Stèles, La Grande Famine en Chine, 1958-1961, de Yang Jisheng

Bernard De Backer

Si l’on ignore de Lushan quel est le vrai visage
C’est simplement qu’on est soi-même au cœur de la montagne.
Su Shi, poète chinois (dynastie des Song, XIe siècle)

On pourrait l’oublier, être tenté de la passer par pertes et profits, tant le « tremblement du monde » suscité par l’éveil de la Chine accapare l’attention des médias, des experts et des politiques, voire des sinologues eux-mêmes. On pourrait aussi se dire : « Encore une Grande Famine communiste. Après celles de l’Ukraine, du Kazakhstan, du Cambodge, de la Corée du Nord… Oui, le bolchevisme a été meurtrier. Restons-en là. Occupons-nous du présent, de l’avenir et des vivants. » L’auteur du livre dont nous rendons compte [1] n’a pas oublié, même s’il est membre du Parti communiste depuis 1964, a été journaliste à l’agence Chine Nouvelle et s’occupe aussi des vivants. Il avait dix-huit ans au moment du début de la famine, vingt-et-un lorsque celle-ci prit fin. Il survécut, mais pas son père adoptif, dont il tenta d’enrayer l’agonie et auquel une des quatre stèles du livre est dédiée. Les trois autres stèles le sont aux trente-six-millions de Chinois morts de faim, selon l’auteur, « au système qui a provoqué cette catastrophe » et, anticipativement, à lui-même, Yang Jisheng, au cas où il lui « arriverait malheur » à la sortie de son livre. La stèle est à ses yeux une « matérialisation de la mémoire » afin de combattre l’« amnésie historique » forcée par le pouvoir et dont « souffrent si souvent » les Chinois. Amnésie qui ne concerne pas qu’eux, nous le savons. Singulièrement en Belgique, le premier pays européen à voir naitre un parti maoïste sur son sol et le dernier à en conserver un.

La Route du paradis

Tel était le premier titre, d’une ironie glaciale, mais bien adaptée au sujet, que l’auteur avait choisi pour son livre. Car telle est la route que Mao Zedong et les caciques du parti, suspendus à son autorité devenue graduellement impériale, croyaient prendre lorsqu’ils décidèrent de la « ligne générale » lors du congrès de Chengdu en 1958. Contrairement à l’édition chinoise, qui décrit d’abord la famine dans le premier tome et analyse ensuite le contexte historique dans le second, la version française suit un ordre inverse, le contexte étant moins connu des Occidentaux. La première partie du livre, Le Grand Bond en avant. Vers la collectivisation à marche forcée, est consacrée aux prolégomènes historiques, idéologiques, politiques ; la seconde, Les provinces en proie à une famine sans précédent, à la recension minutieuse des effets du Grand Bond en avant dans les campagnes ; la troisième, Les conséquences démographiques et politiques de la famine, aux impacts alimentaires et démographiques, ainsi qu’aux réactions du pouvoir et de la population face à la famine, qui sévit durant quatre années. Notons que cette partie consacre un chapitre aux « causes fondamentales de la Grande Famine » et à « son impact sur la politique chinoise » dans les années qui suivirent.

Depuis la fondation de la République populaire de Chine, le 1er octobre 1949 — après la défaite du Kuomintang qui se replia sur Taiwan —, un des objectifs centraux du Parti communiste chinois (PCC), qui détient tous les leviers du pouvoir, est le passage rapide de la société chinoise au communisme, l’étape du socialisme devant être la plus brève possible. À mi-chemin entre le processus soviétique qui connut deux révolutions (1917 et 1929) et le « Super Grand Bond en avant » des Khmers rouges (entre 1975 et 1978) qui voulurent « faire encore mieux et plus vite » que la Chine pour atteindre le nirvana communiste, le pouvoir maoïste mit son « ambition du définitif » (Marcel Gauchet) en œuvre par poussées successives entre 1949 et la fin de la révolution culturelle en 1976. Si Mao était au pouvoir en Chine pendant cette période (il présidait le PCC depuis 1943) et avait déjà dirigé une petite partie du pays [2] dans les années 1930, le Grand Timonier devait néanmoins conduire son vaisseau entre des courants partiellement divergents.

