Somalie. Sortie du tunnel ou illusion diplomatique ?

Mohamed Abdillahi Bahdon

La prise d’otages dans le centre commercial Westgate de Nairobi le 21 septembre dernier soulève la question de la stabilité de tous les pays de la Corne de l’Afrique, notamment de la Somalie, qui souffrent d’une instabilité politique nationale et régionale. La République démocratique de la Somalie est un grand pays de la Corne de l’Afrique, l’une des régions africaines les plus stratégiques. En effet, plus que ses ressources, c’est sa position géographique et sa proximité avec l’Arabie et ses ressources pétrolières et gazières qui ont fait du territoire somalien un lieu d’affrontement entre les puissances coloniales européennes (France, Italie et Royaume Uni) du XIXe siècle et les deux superpuissances de la guerre froide.

Elle s’est créée en 1960 à la suite de l’union de deux colonies : le Somaliland (colonie britannique) et la Somalie italienne (le centre et le sud). Considérée comme un pays particulier par son homogénéité linguistique, culturelle, ethnique et religieuse, elle avait pratiquement tout pour «  réussir  » la construction d’un État-nation après l’accession à l’indépendance des colonies africaines.

Sans remonter loin dans le temps, l’histoire de la société somalienne est marquée par un nationalisme irrédentiste et revendicatif dans les années 1940. La jeunesse nationaliste a été un acteur incontournable dans la vie politique et sociale des deux ex-colonies. Dirigée par des nationalistes de l’époque coloniale, la république indépendante s’engage, pour des raisons territoriales, dans une politique belliqueuse contre ses voisins et, en particulier, l’Éthiopie.

En 2011, le pessimisme à propos d’une éventuelle solution du conflit somalien était encore dominant depuis la chute du dernier dictateur, le général président Mohamed Siyaad Barre. Le pouvoir central a disparu et a fait place à des affrontements meurtriers dont la principale victime est la population, qui souffre encore aujourd’hui des conséquences humanitaires et sociales de deux décennies de crise sociopolitique. La communauté internationale s’est impliquée dès 1991, mais de manière intéressée et sans coordination entre les différents acteurs régionaux et internationaux (ONU, les pays européens et les États-Unis avec l’opération Restaure Hope) avant de s’en désintéresser totalement. Or avec les attentats du 11 septembre 2001, la diplomatie étasunienne a manifesté un certain intérêt, surtout pour le renforcement de sa sécurité dans cette région et sa politique de lutte contre le terrorisme international.

Depuis la fin de l’année 2011, on assiste à un «  changement  » tant de la part de la classe politique somalienne que de la communauté des États de la région comme des puissances occidentales. En 2012, au-delà des attaques meurtrières perpétrées par les groupes islamistes, la situation politique et socioéconomique s’améliore.

Il faut d’abord clarifier de quelle Somalie on parle dans les médias et les discours diplomatiques. En effet depuis 1991, le Somaliland [1], l’ex-colonie britannique, a proclamé son indépendance, mais elle n’est pas reconnue par la communauté internationale. À part cette ex-région, une autre région s’est autoproclamée autonome en 1998. C’est le Puntland, située entre le grand Sud et le Somaliland. Son premier président, ancien député à Mogadiscio et président du Front somalien du salut démocratique, a présidé le gouvernement somalien d’Abdullahi Yusuf Ahmed. D’octobre 2004 au 29 décembre 2008, il fut président du gouvernement de transition. Le Puntland a souffert jusqu’au début de l’année 2012 de la piraterie, du trafic d’êtres humains vers le Yémen et d’enlèvements d’étrangers dus à la multiplication d’organisations criminelles qui demeurent largement impunies. Le Somaliland et le Puntland se disputent sur la délimitation de leurs frontières respectives et notamment dans les provinces de Sool et Saanag.

Quand on parle de la Somalie, on fait donc référence à la partie en conflit où les forces islamistes comme l’Union des tribunaux islamistes et les Al-Schabbaab interviennent, mais où il y a aussi des forces militaires étrangères, les troupes déployées par l’Union africaine avec l’appui juridique et financier du Conseil de sécurité et de l’Union européenne.

