Soyons clairs !

Anathème • le 4 février 2017
partis politiques, Wallonie.

Le scandale Publifin fait les choux gras de la presse depuis un moment, maintenant. Il a provoqué la démission de Paul Furlan d’un de ses cinq mandats (selon Cumuleo), celle du conseil d’administration de Publifin, ou presque, celle du chef de cabinet de Maxime Prévot des mandats rémunérés qu’il cumulait et celle de Claude Parmentier de son poste de chef de cabinet adjoint du précité Furlan. Il a aussi, à n’en pas douter, fait saigner le cœur de bien des socialistes, provoqué l’indignation de nombre d’humanistes et le dégout pour la gabegie publique de hordes de libéraux.

Il a aussi causé une avalanche de déclarations emphatiques sur le fait que, cette fois, c’est fini : on va nettoyer les écuries d’Augias, l’éthique va enfin triompher, les cumulards, c’est fini, etc.

Comme on pouvait s’y attendre, ces réactions ont provoqué les sarcasmes de ceux qui, un peu facilement, font remarquer que ce sont précisément ceux qui sont depuis des années aux commandes du système qui promettent, demain, d’être vertueux. Cette critique est fort injuste.

Il faut avant toute chose relever que les réformateurs autoproclamés sont des individus réputés pour leur pragmatisme. N’ayant en vue que l’objectif qui leur est assigné, ils ne se laissent pas distraire par les questions secondaires. Capables de tendre tout entiers vers leur but, ils font montre d’une capacité extraordinaire à l’abstraction : être membre du comité de vigilance de son parti et participer au système Publifin, embaucher un chef de cabinet sans avoir aucune idée de ses activités annexes, faire campagne sur le thème de la transparence tout en émargeant chez Publifin ? Tout leur est possible. Ce n’est pas de l’aveuglement, c’est une focalisation sur leurs priorités de l’instant : être vigilant au matin et siéger chez Publifin après-midi, embaucher un chef cab compétent, remporter les élections un jour, s’intégrer au monde des intercommunales le lendemain. On en vit même qui, tout parés qu’ils étaient de l’étiquette humaniste et de l’exigence éthique inscrite dans l’ADN de leur formation, considéraient que la critique de leur chef de cabinet et de ses mandats multiples relevait du bashing. C’est dire leur capacité d’abstraction.

Dès lors, vous imaginez bien que ces gens sont parfaitement à même de tourner la page, d’oublier instantanément le système qu’ils régentaient pas plus tard qu’hier. N’ont-ils pas déjà fait la moitié du chemin en reversant à de bonnes œuvres l’argent qu’ils s’étaient approprié, que ce soit Viva For Life ou la Croix Rouge ?

Leur extraordinaire souplesse n’est pas neuve : elle leur a permis de servir l’intérêt général, par exemple d’être socialistes tout en privatisant les entreprises publiques et en lançant la chasse aux chômeurs (même si c’est une demande des libéraux, bien entendu), ou encore de promettre de refuser toute alliance gouvernementale avec des nationalistes ou de faire baisser la TVA sur l’énergie à 6%, tout en faisant l’inverse quelque temps après.

Tout ceci n’est-il pas du meilleur augure pour l’avenir ? Des gens dont la main droite ignore systématiquement ce que fait la gauche ne sont-ils pas précisément les personnes dont nous avons besoin ?

Certes, nous pourrions nous fier à Écolo qui, de près ou de loin, n’a rien à se reprocher dans ce domaine, mais voulons-nous réellement de ces politiciens éthiques ? S’ils sont au pouvoir, qu’adviendra-t-il lorsque ce sera notre propre hypocrisie qui sera sous le feu des projecteurs ? Nous sommes préoccupés de l’avenir de nos enfants, mais nous avons très envie de ce 4 x 4 diésel ? Nous compatissons à la douleur du peuple chinois, mais il faut reconnaitre qu’ils fabriquent des jouets bien meilleur marché que les Allemands ? Nous sommes solidaires des luttes des travailleurs les plus faibles, mais nous adorons faire nos courses le dimanche, calmement ? Ne vont-ils pas nous rappeler à nos principes, invoquer les conséquences de nos actes, nous remémorer nos engagements ? Pouvons-nous sérieusement prendre ce risque ?

Il est bien plus sûr de faire confiance à ceux qui ont toujours tenu les rênes du pouvoir, tournant au gré du vent, se montrant prodigues de déclarations emphatiques et de serments à la troublante sincérité. Laissons dès lors ce dossier aux professionnels. Tout compte fait, notre système libéral – ne l’oublions pas – n’est-il pas lui-même fondé sur l’axiome selon lequel aucun principe ne vaut, seul le pragmatisme le plus pur menant au bien commun ?

Alors, oui, renouvelons le contrat de sous-traitance avec ces éminences politiques et, dans une exemplaire adoption des méthodes du privé, stipulons dans la convention que, cette fois, nous ne souhaitons pas qu’ils se rémunèrent pour un travail inexistant, qu’ils cumulent honteusement, qu’ils puisent dans la caisse et qu’ils nous mentent.

Nous leur renouvelions notre confiance alors que leurs pratiques étaient évidentes… Ils ne pouvaient savoir que nous les désapprouvions. Nous n’avions pas été suffisamment clairs, voilà tout.


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.

Illustration : Sans titre, C. Mincke, 2017.