L’objectif était clair : industrialiser et armer rapidement le pays, développer les zones urbaines, collectiviser l’agriculture et ponctionner les paysans pour nourrir les ouvriers et les citadins, voire exporter des denrées agricoles pour faire rentrer des devises et des biens d’équipement. L’équation était semblable à celle de la collectivisation soviétique et les effets de cette politique le furent également, sauf que la mise en œuvre chinoise fut plus radicale. Elle impliquait en effet une collectivisation beaucoup plus poussée qu’en URSS, notamment par le biais des communes populaires, dont les cantines collectives ôtèrent aux paysans jusqu’au droit de cuisiner chez eux, voire même d’y faire du feu. Cette impulsion radicale venue du sommet de la pyramide du pouvoir s’effectuait à travers une chaine de commandement vertical [3] dans un climat idéologique exacerbé (le « vent du communisme », transformé en « typhon rouge »), parfois d’une violence inouïe, qui déboucha sur une brutalisation extrême de la société. La crainte des cadres locaux et des cadres intermédiaires était telle que les surenchères, d’un côté, et l’occultation des réalités par la manipulation des statistiques ou la censure de l’information, de l’autre, empêchèrent un ajustement des prélèvements aux réalités des récoltes (déjà réduites par les errements de la collectivisation) dans nombre de provinces et de régions.

À ce mécanisme systémique, où les visées utopiques du messianisme communiste se conjuguèrent à la militarisation de sa mise en œuvre dans un climat exalté et manichéen, se joignirent bien souvent la rapacité et la cruauté de ceux qui possédaient une parcelle de pouvoir. Aux diverses conséquences de la malnutrition et de la famine, à celles de la déstructuration des communautés paysannes, de leurs champs et de leur habitat, s’ajoutèrent les séances d’autocritique, les dénonciations, les passages à tabac et les tortures. Jusqu’à atteindre des conséquences ultimes dans plusieurs régions : le cannibalisme et le commerce de la chair humaine, en lieu et place du Paradis sur terre.

L’herbe sous le vent

La première partie du livre de Yang Jisheng détaille le déploiement chronologique, idéologique, et politique de la « ligne générale de construction du socialisme » qui devait conduire la Chine vers le communisme. Il s’agissait de « viser la première place, en faisant davantage, plus vite, mieux et à moindre cout ». Et la propagande clamait : « La grande vitesse est l’âme de la ligne générale. » L’objectif est donc clairement de dépasser l’Union soviétique pour lui ravir la « première place ». Rappelons que Staline est mort en 1953 et que Khrouchtchev a présenté son « rapport secret », critiquant Staline, en 1956. Le leadeur soviétique inaugure le « révisionnisme » qui entrainera une rupture avec le maoïsme, précisément durant la famine de 1958-1961. Le leadeurship du mouvement communiste international est en jeu, et Mao considère que son pays, plus pauvre et plus arriéré que l’URSS, a l’avantage d’être « vide et blanc » et que l’on peut dès lors y implanter et y développer le socialisme et le communisme de manière accélérée.

Le tout sera accompagné d’une rhétorique militaro-poétique où les « drapeaux » rouges faseyent dans divers « vents » révolutionnaires. D’où le caractère « futuriste » (au sens du mouvement artistique concomitant de la naissance du fascisme italien) de nombreux slogans qui exaltent la volonté, la vitesse, l’audace et l’action : « Foncer, viser haut », « Oser penser, oser parler, oser agir », « Un jour égale vingt ans », « Extirper les superstitions, libérer la pensée », « Bondissons ! Bondissons ! Bondissons encore ! ». Vitesse et radicalité du processus qui risquent d’être amplifiées à travers la chaine de commandement, car, comme le rappelle l’auteur en citant le vieux philosophe confucéen Mencius : « Quand les supérieurs aiment quelque chose, les inférieurs l’affectionnent bien plus vivement encore ; la vertu de l’homme supérieur est comme le vent, celle de l’homme inférieur comme de l’herbe. L’herbe, si le vent vient à passer sur elle, s’incline. »

