Songes et cauchemars des peuples

Bernard De Backer • le 12 mars 2018

Le rêve est un fait social trop important pour être laissé à la seule psychanalyse et aux neurosciences. Dans un roman publié il y a plus de trente ans, Le Palais des rêves, le romancier albanais Ismail Kadaré imaginait un sultan ottoman collectant les songes de ses sujets pour y déceler des indices de sédition. Plus récemment, Bernard Lahire s’est lancé dans une Interprétation sociologique des rêves, alors que Xi Jinping développait son projet de « Rêve chinois » pour concurrencer le « Rêve américain ». Le rêve est donc à la fois une expérience nocturne individuelle, nourrie par la problématique existentielle du rêveur, et un phénomène sociopolitique diurne. Il est dès lors instructif d’arpenter les dimensions collectives de cette expression des sociétés humaines et des individus qui les composent, quitte à se heurter à quelques résistances. Sigmund Freud écrivait dans la conclusion de sa célèbre Traumdeutung, « Le rêve nous mène dans l’avenir puisqu’il nous montre nos désirs réalisés ; mais cet avenir, présent pour le rêveur, est modelé, par le désir indestructible, à l’image du passé ». N’est-ce pas ce que Bourdieu nommait « l’hystérésis de l’habitus », la persistance de dispositions incorporées ? Cette prégnance du cadre « hors rêve » dans la production onirique peut nous enseigner sur ce que les sociétés révèlent d’elles-mêmes dans le dialogue intime du songe et dans son usage social, tel un passé lointain mobilisé par les sollicitations du présent.

« Un chat noir avec la lune entre les dents courait, poursuivi par une multitude de gens, laissant derrière lui les traces sanglantes de l’astre blessé… »

Ismail Kadaré, Le Palais des rêves

Commençons par le livre de Kadaré, publié en 1981 à Tirana, en Albanie, un pays alors sous la férule d’un des régimes communistes les plus oppressants et les plus intrusifs au monde. L’histoire est prudemment située à Istanbul, vers la fin du XIXe siècle. Un jeune homme, Mark-Alem Quprili, membre d’une puissante famille albanaise qui a fourni nombre de hauts fonctionnaires, de ministres et de vizirs à l’Empire ottoman, est engagé par des détours inconnus dans une étrange administration qui se nomme le Tabir Sarrail – « le Palais des Rêves ». Situé au cœur de la ville, le Palais est un bâtiment à l’architecture labyrinthique qui évoque Les Prisons imaginaires de Piranèse ou la bibliothèque du Nom de la Rose d’Umberto Eco.

Police du rêve

C’est dans ce bâtiment mystérieux que l’administration impériale conserve, trie, sélectionne et interprète les rêves [1] de ses sujets, collectés et acheminés des quatre coins de l’Empire. Cette pratique est ancestrale et les Archives contiennent des rêves relatifs à la fondation de l’Empire – les « archéorêves » – et à des évènements historiques majeurs, comme la bataille de Kosovo Poljé (1389). Les rouages de l’administration traitent la matière onirique en suivant différentes étapes, comme la collecte et la retranscription écrite dans mille-neuf-cents centres locaux, l’acheminement des retranscriptions de rêves vers la capitale, la sélection, l’interprétation et le choix épineux de Maîtres-rêves dont le plus important est soumis périodiquement au sultan. Des actes politiques peuvent en être la conséquence.

Cette machinerie gigantesque et séculaire est motivée par une conviction centrale : les rêves peuvent renseigner le Pouvoir sur « l’ambiance » politique qui règne dans les différentes provinces de l’Empire. Et, principalement, sur les velléités – mêmes inconnues des rêveurs qui ne sont que « producteurs de rêves » – de révoltes politiques ou de complots contre le Pouvoir. Ils sont comme un « sismographe » des évènements politiques souterrains, comme des « surfaces d’enregistrement » des mouvements profonds et ont dès lors un caractère prémonitoire. Dans certains cas, le rêveur est convoqué au Palais des Rêves pour fournir davantage d’informations sur le contexte du rêve, sur les associations qu’il peut fournir. Et il arrive régulièrement que des cadavres de producteurs de rêves soient exfiltrés nuitamment du Palais, afin qu’ils ne révèlent rien de ce qu’ils ont vécu.