Une classe politique et une société en recomposition

La classe politique somalienne a beaucoup changé. La disparition des chefs de guerre et des élites du régime autoritaire a laissé la place à d’autres mouvements politiques et religieux sans oublier les groupes régionaux, qui s’affirment surtout au sud. Suivant les recommandations des différentes conférences et rencontres sur la Somalie, un gouvernement de transition et un processus électoral ont été mis en place, mais sans la participation des citoyens. En 2008, après la chute du premier président «  élu  » d’un gouvernement de transition par le Parlement à Nairobi, un islamiste modéré a été «  élu  » par le Parlement en exil à Djibouti, Sharif Sheikh Ahmed [2].

En septembre 2012, l’institution parlementaire, composée de 275 membres, a élu un nouveau président, le troisième depuis les années 2000. Vingt-cinq candidats, tous des hommes, s’étaient présentés. C’est au deuxiè­me tour, face au président sortant Sharif Sheikh Ahmed, qu’Hassan Sheikh Mohamoud a été élu avec 190 votes contre 79. Comme il est devenu de tradition depuis quelques années, un mois après il a nommé un Premier ministre. Son élection a été une surprise pour les observateurs de la situation politique et sociale de ce pays, ravagé par des décennies d’anarchie politique et sociale. Son élection a été présentée comme le début du processus de reconstruction d’un État central dont la Somalie est privée depuis la chute du président Siyaad Barre en 1991.

Hassan Sheikh Mohamoud est le fondateur d’une université et professeur de technologie à l’université nationale de Somalie à Mogadiscio. Il n’a jamais été ministre dans aucun gouvernement sous la présidence du général Mohamed Siyaad Barre, il n’a participé à aucun groupe armé après la chute du régime autoritaire du général président. Mais c’est un activiste proche du parti Al-Islah, qui a une certaine affinité idéologique avec le parti égyptien des Frères musulmans. Politiquement, il est indépendant et ouvert au dialogue avec tous les acteurs de la vie politique et sociale du pays. Son passé et sa neutralité compensent son absence de gestion des affaires publiques.

Se démarquant de ses prédécesseurs des dernières années, il a nommé des femmes à des postes importants. Sur les dix membres du gouvernement nommé en octobre 2012, on compte deux femmes : la ministre de la Fonction publique et celle des Affaires étrangères, Fawzia Yusuf Haji Adan. Membre de la diaspora somalienne, elle est originaire du Somaliland. Pour symbolique que soit cette nomination, comme elle-même le reconnait, ce geste reflète au moins un changement dans la classe politique somalienne. Pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas participer à la stabilité du pays et à la pacification ?

Mais on ne peut ignorer et sous-estimer l’apport d’acteurs régionaux, tant des États (la République de Djibouti, l’Éthiopie, le Kenya [3]) que de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD [4]). Si les interventions militaires occupent l’actualité depuis 2006, les négociations et conférences organisées par les pays de la sous-région ont abouti, avec l’appui d’autres pays et organisations internationales et régionales, à la mise en place d’un nouveau système politique. L’IGAD a joué timidement un rôle important dans la résolution des conflits politiques de ses membres, comme la Somalie, mais aussi le Soudan. Mais après la création de l’Union africaine (UA) et surtout l’apparition d’un organe avec compétence de résolution des conflits armés et internes, le Conseil de paix et de sécurité (CPS), son rôle a été renforcé ; elle s’est vu attribuer par le CPS une mission de résolution du conflit somalien. Et en 2007, l’UA décide de créer avec l’appui du Conseil de sécurité des Nations unies la mission Amisom, composée de militaires des pays africains, essentiellement du Burundi et de l’Ouganda.

Cette nouvelle dynamique régionale et sous-régionale n’a pas exclu les interventions des États limitrophes. En effet, l’Éthiopie à deux reprises (2006 et 2011) comme le Kenya en octobre 2011 sont intervenus militairement dans le conflit somalien à des moments où les gouvernements de transition étaient menacés par des groupes islamistes. Mais au-delà de l’appui qu’ils apportent à ces gouvernements, ces interventions répondent à des intérêts nationaux, essentiellement sécuritaires et économiques, et elles sont soutenues militairement par les États-Unis et certains pays européens. Les groupes islamistes, qui opèrent dans ce pays, sont liés au réseau Al-Qaeda et constituent une forte menace pour la stabilité du gouvernement élu en septembre 2012.

Si la solution militaire est inévitable pour déloger des terroristes et sauver des civils dans un conflit, elle ne peut, cependant, constituer une solution pour un conflit complexe qui implique tant des acteurs locaux qu’étrangers. En effet, elle ne peut que maintenir le cycle de violence comme en Irak et en Afghanistan.