Mao Zedong n’est cependant pas sans rencontrer des réticences qui mettent en garde contre son « aventurisme ». À plusieurs reprises, des dirigeants du PCC énoncent plus ou moins prudemment des « réserves » ou des critiques plus franches à l’encontre de la politique suivie, notamment l’héroïque Peng Dehuai [4]. Du début des années 1950 à la conférence de Lushan d’aout 1959, qui appuie définitivement la politique du Grand Bond en avant et condamne la « clique anti-parti menée par Peng Dehuai » et les « tendances opportunistes de droite », plusieurs revirements viendront provisoirement adoucir ou réorienter la politique de collectivisation et de pressurisation des masses paysannes. Ce fut le cas lors du VIIIe congrès du PCC en septembre 1956 qui désavoua l’aventurisme de Mao, mais celui-ci reprit la main après le « mouvement des cent fleurs » et finit par faire triompher sa ligne, malgré de nouvelles critiques contre le « vent de l’exagération ». Après sa victoire à la conférence de Lushan, l’année 1960 est déclarée « année du Grand Bond en avant ». Le vent va souffler et se transformer en typhon, l’herbe s’inclinera de plus en plus profondément.

La cuillère à riz dans la main des dirigeants

Avant de présenter la seconde partie de Stèles, il est nécessaire de revenir sur un autre aspect de ses chapitres initiaux, celui consacré, non pas au déroulé chronologique du contexte idéologique et politique, mais à ce qui constitue, selon Yang Jisheng, le « socle organisationnel de la famine » et la « base du régime totalitaire » (ce sont les termes de l’auteur) : les communes populaires et les cantines communes. Mao Zedong, écrit-il, a poussé la « collectivisation de l’agriculture à son paroxysme ». Il ne s’agissait en effet pas de redistribuer les terres aux paysans qui en étaient dépourvus, afin qu’ils les exploitent individuellement ou sous forme de coopérative — comme lors de réformes agraires précédentes (dans les territoires sous contrôle communiste avant 1949) —, mais bien d’une « expropriation impitoyable » de la paysannerie. L’objectif était évidemment que l’État ait le contrôle économique total de la production agricole — dans un pays où il y avait encore cent-dix-millions de fermes indépendantes —, mais aussi le contrôle politique des masses rurales. Ce programme s’est déroulé entre 1955 et 1958, le « choix » étant parfois donné aux villageois d’opter « pour le socialisme » ou « pour les capitalistes et les Américains ». Processus de collectivisation qui ne se produisit pas sans heurts et oppositions, ce qui entraina des injonctions du PCC à « renforcer l’éducation socialiste de la population rurale » afin que les récalcitrants reviennent vers la construction du socialisme après avoir été soumis à des « débats » sous forme de « luttes publiques ».

Yang Jisheng rappelle que le concept de « commune populaire », qui constitue un niveau d’intégration collective supérieur au kolkhoze ou sovkhoze soviétique, fut introduit officiellement dans tout le pays par un article publié en juillet 1958 dans le magazine Drapeau rouge : « Une société entièrement nouvelle, un homme entièrement nouveau ». Mao était content, comme il le fit savoir lors d’une visite dans une commune populaire du Henan quelques mois plus tard : « C’est vraiment bien, les communes populaires. L’avantage, c’est qu’elles mêlent industrie, agriculture, commerce, éducation et milice, c’est plus commode à diriger ». La commune populaire, « voie royale du communisme », est comme une cellule du grand corps révolutionnaire, intégrant de multiples activités productives ainsi que leur contrôle politique et policier, sans oublier celui de la « vie des gens ». La propriété des terres et des biens (animaux, outils agricoles, avoirs divers) est transférée à la commune, les paysans sont dépossédés.