Aux yeux du Pouvoir, les rêves des sujets peuvent être éminemment politiques, contenir des indications sur les pensées politiques les plus intimes : perceptions, jugements, projets, prémonitions, etc. Certes, la majorité des rêves ne traitent pas des sujets qui intéressent le Pouvoir, et ils sont dès lors archivés sans suite. Mais dans certains cas, leur sens fait remonter des informations du puits obscur de la nuit, qui renseignent davantage sur l’état de l’Empire et de ses provinces lointaines que n’importe quel rapport de police.

Comme on peut le deviner, le jeune Mark-Alem sera lui-même aux prises avec des rêves concernant sa famille et les soulèvements nationaux qui agitent les Balkans, notamment l’Albanie. On ne dévoilera pas la suite de l’histoire ni, bien entendu, son issue. Notons que les rêves décrits et analysés dans le roman de Kadaré obéissent au processus bien connu de la production onirique : la réactivation d’un passé incorporé à partir de l’association avec un « reste diurne », dont l’aboutissement est de nature essentiellement visuelle par analogie (métaphore ou métonymie) et condensation. La lune représente le sultan ; le chat noir la révolte ; la multitude les peuples des Balkans ; les traces sanglantes l’agonie de l’Empire [2]

Police dans le rêve

Un autre ouvrage consacré au rêve en régime totalitaire est celui de Charlotte Beradt, Rêver sous le IIIe Reich. On l’aura compris, il ne s’agit plus ici de fiction mais bien de rêves « réels » dans une situation réelle, celle de l’Allemagne de 1933 à 1939. Entre la prise de pouvoir par Hitler et son propre exil aux États-Unis, Charlotte Beradt (Juive allemande et amie d’Hannah Arendt) collecte plus de trois cents rêves auprès de personnes d’origines très différentes. Par ailleurs, les rêves collectés ne le sont pas ici par le pouvoir, mais par une femme familière de la psychanalyse, communiste et résistante au national-socialisme, qui souhaite voir de quelle manière le régime s’insinue jusque dans la vie nocturne des sujets. Cela en tant que processus d’intériorisation de la domination ou comme acte de résistance angoissée à celle-ci, notamment par le grotesque et l’humour noir. Il s’agit parfois de « compromissions » ou de « compromis », non pas au sens freudien mais au sens politique du terme.

Nous nous trouvons dès lors en grande partie à l’opposé de la fiction de Kadaré, mais avec un point commun qui est au cœur de notre sujet : le rêve est aussi un phénomène social qui manifeste des problématiques collectives de manière condensée et imagée. Le propos est de voir comment l’umwelt oppressant du régime nazi se traduit dans les productions oniriques des rêveurs. Charlotte Beradt se dégage d’une interprétation freudienne étroite, qui réduit le rêve à l’expression d’un désir refoulé et déformé pour contourner la censure du Surmoi. Ici, paradoxalement, il n’y a guère de censure et peu de libido (sauf à considérer que « tout est libido »). C’est le monde totalitaire nazi et sa propagande qui pénètrent lentement l’espace intime du dormeur, car même la nuit n’échappe pas à son emprise. Les rêves eux-mêmes, ou du moins leurs contenus tels que racontés et retranscrits dans des conditions variables, expriment le travail de « mise au pas », d’accommodement progressif au nazisme, selon les dispositions et les identités des rêveurs. Chacun de ceux-ci, selon son parcours, ses opinions politiques et sa position sociale, va témoigner de sa révolte, de sa résistance ou de son intériorisation de l’idéologie et des pratiques du pouvoir nazi mises en œuvre par ses organes. Mais, dans certains cas, c’est d’une véritable adhésion qu’il s’agit, parfois non dénuée de coloration érotique envers les chefs nazis, y compris chez certaines rêveuses juives. Les rêveurs sont majoritairement des victimes ou des adversaires du nazisme, pas des propagandistes. Nous ne saurons dès lors pas ce que rêvaient Hitler, Goebbels ou Himmler.

