Soljénitsyne et les Lumières d’Estonie

Bernard De Backer

Les premières images d’Alexandre Nevski sont familières aux cinéphiles : mamelons herbeux où reposent crânes et ossements picorés par des corbeaux, flèches fichées dans le sable, casques reposant à terre, carcasses de drakkars dont les proues défient l’horizon. Bientôt, des pêcheurs drapés de lin, alignés en demi-cercle, halent un filet hors de l’eau, baignés dans un flot musical signé Prokofiev. Derrière eux, est-ce la mer ? Pas une seule vague ne remue sur cette étendue d’eau parcourue de nuages blancs. C’est un lac étincelant, un lac immense aux confins de la Russie et des terres baltes que les chevaliers teutoniques ont conquises au début du XIIIe siècle, après avoir christianisé la Prusse. À quelques dizaines de kilomètres, sur l’autre rivage du lac Peïpous, son nom estonien, ils ont fondé la ville de Dorpat (Tartu) qui deviendra bientôt membre de la Hanse. Après leur croisade contre les dernières terres païennes d’Europe, ils se lancent à l’assaut de la Russie pour y imposer le christianisme latin. Déjà, ils occupent Pskov, non loin de la frontière estonienne actuelle. Du côté russe, la cité-État de Novgorod élit Alexandre Nevski à sa tête pour affronter les chevaliers avec l’aide des archers mongols. Le prince-évêque de Dorpat, Hermann von Buxhövden, qui a construit une cathédrale sur les hauteurs de la ville, mène les troupes teutoniques sur le lac gelé. La suite est connue : les chevaliers sont vaincus par la glace qui cède sous les sabots des chevaux. Né à Riga, Sergueï Eisenstein, fils de Mikhaïl Eisenstein, architecte des plus belles maisons Art nouveau de la ville, verra son film sortir à Moscou fin 1938, à l’issue de la Grande Terreur. Il recevra le prix Staline en 1945 pour Ivan le Terrible, au grand bonheur de l’égocrate [1].

Après la défaite teutonique (avril 1242) au lac des Tchoudes, son nom côté russe, celui-ci demeurera la frontière entre les possessions des chevaliers allemands — la Livonie, qui réunit la majorité des territoires actuels de l’Estonie et de la Lettonie [2] — et le monde russe, ce dernier passant bientôt sous la coupe de Moscou. Progressivement christianisée, la Livonie utilisera l’allemand comme langue officielle pendant des siècles, même durant la courte occupation suédoise qui favorisera la création de la célèbre université de Dorpat, en 1632. Dans la foulée du schisme de l’Église orthodoxe russe en 1666, des milliers de « vieux-croyants » rejetant les réformes se réfugieront pour échapper à la répression tsariste sur la rive occidentale du lac, où ils sont toujours établis. Puis la Russie s’emparera de la Livonie en 1720, fermera l’université de Dorpat qui sera déplacée à Pärnu, au bord de la Baltique, avant de se raviser sous Alexandre Ier en 1802. Les Germano-Baltes continueront cependant d’occuper le haut du pavé dans les villes. Dans le monde rural, de vastes manoirs restent la propriété de leurs barons jusqu’à la réforme agraire de 1919. L’université de Dorpat, à nouveau ouverte en 1802 avec un enseignement en allemand, devient un foyer de diffusion des sciences et de l’esprit des Lumières dans l’Empire russe jusqu’à la fin du XIXe. Elle est ensuite russifiée sous la pression impériale et de l’église orthodoxe. Après la période d’indépendance de l’entre-deux-guerres, lors de la seconde occupation soviétique [3] (1944-1991), elle sera un centre de dissidence, formant de nombreux opposants soviétiques, dont Arsenij Roginskij, fondateur de l’association Mémorial.

Croyants, soldats et barons

Nous longeons à bicyclette le rivage estonien du lac Peïpous, masqué par de vastes étendues de roseaux. Les vieux-croyants y vivent encore dans leurs villages-rues, entre le lac qui les sépare d’une Russie évaporée et leurs champs d’ognons et de pommes de terre bien réels. Dans le petit musée qui leur est consacré au milieu du village de Kolkja, une dame adepte de la vieille foi fournit quelques explications utiles à une poignée de touristes allemands. « Nous sommes comme les autres Russes, nous ne sommes pas un groupe ethnique. Simplement, notre religion est un peu différente, voilà tout. » En face du musée, les champs de roseaux empêchent toujours de voir le lac ; il faut emprunter un chemin bordant un chenal pour y parvenir. Le voilà donc, ce fameux Peïpous ! Impassible malgré le vent qui fait ployer les joncs, plat comme la main et sans la moindre barque à l’horizon. Les moustiques qui dévorent les pieds nus sont les seules traces de vie. Pas même un poisson ou un canard…