Comme le souligne l’auteur avec exemples à l’appui, les communes, outre l’intégration économique et administrative, mettent en place une « militarisation de la vie quotidienne des masses » et une dépendance totale de celle-ci par le biais du système de la « fourniture gratuite » (notamment des repas et des biens de première nécessité, dont pouvaient dès lors être privés les sujets récalcitrants). Le travail y est organisé de façon militaire, comme dans ce témoignage relatif à une commune populaire du Henan : « Tout le monde se levait ensemble, prenait ses repas ensemble, le tout au son du clairon. Les maisons des villages étaient réparties en casernes, les hommes étaient logés dans l’aile est, les femmes dans l’aile ouest, les vieux et les enfants dans une aile de “garnison” ». Nous ne sommes pas très éloignés du système mis en place par les Khmers rouges, d’autant que dans certains cas, souligne Yang Jisheng, « le modèle de vie fondée sur l’unité familiale a été transformé en un modèle fondé sur l’équipe de production. L’objectif d’anéantir la famille était finalement atteint [5]. »

Les cantines communes sont, en effet, dans les prémisses de la famine qui s’annonce, d’une importance toute particulière. Elles sont opérationnelles entre l’été 1958 et l’été 1961. Leur implantation est à situer, entre autres, dans le contexte d’une perception de la famille comme obstacle à la réalisation du communisme, ce que Mao avait affirmé lors de la conférence de Chengdu en mars1958 : « La famille est apparue dans la période finale du communisme primitif et elle doit être détruite : elle a eu un début, elle aura une fin […] à l’avenir, la famille va devenir quelque chose de non favorable au développement des forces productives. » Priver les familles paysannes de la maitrise des repas, c’est bien entendu commencer à démanteler l’organisation familiale et la notion même de « foyer », au sens matériel et humain du terme.

Mais c’est aussi exercer un contrôle politique de l’alimentation quotidienne par la distribution « gratuite » de la nourriture. Ce long passage de Stèles mérite d’être cité en entier : « Le processus de mise en place de cantines a consisté à dépouiller les paysans. Leurs fourneaux ont été démontés, leurs ustensiles tels que poêles, casseroles, bols, baguettes, tasses, leurs tables, bancs et tabourets réquisitionnés. Les céréales étaient rassemblées dans les cantines, tout comme le bois de chauffage, et les animaux domestiques et de bassecour y étaient élevés. Même les légumes sauvages cueillis par les paysans devaient être remis aux cantines. Les cheminées des fermes avaient cessé de fumer. » Fin 1958, 90% de la population rurale prenait ses repas dans quelque 3,4 millions de cantines. Les paysans avaient été obligés de « remettre leur cuillère à riz dans les mains des dirigeants ».

Entre le fouet du pouvoir et le leurre du Paradis

Si, dans un premier temps, les cantines communes donnèrent lieu à d’invraisemblables gabegies et autres « bombances » par gaspillage des réserves de nourriture, les masses paysannes durent vite déchanter. Car avec ce « festin permanent » dans un climat idéologique exalté qui laissait croire aux miracles — au sein de communes populaires où le lien immédiat et individuel entre travail et production était sérieusement distendu — les réserves furent vite épuisées et la famine survint au printemps 1959.

Le cœur du livre documente et analyse en détail — jusqu’à décrire avec minutie l’enchainement tragique des évènements dans plusieurs villages et communes — les manifestations du fléau dans quatre provinces (Henan, Gansu, Sichuan et Anhui), avant de passer plus succinctement la situation en revue dans dix autres provinces. Ces chapitres, très fouillés, pourront apparaitre répétitifs au lecteur non chinois. Mais on imagine que l’illustration des années de famine par une multitude d’exemples concrets (ce que l’auteur appelle les « incidents », survenus dans telle ou telle région), dont plusieurs appuyés sur les témoignages de témoins directs rencontrés par l’auteur (et lui-même), vise bien évidemment à étayer son propos. On suppose par ailleurs que les lecteurs chinois (de Hongkong, de Taiwan, de Singapour et de la diaspora — ainsi que ceux ayant eu accès au livre par le net), disposant d’une version encore plus fouillée, sont plus sensibles que nous à la relation des évènements dans leur province, région d’origine ou de résidence. L’auteur a visiblement voulu publier le maximum d’informations qu’il avait collectées au cours de plus de dix ans de recherches. Précisons que ces chapitres décrivent des situations difficiles à soutenir, car aux horreurs de la famine (nombreuses maladies provoquées par la malnutrition, meurtres et cannibalisme, délitement des liens sociaux, folie, perte de dignité humaine, suicides, absence de sépulture) de millions de paysans — par ailleurs assignés à résidence dans leur village, tout comme en Ukraine —, s’ajoutent les violences exercées par les cadres locaux, les « séances de critique », les vengeances, les tortures [6] et les exécutions.