Là où tu rêves, nous sommes aussi

Est-ce un hasard si les livres dont nous parlons sont relatifs aux rapports entre des rêves et un régime totalitaire ? Nous ne le pensons pas. La nuit et le rêve sont en effet couramment perçus comme des espaces de liberté, ou, pour le moins, d’intimité inviolables que le monde extérieur ne pourrait investir. Quoi de plus représentatif, dès lors, de la puissance totalitaire que sa capacité de pénétrer le rêve ? Que ce soit dans le roman de Kadaré, pour y déceler les velléités de subversion du sultan, ou dans les rêves collectés par C. Beradt, afin d’y discerner les formes angoissées de défense, d’accommodement ou d’assujettissement au nazisme. Pour paraphraser la célèbre formule freudienne [3], « Là où tu rêves, nous sommes aussi ». Le « nous » étant ici le pouvoir totalitaire et, par extension, le social sous diverses formes, notamment celle des expériences de socialisation, de la vie en société et des rapports de domination. Le mot « police » vient en effet du grec πόλις qui signifie « cité », soit, plus largement, le monde social. Le rêve est donc aussi un phénomène sociologique. Autant sur le versant de sa production que sur celui de son usage social et politique.

C’est bien l’idée que défend avec brio – et de manière très documentée, notamment sous l’angle historique et celui de la littérature scientifique – le sociologue Bernard Lahire dans le passionnant premier volume de son dyptique consacré à L’interprétation sociologique des rêves (Lahire, 2018). Ce premier ouvrage vise, selon l’auteur, à « construire une théorie intégratrice et empiriquement pertinente […] permettant de faire entrer le rêve (les logiques de sa production et pas seulement ses usages ou ses interprétations) dans l’univers des sciences sociales ». Le second, non encore publié, visera « la compréhension d’un matériau empirique bien délimité » dont le modèle théorique permettra l’intelligibilité.

La synthèse de la littérature par l’auteur montre bien que cette ambition n’est pas neuve, mais qu’elle n’avait pas encore été systématisée, sinon de manière quantitative aux États-Unis. En Europe, des logiques de « chasse gardée », surtout par la psychanalyse et les neurosciences, ont longtemps inhibé cette investigation. « Comme le château du conte de fées dans lequel on voudrait pénétrer, l’objet-rêve est entouré de ronces et protégé par un dragon. Ces ronces, ce dragon, qui rendent l’accès au rêve difficile, ce sont toutes les tentatives passées d’interprétation des rêves et, tout particulièrement, celle que représente la psychanalyse. » écrit Bernard Lahire. Tout en rendant hommage à Freud, qui a produit la première théorie globale du rêve [4], l’auteur s’en distancie nettement, de manière longuement argumentée, sur trois points : la survalorisation de l’enfance et des relations intrafamiliales précoces, la théorie du refoulement sexuel et celle, concomitante, de la censure. Pour le sociologue, le rêve est totalement dénué de censure [5]. Ce qui le rend parfois – ce n’est pas toujours le cas – si difficile à comprendre au réveil, ce n’est pas qu’il véhicule un message secret, un désir inconscient refoulé par le rêveur ; c’est qu’il constitue une « communication de soi à soi » dans l’intimité de la nuit, délivré des conventions et des contraintes du langage éveillé et exprimé dans une forme spécifique, tel un idiolecte (un langage propre à une seul individu). Il est le « précipité visuel » de la problématique existentielle du rêveur – familiale, sociale, amoureuse, intellectuelle, politique, sexuelle, etc.

Le primat du refoulé sexuel ne tient dès lors plus de manière absolue, même si un certain nombre de rêves peuvent avoir une connotation érotique. Enfin, l’importance apportée à la problématique familiale et œdipienne paraît également démesurée, ce qui n’empêche pas le passé incorporé, et constamment remanié durant la trajectoire sociale du rêveur, de jouer un rôle fondamental dans le processus onirique. Comme l’exprimait le psychologue belge Joseph Delboeuf [6], souvent cité par Lahire, « Le présent n’est pas gros du futur ; il est gros du passé ». Ce que soulignait aussi Freud, mais en se limitant à la petite enfance.

Le rêve est donc une pratique individuelle, qui, dans le cadre particulier du sommeil, est constitué d’un récit visuel provoqué par des stimuli internes ou externes, associant un passé incorporé à des évènements similaires récents (le « résidu diurne », selon Freud). En d’autres mots, le « hors cadre diurne » provoque la remémoration d’évènements anciens en rapport avec la problématique existentielle actuelle du rêveur. Le produit de cette activité est un flux d’images, dont seulement quelques séquences nous parviennent au réveil. Le « rêve réel » nous est donc inaccessible ; seul demeure le récit de sa remémoration partielle.

