire par des formes similaires d’attaque ou de dénigrement.

Certes, les femmes subissant du harcèlement ou de la violence sont rarement totalement passives. Toutefois, leurs réactions ne consistent pas souvent à user des mêmes procédés que leur partenaire. Le fait que la majorité des femmes pensent être plus empathiques que les hommes pourrait en partie expliquer leur réticence à adopter ce genre d’attitudes. D’autant plus que ce présupposé va de pair avec le cliché d’un égoïsme et d’une agressivité intrinsèques aux hommes. Beaucoup de femmes continuent en effet à valoriser les diverses expressions de l’égo et de la force physique communément attribués à la gente masculine. L’intégration de ces poncifs par les deux sexes dès le plus jeune âge pourrait constituer un facteur supplémentaire expliquant l’indulgence générale dont jouissent encore les hommes — de la part de la société et des femmes elles-mêmes — quand ils se montrent violents, intimidants ou harcelants (Greer, 1970, p.354‑355).

L’instinct et le devoir des mères

Un autre cliché différencialiste proche de celui d’une « nature féminine » empathique et qui est redevenu particulièrement en vogue est celui de la « mère sacrificielle ». De plus en plus de discours font en effet appel au supposé « instinct maternel » pour justifier les nombreux renoncements encore et toujours attendus de la part des mères. Celles-ci sont encore censées faire passer leur carrière, hobbys et préférences personnelles après ceux de leurs enfants, particulièrement quand ils sont encore des bébés, alors qu’on continue à attendre des hommes qu’ils fassent de brillantes carrières et gagnent le plus gros salaire du ménage. Ces discours mobilisent à profusion le préjugé d’une « nature » plus altruiste des femmes et ajoutent que cette empathie spontanée s’appliquerait avant tout aux enfants. L’idée que le rôle de mère comprendrait des devoirs plus importants que celui du père et que ces différences seraient fondées sur la biologie est souvent complétée par l’argument — implacable — du bien-être des enfants. Les mères sont alors facilement culpabilisées de ne pas passer assez de temps avec leurs bébés et jeunes enfants (Badinter, 2010). Ce genre de discours légitime donc le fait que de nombreuses femmes sacrifient une grande partie de leurs plaisirs, objectifs personnels ou professionnels pour se consacrer à leur progéniture. Ces contraintes symboliques s’imposent extrêmement tôt, les femmes étant éduquées dès leur plus jeune âge à prendre soin de mille-et-une adorables poupées.

À l’âge adulte, les attentes sociales liées à la maternité les assaillent tout particulièrement pendant la grossesse et au moment de décider ou non d’allaiter leur nouveau-né. Leur liberté de choisir leur propre façon de vivre la maternité, y compris dans des aspects aussi intimes que l’allaitement, se voit dès lors dramatiquement réduite.

En dehors des rapports de domination « ordinaires » entre les sexes, les hommes particulièrement contrôlants peuvent facilement mobiliser les stéréotypes ambivalents sur la maternité. Ainsi, il est fréquent qu’ils traitent leur conjointe de « mauvaise mère » (Women’s aid). Que l’objectif soit d’impliquer davantage les femmes dans la prise en charge des enfants, de les insécuriser ou de diminuer leur estime d’elle-même, le maniement versatile de ce stéréotype est souvent très efficace (Craven, 2008). Dans certains cas, les femmes concernées se mettent alors à réellement douter de leurs aptitudes maternelles. D’autres n’osent plus rien demander à leur conjoint abuseur concernant le ménage ou les enfants, permettant alors à ce dernier de se transformer en véritable « roi de la maison » (Craven, 2008). Les normes sociales sur la maternité affaiblissent donc les femmes face aux hommes violents, irresponsables, contrôlants ou égoïstes.