Car, comme nous l’avions résumé plus haut, les raisons de cette famine effroya­ble, qui tua près de quarante-millions de paysans en trois ans, se situent, selon Yang Jisheng, au confluent de plusieurs chaines causales dont les effets se cumulent implacablement : la collectivisation extrême et ses conséquences négatives sur la production agricole ; les quotas de réquisition gonflés par des projections de récolte extravagantes — mais auxquelles incitait le régime par l’encouragement des « spoutniks » (projets locaux de récolte aux rendements faramineux) — ; la mainmise politique des communes populaires sur l’alimentation par les biais des cantines populaires (la « dictature de la louche ») ; l’affectation d’une partie de la force de travail paysanne à des travaux collectifs titanesques (dont les barrages) et aux industries sidérurgiques rurales improductives ; la pression des cadres locaux poussés dans le dos par des cadres intermédiaires dans le contexte de la « verticale du pouvoir » ; la mauvaise remontée des informations vers le sommet ; et enfin, le climat idéologique rigide et exacerbé, la chaine de commandement implacable, qui plaçaient les Chinois entre le « fouet du pouvoir et le leurre du paradis ». La malignité humaine, la jouissance de la domination, les vengeances locales, le souci d’être du bon côté du manche, vinrent se mêler de diverse façon aux causes systémiques de la famine pour en accentuer les effets — même si des comportements héroïques sont à plusieurs reprises décrits par l’auteur, à l’instar de Peng Dehuai face au Timonier.

Quant à Mao Zedong lui-même, en « position d’exception » au sommet d’une pyramide qui ne connait guère de contrepoids, il semble osciller entre une dénégation des faits, qui lui sont en partie occultés, et un cynisme patelin. N’est-ce pas lui qui avait affirmé en 1957 à Moscou : « Nous sommes prêts à sacrifier trois-cents-millions de Chinois à la révolution mondiale » ? Et une année plus tard en Chine, le 21 novembre 1958, en plein Grand Bond en avant, devant ses conseillers : « En travaillant ainsi, avec tous ces projets, la moitié des Chinois devront peut-être mourir. Si ce n’est pas la moitié, ce sera peut-être un tiers, ou un dixième — disons cinquante-millions de gens. » Toujours est-il que, pendant les années de famine, la Chine continua d’exporter des produits agricoles afin de financer son équipement industriel et militaire, les zones urbaines furent plus favorisées que les zones rurales, leur potentiel de sédition étant plus grand (il fallait « être strict avec les campagnes pour protéger les grandes villes »). Celles-ci souffrirent de pénuries, certes, mais pas de famine à large échelle comme dans les campagnes, pourtant à la source de la production alimentaire. Comme en Union soviétique ou en Corée du Nord, on assista à ce phénomène singulier d’un monde paysan dispensateur de vivres, mais affamé, et de zones urbaines dépendantes, mais mieux approvisionnées. Situation inverse à celle que nous avons connue en Europe pendant les deux guerres.

Il fallut attendre fin 1960 pour que Mao et le comité central commencent à s’inquiéter de la situation et tentent de voir un plus clair au-delà des « statistiques » tronquées qui leur remontaient des provinces. Le Grand Timonier réclama une « enquête » et divers responsables du parti, sous ses ordres, dirigèrent des équipes chargées d’étudier la situation dans des régions gravement touchées. Liu Shaoqi, Zhou Enlai, Zhu De et Deng Xiaoping firent de même dans d’autres provinces. Des mesures de « rectification » furent ensuite prises, notamment le rétablissement de lopins privés, l’autorisation de marchés ruraux, la suppression des cantines, le transfert de populations urbaines qui furent renvoyées vers les champs. Cependant, malgré les changements apportés qui finirent par soulager les campagnes et mettre un terme à la famine massive des paysans, le « vent du communisme » continua de souffler dans de nombreux endroits. En effet, comme le souligne le journaliste Yang Jisheng, qui connait la machinerie idéologique de l’intérieur, « L’idéal communiste était si beau qu’à tous les échelons les cadres restaient sous son emprise. C’était le résultat du mal que s’étaient donné les médias ; mais aussi parce que la réalisation du communisme était inscrite dans les statuts du parti communiste chinois. La fermeté de la foi qu’un cadre avait envers le communisme était un critère important pour l’évaluer. » Le fouet et le leurre allaient de pair. Ils n’avaient pas dit leur dernier mot, comme on le verrait bientôt lors de la révolution culturelle.