Le retour de l’action diplomatique

Depuis 2011, on observe des actions diplomatiques, menées par des pays ou des organisations internationales. Dès 1992, le conflit somalien, la destruction de l’État et l’aggravation de la situation humanitaire avaient fait l’objet d’actions de la part de la communauté internationale, conformément à la nouvelle configuration des relations internationales de l’après-guerre froide. Les intervenants avaient réagi en fonction du développement de la situation politique et sécuritaire de la Somalie sans vraiment d’agenda commun et clair. En effet, la récupération de la capitale et des grandes villes par le gouvernement somalien de transition, avec l’aide de l’Amisom, la présence des troupes éthiopiennes et kenyanes et donc la réduction de la menace des islamistes et des pirates ont conduit le Royaume Uni, la Turquie et la diplomatie européenne à mettre en place de nouvelles politiques. L’ouverture d’ambassades par ces deux pays a sans doute constitué un geste important, fût-il symbolique.

Le Royaume Uni a organisé en 2012 une conférence [5] réunissant à Londres plus de cinquante pays et des organisations internationales et régionales (les Nations unies, l’Union africaine et la Ligue arabe) avec la participation du président Sharif Sheikh Ahmed. Fait nouveau, le Somaliland participe aussi à cette conférence comme invité [6]. Comme pour justifier le virage diplomatique de son pays, David Cameron affirmait que «  les problèmes de la Somalie ont été jugés tout simplement trop difficiles et trop éloignés pour être pris en compte. Pareil fatalisme a nui à la Somalie, mais aussi à la Grande Bretagne  ». En collaboration avec le nouveau président élu en septembre 2012, David Cameron a accueilli une deuxième conférence sur le sol britannique en mai 2013 coprésidée par le président somalien Hassan Sheik Mohamoud. Le Royaume Uni ne se limite pas seulement à des gestes et des rencontres, il apporte son aide à l’organisation de l’administration centrale par la présence de conseillers dans les ministères et en aidant les membres de la diaspora somalienne, comme l’actuel maire de Mogadiscio, installés dans les villes britanniques à rentrer pour participer à la phase de reconstruction. Quant à la Turquie, puissance émergente, elle apparait sur la scène somalienne d’abord par le déploiement des fondations religieuses, qui apportent de l’aide humanitaire surtout durant la famine de l’été 2011, et ensuite en organisant une conférence internationale les 31 mai et 1erjuin 2012 à Istanbul en présence du président Sharif Sheikh Ahmed [7].

Pour sa part, l’Union européenne a été ces derniers temps un partenaire important dans la résolution de la crise somalienne. Elle est le premier contributeur de l’aide humanitaire et institutionnelle à la Somalie. Mais elle n’est pas seulement le premier donateur (plus d’un milliard d’euros entre 2008 et 2013), sa diplomatie intervient dans des secteurs clés pour la reconstruction de l’État : la lutte contre la piraterie, la stabilité et la sécurité, la formation d’une armée nationale somalienne, le partenariat avec l’Union africaine, qui se traduit par un appui financier aux opérations de maintien de la paix dans ce pays comme dans le reste du continent…

La conférence du 16 septembre dernier co-organisée par la Commission européenne et la présidence somalienne à Bruxelles, à laquelle ont pris part des pays de la région comme l’Éthiopie, la République de Djibouti et le Soudan du Sud, a constaté l’amélioration de la gestion du gouvernement fédéral sur les plans économique et de la sécurité (une forte baisse des attentats à Mogadiscio), mais la situation est loin d’être stable. Catherine Ashton parlait d’une «  gouvernance émergente  ». Pour sa part, le Conseil de sécurité des Nations unies a remplacé son bureau politique des Nations unies pour la Somalie par une Mission d’assistance des Nations unies en Somalie (Manusom [8]). Le but poursuivi devait permettre l’adoption d’une feuille de route fondée sur les principes du New Deal [9] pour les États fragiles. Or la Somalie ne correspond pas à cette situation, parce que le conflit continue encore.