Mais comme pour n’importe quelle pratique individuelle, le rêve peut faire l’objet d’une analyse sociologique et « entrer dans la grande maison des sciences sociales » (Lahire). Ce qui ne se fera pas sans « résistances », pour reprendre une notion que les psychanalystes ont souvent opposée à ceux qui critiquaient ou historicisaient leur discipline et ses concepts (ce qui relativisait leur universalité supposée). Le livre de C. Beradt, parmi d’autres, nous montre que les productions oniriques sont bien conditionnées par le monde social, autant celui du contexte immédiat que celui du passé, constamment remanié par les expériences du sujet. Il nous renseigne sur les différentes formes de rejet, d’accommodement ou d’assujettissement à un régime politique totalitaire. On retrouve des exemples similaires dans Les chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline, d’Orlando Figes (2009).

Primo Levi et les songes de déportés

Il ressort de ce qui précède que le rêve est un phénomène éminemment social, car « ce qui pense en nous » durant la nuit est un nouage de l’expérience sociale présente et passée dans laquelle nous sommes immergés. Il en résulte, comme le montre bien C. Beradt, que des rêveurs mis dans des situations identiques peuvent faire des rêves très semblables.

On en trouve un exemple saisissant dans ce rêve prémonitoire [7] rapporté par Primo Levi dans Si c’est un homme (1987). Alors qu’il dort dans le Vernichtungsglager [8] d’Auschwitz III, il rêve qu’il est de retour dans sa famille, et qu’il raconte ce qu’il a vécu. A sa grande surprise, écrit-il, « […] je m’aperçois que mes auditeurs ne me suivent pas. Ils sont même complètement indifférents : ils parlent confusément d’autre chose entre eux, comme si je n’étais pas là. Ma sœur me regarde, se lève et s’en va sans un mot. Alors une désolation totale m’envahit, comme certains désespoirs enfouis dans les souvenirs de la petite enfance, une douleur à l’état pur… ». Il se rappelle au réveil « que ce rêve n’est pas un rêve quelconque, mais que depuis mon arrivée je l’ai déjà fait je ne sais combien de fois, avec seulement quelques variantes dans le cadre et les détails. » Il le raconte à son compagnon de déportation, Alberto, qui lui confie qu’il fait aussi ce rêve, et que beaucoup d’autres camarades le font également ; « peut-être tous ». Les déportés rêvent qu’ils sont de retour chez eux mais que personne ne s’intéresse à ce qu’ils racontent. Leur expérience est incommunicable.

Cet exemple extrême nous indique que le rêve est souvent récurrent, qu’il associe un passé plus ou moins lointain (souvenirs de la petite enfance, cercle familial) à un contexte actuel (déportation à Auschwitz, désir de liberté), et qu’il peut survenir en même temps chez de nombreuses personnes qui partagent la même condition. Ce phénomène est décrit en détail dans le livre de Lahire, et nous pouvons en déduire que non seulement le rêve individuel est tissé par le social, mais qu’il existe une certaine forme de convergence collective des rêves individuels. En d’autres mots, que l’identité collective s’exprime aussi dans les rêves et qu’ils en constituent sans doute la part immergée, à la manière des icebergs.

Cela rejoint et contredit en partie le juriste et psychanalyste Pierre Legendre : « En concluant cette conférence, je me souviens d’un propos que j’adressai à des étudiants pour illustrer la difficulté de la communication humaine : personne ne rêve à la place d’un autre. Cela prouve à la fois la solitude de l’homme dans son rapport à lui-même, et son incapacité de faire passer dans la parole le fond de son être, sa propre part d’inconnu. Et cela vaut pour les cultures, à la fois solitaires et opaques à elles-mêmes, toujours confrontées à la difficulté de communiquer » [Legendre, 2004, souligné par l’auteur]. Le fait de ne pas pouvoir rêver à la place d’un autre, conditionné par le caractère unique des trajectoires individuelles (la famille d’Alberto n’est pas celle de Primo), n’empêche pas de faire des rêves presque identiques, comme les déportés d’Auschwitz ou les rêveurs de Charlotte Beradt. De même, les cultures et identités collectives ont leur part d’expression onirique commune, différente des autres, sans pour autant les rendre incommunicables : Legendre donne sa conférence au … Japon.

Géopolitique du rêve

Cette dimension onirique partagée est bien illustrée par l’usage politique diurne qui est fait du rêve collectif, les composantes des « rêves nationaux » [9] étant ancrées dans une histoire longue et une identité partagées, mais cependant toujours présentée de manière heureuse (comme le mot « rêve » dans le langage courant, et contrairement aux rêves réels qui sont majoritairement malheureux, comme le note Lahire sur la base de données statistiques) [10]. Ce serait cette vision positive qui aurait, selon le sociologue, influencé la théorie freudienne du rêve comme « réalisation d’un désir ». Du moins avant la première Guerre mondiale et les névroses de guerre associées, qui feront introduire la pulsion de mort dans la « seconde topique » du fondateur de la psychanalyse.