Le vrai visage de Lushan

Les derniers chapitres de cet ouvrage volumineux tentent de dresser un bilan précis des conséquences sanitaires, démographiques et politiques de la catastrophe, mais aussi, in fine, d’analyser les « causes fondamentales » de la Grande Famine — au-delà des facteurs immédiats que nous avons déjà mentionnés plus haut —, de « quitter la montagne pour voir le vrai visage de Lushan [7] », comme disait le poète. L’auteur consacre d’abord un chapitre entier à la question alimentaire en Chine, avant, pendant et après le Grand Bond en avant. Ceci le conduit à examiner la politique agricole suivie durant ces périodes, le volume de la production céréalière au regard des évolutions démographiques, les exportations et surtout les réquisitions opérées par l’État.

Ce sont les « taux exorbitants » de ces prélèvements qui portèrent le coup fatal à la paysannerie : « Début avril 1959 », écrit-il en citant les informations recueillies par les départements concernés du Comité central du PCC, « 25.170.000 de Chinois n’avaient plus rien à manger ». Mais nombre de paysans furent accusés de recel ou de « partages privés », et, comme le disaient certains cadres, « si vous n’avez pas le cœur à tuer, vous n’arriverez pas à réunir les céréales ».

Le même chapitre analyse, avec l’aide du docteur Wang Meisong — médecin spécialiste des modifications physiologiques entrainées par des situations extrêmes ayant lui-même travaillé dans les campagnes pendant la famine —, la « pathophysiologie de l’inanition ». Plus froid et médical que Vassili Grossman décrivant les effets de la faim en Ukraine dans Tout passe, le médecin consulté décrit les différentes phases d’inanition qui résultent de la privation de nourriture, jusqu’au moment où la perte corporelle devient irréversible et l’affamé incurable (c’était le cas du père adoptif de Yang Jisheng).

En ce qui concerne l’impact démographique total de la famine (décès non naturels et déficit des naissances), c’est au terme de l’examen de nombreuses données officielles (pour l’ensemble du pays, mais également par province), de l’analyse d’évaluations effectuées par différents experts chinois (Ding Shu, Jin Hui, Wang Weizhi) et étrangers (Judith Banister, Gérard Calot et les données de Jasper Becker, auteur du livre pionnier Hungry Ghosts : Mao’s Secret Famine), ainsi que d’une correspondance têtue avec Jiang Zhenghua, ancien directeur du Bureau national des statistiques, que Yang Jisheng livre sa conclusion. Le nombre de « morts non naturelles [8] » durant la période prise en compte est d’environ trente-six-millions de personnes et le nombre de « naissances non advenues » est de quarante-millions. La perte démographique est donc de l’ordre de septante-six-millions de personnes.

Il s’agit dès lors, à notre connaissance, de la plus grande famine provoquée par des hommes en un laps de temps aussi court, et dont le principal instigateur trône toujours devant l’entrée de la Cité interdite à Pékin. Mais est-ce bien lui le coupable ? Peut-on se défausser de la responsabilité d’une telle masse de souffrances physiques et mentales en chargeant un seul homme de tous ces crimes, en partie par aveuglement idéologique quasi religieux, en partie par volonté de puissance ? C’est peu probable, bien que très tentant [9]. L’ancien journaliste communiste de l’agence Chine Nouvelle n’élude pas la question, et l’on reste ébahi devant le travail titanesque [10] abattu par cet homme presque seul, sans soutien académique (mais peut-être aussi grâce à cela), enquêtant en cachette pendant près d’une vingtaine d’années, risquant sa liberté et sa peau, accumulant les témoignages et les chiffres, reconstituant des « incidents » terrifiants dans une dizaine de provinces. Et qui, au bout des comptes qu’il a patiemment et laborieusement établis, pose six questions sur les origines et le déroulement de la famine qui commencent toutes par « Pourquoi ? ». Il y répond en une seule phrase qui ouvre le chapitre des causes fondamentales : « La réponse à ces questions réside dans la nature du système. »