Conclusion

Les dernières conférences organisées par des pays du Nord et l’Europe, intégrant les acteurs régionaux, montrent l’implication de la communauté internationale. La résolution du conflit somalien ne peut se résumer aux résultats de telles rencontres, encore faut-il que des actions pragmatiques et concrètes soient entreprises par les différentes parties en présence. On n’a pas ouvert un dialogue national qui inclut les différentes forces politiques et sociales du pays. Mais tous les groupes ne sont pas disposés à un dialogue. La sécurité et la stabilité restent les principaux défis du nouveau président somalien. Sans doute la reconstruction de l’État et de ses institutions passe par l’établissement de la sécurité et de la stabilité, mais elle doit s’opérer à partir de nouvelles bases, non seulement claniques — qui sont à l’origine du conflit —, mais régionale, ce qui nécessite le consensus de tous les acteurs. Le futur de la Somalie, c’est aussi la résolution de la situation du Somaliland. Comment faut-il l’intégrer dans le nouveau paysage fédéral qui se dessine ?

[1Le Somaliland présente moins de risques de guerre que le reste du pays. Les nouvelles autorités, à savoir les membres du Mouvement national somalien, qui a combattu l’ex-président Mohamed Siyaad Barre, avaient entamé un processus de réconciliation entre les différents groupes en recourant au droit traditionnel et aux techniques modernes de l’organisation politique du territoire. Depuis 1991, quatre présidents élus se sont succédé. Si la situation de ce territoire n’est pas comparable à celle du reste du pays, néanmoins il existe quelques tensions. Le 29 novembre 2008, des attentats à la bombe ont été commis contre des installations des Nations unies et d’autres endroits à Hargeysa, la capitale.

[2Il avait affronté deux autres candidats dont le fils de l’ancien président somalien, Mohamed Siyaad Barre, qui s’est retiré. Il l’a emporté au deuxième tour avec 293 voix contre 126 pour le troisième candidat, Nour Hassan Hussein. Celui-ci a été l’un des fondateurs de l’Union des tribunaux islamistes. L’UTI n’est pas un groupe monolithique. En 2006, deux groupes s’affrontaient, les radicaux et les modérés. Il a été membre des modérés.

[3Ces trois pays ont accueilli plusieurs conférences, sur la réconciliation nationale somalienne et l’organisation d’élections du Parlement et du gouvernement de transition. La première conférence eut lieu à Djibouti-ville en juillet 1991.

[4C’est une organisation créée en 1986 dans la capitale de la République de Djibouti. Elle regroupe la République fédérale démocratique d’Éthiopie, la République de Djibouti, l’Erythrée, le Kenya, la République démocratique de Somalie (toujours membres), l’Ouganda, le Soudan et le Soudan du Sud (depuis 2012).

[5Les organisateurs de cette conférence du 20 février 2012 se sont fixé comme programme : l’encouragement du processus politique vers un État fédéral, l’extension du mandat de la force de l’Union africaine (Amisom), l’intensification de la lutte contre la menace terroriste, les opérations maritimes contre les pirates et leur traduction devant la justice, le financement des régions, le renforcement de l’aide humanitaire.

[6Depuis la proclamation de son «  indépendance  », non reconnue par les Nations unies, ni par les organisations régionales comme l’Union africaine ou la Ligue des États arabes, le Somaliland n’a pris part à aucune rencontre sur le futur de la Somalie. Or en février 2012, il est invité. Le ministre des Pêches et des Ports, Abdillahi Jama Geeljire, affirmait que «  Le Somaliland a été invité sur un pied d’égalité avec les autres nations participantes ; c’est une opportunité en or pour notre pays et cela va nous donner une visibilité qui va nous permettre d’exposer notre cas. Nous avons ainsi la possibilité de partager notre expérience avec nos frères somaliens et de leur montrer comment nous avons bâti la paix et la stabilité que nous connaissons aujourd’hui et auxquelles ils aspirent  ».

[7Le thème était : «  Préparer l’avenir de la Somalie. Objectifs 2015  ». Ses organisateurs ont choisi une formule, qui lie politique et développement par la constitution de forums sur l’eau, l’énergie, les routes…

[8Le mandat de la Manusom consiste à appuyer les efforts de réconciliation et de médiation, d’apporter des conseils stratégiques pour l’édification de l’État, plus particulièrement dans le domaine de la sécurité et de l’État de droit, d’œuvrer en faveur du renforcement des capacités nationales de promotion des droits de l’homme et de fournir un appui à la coordination des initiatives de la communauté internationale.

[9Le New Deal est un document signé en Corée du Sud par une quarantaine de pays et d’institutions dont les objectifs sont la consolidation de la paix et la garantie de prospérité des États qui se trouvent dans une phase de transition postconflit.