Si le rêve national est une projection heureuse et utopique vers le futur, il est lui aussi « gros du passé ». Ainsi, le « rêve chinois », prôné par Xi Jinping, est une association de modernité technoscientifique, de confucianisme holiste, de passé impérial autoritaire et d’autochtonie tellurique ancestrale. De la même manière, le « rêve américain » est ancré dans l’acte fondateur des Pilgrim Fathers fuyant les persécutions religieuses et entamant une nouvelle vie dans les colonies de Nouvelle-Angleterre, imprégnés par l’ethos économique protestant et la recherche du bonheur individuel. Le mouvement de conquête de l’Ouest prolongeant celui des Pères fondateurs, c’est la mystique de la « frontière » au-delà de laquelle se trouverait le Paradis [11] qui fonda le rêve américain, marqué par les idées de mobilité (géographique, sociale, professionnelle) et de liberté individuelle, que l’on retrouve de manière emblématique chez Elon Musk à la conquête de la nouvelle frontière de l’espace.

Les rêves chinois et américain sont donc opposés sur de nombreux points, tels ceux de l’individualisme, de la liberté et de la mobilité. Ainsi, au-delà de ce qui peut opposer ces deux puissances mondiales sur les plans stratégique et économique, des ressorts bien plus profonds sont actionnés par l’usage du rêve chinois pour faire concurrence à son homologue américain. Et si ces ressorts sont sollicités, c’est bien parce qu’ils trouvent un écho et « parlent » au plus intime des populations concernées.

On retrouve un même usage politique du rêve en Pologne, même si la langue polonaise (comme la russe) distingue le rêve nocturne (sen) de la projection utopique diurne (marzenie). L’homme fort du parti au pouvoir (le PiS), Jarosław Kaczyński, a publié un livre programmatique avant les élections de 2015 qui est titré La Pologne de nos rêves (2011) [12]. Mais la mise en œuvre de ce rêve ne fait pas que des heureux, notamment en Pologne. Des critiques du régime renversent ironiquement le symbole onirique en parlant de « La Pologne de nos mauvais rêves » (Piotr Porayski-Pomsta, 2017) et en dénoncent le caractère « passéiste ». Comme l’écrivait un peu rudement Marcel Mauss dans son Essai sur le don, « La société se paie toujours elle-même de la fausse monnaie de son rêve ».

Références

  • Beradt, Charlotte, Rêver sous le IIIe Reich, Payot, 2002
  • Besson, Gisèle et Schmitt, Jean-Claude (dir.), Rêver de soi. Les songes autobiographiques au Moyen Âge, Anacharsis, 2017
  • Carroy, Jacqueline, Nuits savantes. Une histoire des rêves (1800-1945), En temps et lieu, Éditions de l’EHESS, 2012
  • De Backer, Bernard, « Le rêve chinois », blog « Le dessus des cartes », La Revue nouvelle, 30 novembre 2017
  • Dumont, Gérard-François, Rêve américain, éd. Ellipses, 2011
  • Figes, Orlando, Les chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline, éd. Denoël, 2009
  • Imbolo, Mbue, Voici venir les rêveurs, éd. Belfond, 2016
  • Kadaré, Ismail, Le Palais des rêves, éd. Fayard, 1990
  • Kaczyński, Jarosław, Polska naszych marzeń, Drukarnia Akapit, 2011 (« La Pologne de nos rêves », non traduit)
  • Lahire, Bernard, L’interprétation sociologique des rêves, éd. La Découverte, 2018
  • Legendre, Pierre, Ce que l’Occident ne voit pas de l’Occident. Conférences au Japon, Paris, Ed. Mille et une nuits, 2004
  • Levi, Primo, Si c’est un homme, Juliard 1987 (pour la traduction française)
  • Porayski-Pomsta, Piotr, « La Pologne de nos mauvais rêves », Esprit, 2017/12

France Culture, « Histoire des rêves », émission La fabrique de l’histoire du 8 au 11 mai 2017.

  • « Rêves et cauchemars politiques au XXe siècle »
  • « Rêver sous le Troisième Reich »
  • « Oracles, divinations et révélations »
  • « Quels sont les apports de la psychanalyse à l’histoire ? ».