Son analyse sobre et brève, qui ne s’embarrasse pas de jargon, nous semble toucher au cœur des choses. En effet, le fondement structurel de la catastrophe du « Grand Bond en avant » réside pour Yang Jisheng dans la « théocratie laïque » (c’est son expression) que fut le maoïsme, car « le centre du pouvoir était également le centre de la vérité ». Il n’y avait pas d’alternative. Si le régime du Grand Timonier emprunte à la tradition impériale la plus brutale, et cela de manière explicite — Mao se comparait au premier empereur Qin Shi Huangdi (celui dont l’armée en terre cuite a été exhumée à Xi’an) —, il n’avait pas le Ciel comme mandant, ni Confucius, Bouddha ou les taoïstes comme dépositaires de la vérité au-dessus, ou à côté de lui. Il était supposé incarner dans sa personne, dans sa chair, sa parole ou ses écrits, la vérité immanente de l’Histoire qui devait conduire son pays en Grande Harmonie au terme d’un combat apocalyptique.

[1Publication originale sous le titre Mubei. Zhongguo Liushi Niandai Da Jihuang Jishi (« Pierres tombales. Une analyse de la famine en Chine dans les années 1960 ») chez Cosmos Books à Hongkong en 2008. L’ouvrage en langue chinoise, interdit en Chine, est composé de deux tomes et totalise 1200 pages. La version française publiée aux éditions du Seuil en 2012 compte 660 pages.

[2Après avoir croisé le fondateur du PCC, Chen Duxiu, dans la concession française de Shanghai en 1920, il avait été président de la « République soviétique chinoise du Jiangxi » entre1931 et1934, avant la « Longue marche ». Sa longévité politique est exceptionnelle, assurée par des intrigues et des purges, avant et après son accession au pouvoir à Pékin en 1949.

[3Selon Yang Jisheng, « le système politique est une combinaison de “Marx et du premier empereur Qin” [dixit Mao]. Par Marx il faut entendre ici Marx revu par Lénine et Staline. Il greffe le système despotique hautement centralisé de l’Union soviétique sur celui fondé par Qin Shi Huangdi voici deux mille ans ».

[4D’origine très pauvre, compagnon d’armes et intime de Mao Zedong depuis 1927, (il ne l’appelait pas « Président », mais Lao Mao, « vieux Mao » — marque de familiarité — et refusait le culte de la personnalité), Peng Dehuai était vice-Premier ministre et ministre de la Défense au moment de la conférence de Lushan. Ayant constaté les effets dévastateurs de la politique suivie, il écrivit une lettre critique et personnelle à Mao, que ce dernier s’empressa de faire imprimer et distribuer sous le titre « Prise de position écrite de Peng Dehuai ». Il fut démis de ses fonctions et mis en résidence surveillée. Après avoir été arrêté lors de la révolution culturelle en 1966, il tenta de suicider. Il mourra en 1974, privé de soins sur ordre de Mao.

[5L’URSS a connu une période similaire, analysée notamment par Orlando Figes dans Les chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline (Denoël, 2007). Voir le chapitre « Enfants de 1917 » et les exemples d’enfants dénonçant et reniant leurs parents, notamment le culte de Pavlik Morozov qui avait dénoncé son père.

[6Quelques exemples dans cette note bas de page pour ne pas heurter le lecteur : « Exposition au froid ou privation de nourriture […] arrosage de tête à l’eau froide, arrachage des cheveux, découpe des oreilles, perçage des paumes avec des aiguilles de bambou, des gencives avec des aiguilles de pin, « allumage de la lanterne céleste » [une personne dénudée est enveloppée dans du chanvre imbibé d’huile, suspendue la tête en bas et brulée vive], enfoncement dans la bouche de tisons ardents, brulage des tétons, arrachage des poils pubiens et enterrement vivant » (District de Guansghan, Henan, fin 1959).

[7Lushan est une petite ville située en altitude, un lieu de villégiature pendant la saison chaude. Son cadre idyllique est connu depuis des siècles en Chine, et c’est à Lushan que le « Grand Bond en avant » fut décidé, lors de la fameuse conférence éponyme qui vit triompher les thèses de Mao.