Beaucoup d’hommes abuseurs ont de leur côté des croyances très conservatrices sur les rôles respectifs des hommes et des femmes dans le foyer qui leur permettent de justifier leur propre comportement. Dans un tel schéma, il reviendrait aux femmes d’accomplir toutes les tâches ménagères et d’assumer l’essentiel de la prise en charge des enfants. Dans les pires situations, ils peuvent aussi maltraiter leur femme devant les enfants. Mais alors qu’ils se comportent eux-mêmes très souvent en mauvais parents ou en parents déficients, le recours aux clichés bien ancrés sur la maternité les met en mesure de culpabiliser avant tout les mères. Il peut même arriver que les hommes abuseurs parviennent à imputer à leur victime la responsabilité des actes de harcèlement ou de violence qu’ils ont eux-mêmes commis (Fish et al, 2009). L’argument des enfants est ici décisif, en particulier quand les femmes réagissent de façon explicite aux attaques dont elles font l’objet : les mères victimes d’abus finissent alors par se sentir responsables des mots et gestes dont leurs enfants sont témoins. Les abuseurs peuvent aussi employer le stéréotype « bonne mère versus mauvaise mère » pour contrôler leur partenaire en menaçant cette dernière de la dénoncer comme inapte à la parenté (Craven, 2008). Ils suscitent alors chez cette dernière la peur de subir un opprobre social ou de perdre la garde de ses enfants en cas de séparation. De telles menaces ont souvent pour effet de pousser les femmes victimes d’abus, de contrôle ou de manipulation à s’enfermer dans le mutisme et à rester coincées dans des situations intolérables.

S’attaquer à la domination plutôt qu’à la différence

Que ce soit à cause de l’évolution de la législation — aujourd’hui beaucoup plus punitive — ou de l’amélioration de la condition féminine, les formes de violence dans le couple se sont clairement complexifiées. Globalement plus éduquées, moins dépendantes financièrement et davantage conscientes de leurs droits, moins de femmes peuvent aujourd’hui être maintenues dans des situations de sujétion manifeste. En revanche, des formes plus subtiles de violence se sont accrues, qui comportent de la manipulation, et de l’abus verbal et psychologique. Or, on ne peut saisir ces formes particulières d’abus sans prendre en compte le rôle joué par les stéréotypes plus larges concernant les différences sociales et comportementales attribuées aux deux sexes. Dès lors, les formes extrêmes de contrôle qui peuvent s’installer dans les couples ne se distinguent que par leur intensité des rapports de domination plus larges facilités par ces stéréotypes. Les mêmes clichés différencialistes sont mobilisés pour légitimer les privilèges détenus par les hommes dans la société et pour instaurer une oppression plus ouverte sur certaines femmes dans la sphère privée. En d’autres termes, les diverses manifestations des rapports de domination entre les sexes se différencient par leur degré plutôt que par leur nature. Par conséquent, il est dans l’intérêt de toutes les femmes de prendre conscience de l’usage de cette rhétorique différencialiste.

Toutefois, la question de savoir s’il existe ou non des distinctions cognitives et comportementales naturelles entre les sexes est non seulement difficile à trancher, mais, en fin de compte, assez secondaire. Plutôt que de dépenser leur énergie à tenter de prouver — souvent en vain — le caractère construit des différences attribuées aux deux sexes, les organisations féministes devraient surtout dénoncer les dominations légitimées par ces discours. Par ailleurs, une rhétorique alternative ne devrait pas nécessairement reposer sur des postulats constructivistes. En effet, il serait à la fois plus prudent et plus intelligent d’un point de vue stratégique de ne pas rejeter en bloc la croyance dans des différences naturelles dans les comportements des hommes et des femmes. Ne pourrait-on pas à la place explorer les voies d’un différencialisme de type émancipateur ? Si les féministes veulent être entendues par une majorité de femmes (et par une quantité substantielle d’hommes), elles ne peuvent inlassablement camper sur la posture constructiviste classique. En effet, ce qui pose problème dans les clichés sur la « nature féminine », c’est avant tout qu’ils permettent de maintenir les femmes dans une situation d’infériorité.

La priorité devient alors de proposer des principes permettant aux femmes de sortir des dominations qui affectent l’ensemble des femmes et de devenir plus libres d’orienter leur existence. Si cette tâche doit être entreprise d’abord et avant tout par les femmes, elle devrait se faire en collaboration avec les hommes se battant pour l’émancipation de tous. Même si les intérêts des hommes et des femmes sont souvent inconciliables dans la sphère privée, une approche féministe généralement « anti-hommes » serait en pratique tout bonnement irréaliste. En effet, la plupart des femmes continuent à aimer les hommes. Et y compris dans les cas de violence et d’abus, les sentiments sont rarement absents. Dès lors, si certains changements forcés des comportements masculins sont nécessaires pour empêcher les inégalités et la domination, il est tout aussi impératif de renforcer la coopération entre les individus des deux sexes, là où leurs intérêts sont compatibles.

[1Voir la définition très complète adoptée par le gouvernement britannique.

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