France Culture, trois émissions sur L’interprétation sociologique des rêves.

  • « Le rêve, cet obscur objet sociologique », La suite dans les idées, 13 janvier 2018
  • « L’interprétation sociologique des rêves », Les chemins de la philosophie, 20 janvier 2018
  • « Jusqu’au bout de nos rêves avec Bernard Lahire », La grande table, 6 février 2018

Illustration : Les Prisons imaginaires, Piranèse (1761)

[1En langue française, le mot rêve, qui a supplanté celui de songe à la fin du XVIIe siècle, proviendrait du latin populaire exvagus qui signifie divaguer. La racine est identique à celle de vagabond, d’errant (vagus).

[2Mais on pourrait tout aussi bien associer la lune à la liberté, le chat noir au tyran (comme le fit le chanteur soviétique Boulat Okoudjava dans sa célèbre chanson Le chat noir, qui représente Staline avec ses grosses moustaches), la multitude des gens aux peuples balkaniques en quête de liberté. Le sens est assez proche dans les deux interprétations, à défaut de connaître les associations du rêveur qui en sont la clé.

[3Wo Es war soll Ich werden, « Là où c’était, je dois advenir ». Cette phrase de Freud a fait l’objet de diverses traductions en langue française, variant selon le courant psychanalytique (les « freudiens », par exemple, traduiront par « Le moi doit déloger le ça »). Nous utilisons ici celle de Lacan, bon germaniste.

[4De sa production et de son interprétation dans le cadre d’une théorie et d’une clinique des troubles psychiques, mais également d’une métapsychologie (production artistique, mythologie…).

[5C’est bien pour cette raison que, dans Le Palais des rêves, le Sultan désire connaître les rêves de ses sujets qui contiennent, sous une forme imagée, des contenus qui échappent à la censure. La difficulté de leur interprétation tient à la forme de leur expression et non à une censure mise en œuvre par le rêveur.

[6Auteur notamment de Le sommeil et les rêves considérés principalement dans leurs rapports avec les théories de la certitude et de la mémoire, Félix Alcan, 1885.

[7Prémonitoire dans le sens où les témoignages des rescapés des camps ne furent pas crus, et Primo Levi lui-même éprouva les pires difficultés à publier le livre dans lequel était raconté ce rêve d’incrédulité. L’écrivain Jean Cayrol, rescapé des camps nazis, a également analysé des rêves de déportés.

[8Baraque destinée aux déportés voués à l’extermination.

[9On peut bien entendu évoquer d’autres collectifs humains que des nations ou des peuples : catégories sociales, communautés religieuses, groupes professionnels (voir les « rêves de charcutiers » évoqués par Bernard Lahire), migrants, communautés de genre, etc.

[10Au Moyen Âge, le rêve était perçu comme « une visite venant de l’extérieur » et l’on parlait de « songes venant de Dieu ou de songes venant du Diable ». Ces derniers étaient souvent des cauchemars. Les moines furent les premiers à consigner leurs rêves et à les interpréter, ceci pour des raisons liées à leur statut mais aussi à leur mode de vie (réveils fréquents la nuit). Voir Besson, Gisèle et Schmitt, Jean-Claude, 2017.

[11Comme le notait le gouverneur de Virginie en 1774, les Américains « imaginent toujours que la Terre qui est plus lointaine est meilleure que celle sur laquelle ils se sont établis. Et il ajouta malicieusement que « s’ils avaient atteint le Paradis, ils se remettraient encore en route s’ils entendaient parler d’une meilleure terre plus à l’Ouest » (source Wikipedia, nous traduisons). Ce Drang nach Westen n’est pas sans rappeler le désir de trouver le Passage du Nord-Ouest, comme l’illustre le film de Terence Malick, Le Nouveau Monde. Je me permets de renvoyer ici à mon article, « Passage du Nord-Ouest », La Revue nouvelle, octobre 2007.

[12Il est piquant de noter que les frères jumeaux Lech et Jarosław Kaczyński ont joué enfants (ils avaient 12 ans) dans le film Histoire de deux enfants qui volèrent la Lune (1962). Lech Wałęsa avait par ailleurs appelé à construire « La Pologne de nos rêves » lors du premier congrès du syndicat Solidarność en septembre 1981. Il fut arrêté par la police dans la nuit du 13 au 14 décembre 1981.