[8Ce chiffre inclut, outre les personnes décédées par privation alimentaire consécutive à la famine, les autres décès induits dans ce contexte : suicides (très nombreux), exécutions, tortures, maladies mortelles consécutives à la malnutrition, etc.

[9Tentation à laquelle cédèrent peu ou prou Jung Chang et Jon Halliday dans Mao. L’histoire inconnue (Gallimard, 2006), mais également, semble-t-il, le sinologue néerlandais Frank Dikötter, basé à Hongkong et auteur de Mao’s Great Famine : The History of China’s Most Devastating Catastrophe, 1958-1962. C’est du moins l’opinion défendue par Ian Johnson, dans « China : Worse Than You Ever Imagined », The New York Review of Books, 22 novembre 2012. Il est piquant de noter que, selon Chang et Halliday, le prénom de Mao (« Tsé-Toung » selon l’ancienne transcription) signifie « qui brille sur l’Est ».

[10Et nous ne parlons ici que de la version française qui ne fait pas la moitié de l’édition chinoise.

Autres ouvrages sur la famine du « Grand Bond en avant »
D’autres livres importants ont été publiés récemment sur la famine provoquée par le « Grand Bond en avant » : Zhiu Xun (dir.), The Great Famine in China, 1958-1962 : A Documentary History, Yale University Press, 2012 ; Frank Dikötter, Mao’s Great Famine : The History of China’s Most Devastating Catastrophe, 1958-1962, Walker & Co., 2010. Un ouvrage plus ancien et pionnier est celui de Jasper Becker, Hungry Ghosts : Mao’s Secret Famine, Holt, 1998. Ces livres n’ont, à notre connaissance, pas encore été traduits en français. Une présentation comparée de ces quatre livres, centrée sur Stèles, a été faite par Ian Johnson, dans « China : Worse Than You Ever Imagined », The New York Review of Books, 22 novembre 2012. L’auteur est journaliste, sinologue et vit à Pékin. Il a lu le livre de Yang Jisheng dans ses versions chinoise et anglaise.

Mao, seul responsable ?
Sur la vie de Mao, voir notamment Jung Chang, Jon Halliday, Mao. L’histoire inconnue, Gallimard, 2006. Cet ouvrage volumineux et documenté a tendance à présenter une vision « monstrueuse » et machiavélique de Mao. Il a fait l’objet de critiques diverses, dont Was Mao Really a Monster : The Academic Response to Chang and Halliday’s « Mao : The Unknown Story », Routledge, 2010. La lecture de Stèles et la documentation des autres crimes de masse du bolchevisme montrent le caractère systémique de ceux-ci : la personnalité de celui qui s’impose comme Guide semble dès lors secondaire, utilisée par la matrice léniniste qui, elle, est première. C’est d’ailleurs ce que montre le livre de Chang et Halliday (appui réitéré du Komintern à Mao, malgré ou à cause de ses transgressions et de sa violence politique, qui apparaissaient comme une qualité à Moscou). Pour une brève discussion avec la réponse des auteurs, voir Nathan, « Jade and Plastic, » London Review of Books, 17 novembre 2005.

Théocratie laïque et sacralisation politique
Sur la « théocratie laïque », voir Vincent Goossaert et David Palmer, La question religieuse en Chine, CNRS éditions 2012, en particulier le chapitre « Civilisation spirituelle et utopisme politique » et l’analyse consacrée au « culte de Mao ». À titre anecdotique, on y apprend que 2,2 milliards de portraits de Mao furent produits et 40 milliards de tomes de ses œuvres imprimés durant la Révolution culturelle. Les auteurs écrivent que « Si la Révolution culturelle a provoqué la destruction la plus profonde de toutes formes de vie religieuse de l’histoire chinoise et peut-être humaine, elle fut loin d’être un mouvement de sécularisation. Elle a plutôt représenté l’apothéose d’une tendance parallèle de sacralisation politique qui prenait ses racines dans la culture politique et religieuse de la Chine impériale, ainsi que dans les dimensions utopiques et apocalyptiques d’une révolution moderne. »