Un peu plus loin sur la rive, l’étrange bourgade de Kallaste (Krasnaïa Gora, « la montagne rouge » en russe) domine les eaux de quelques mètres, au-dessus de courtes falaises de grès du Dévonien, couleur rouille, où nichent des essaims d’oiseaux. Un torse de soldat en pierre noire érigé à la gloire de l’Armée rouge toise le lac ; une dame en maillot d’une pièce s’aventure dans les eaux qui ne dépassent pas ses mollets à deux-cents mètres du rivage. Au-dessus de la falaise, à la lisière de Kallaste, les tombes du cimetière tournent le dos au lac. Sur l’une d’elles, l’histoire d’un vieux-croyant — Gavril Feopentovitch Ogurtsov — qui est allé se battre sur le cuirassé Pobeda contre la flotte japonaise à Port-Arthur en 1904. Il en est revenu vivant pour mourir au bord du Peïpous en 1958, à l’âge de septante-six ans. La petite ville est peuplée de russophones, vieux-croyants ou anciens soviétiques, et les Estoniens de souche y sont très minoritaires. Kallaste ressemble à un bout d’URSS abandonné, avec barres d’immeubles décatis, usine défaite, statue de soldat héroïque, et grande place centrale vide.

Quelques kilomètres à l’intérieur des terres, on change d’univers en pénétrant dans le blanc manoir germano-balte d’Alatskivi, transformé en école après la réforme agraire de 1919 et restauré depuis l’indépendance. Un décor somptueux, érigé peu de temps avant la chute des barons, plus proche du Guépard de Lampedusa (sa femme était germano-balte) que du Coup de grâce de Yourcenar dont l’action est située en terre balte. C’est une copie du château de Balmoral, bâtie en 1885 sur les ordres d’Arved Georg von Nolcken, admirateur des Windsor. Surgissent quelques fantômes, quand l’on apprend qu’Arved était le fils de Sophie Héloïse Marie Euphrosine von Stackelberg et d’Ernst Friedrich von Nolcken, baron de Luunja. De désuètes photographies couleur sépia, prise à Riga par un certain W. V. Malinowski, montrent toute la famille von Nolcken, dont la très mutine Paruness Joséphine Caroline Élise, avec ses cheveux courts et son petit chapeau rond. Au premier étage, c’est la musique estonienne qui est à l’honneur. Plusieurs pièces sont consacrées au compositeur Heino Heller, dont le nom figure au centre d’une arborescence de musiciens nationaux : Villem Kap, Anatoli Garnsek, Jaan Rääts, Alo Poldmäe… Visconti-Lampedusa, les Windsor, l’URSS et les vieux-croyants à quelques verstes de distance, agrémentés de notes modernistes puisées dans un antique registre finno-ougrien (les Estoniens parlent une langue proche du finnois) ; la zone frontière orientale de l’Estonie réserve bien des surprises. Et ce n’est pas fini.

Temples du savoir

Avant de partir pour le lac et son manoir, une visite de Tartu — le nom estonien de la ville de Dorpat — nous avait conduits sur les hauteurs de l’ancienne cathédrale, dévastée par la furie iconoclaste de la Réforme au XVIe siècle, puis abandonnée pendant des siècles. Au début du XIXe siècle, l’université de Dorpat voulut remplacer, explique la brochure du musée, la House of Worship par un Temple of Knowledge, avec bibliothèque immense, salles de séminaires, laboratoires et observatoire astronomique niché sur l’ancien clocher. L’évêque Hermann von Buxhövden, le fondateur, en aurait avalé sa mitre. Le projet ne se réalisa pas complètement, une aile de la cathédrale restant en ruines ; mais la bibliothèque tourna à plein régime, fournissant son lot de savants (dont Emil Kraepelin, fondateur de la psychiatrie, ou Wilhelm Ostwald, Nobel de chimie en 1909) et d’étudiants prompts au duel dans le parc avoisinant. Le tout est devenu aujourd’hui un musée de l’université, comportant une vaste salle de conférences en bois blanc, avec balcons en demi-lune, garnie des photographies d’illustres visiteurs, dont Umberto Eco et le quatorzième dalaï-lama, docteurs honoris causa. C’est ici qu’avait trouvé refuge le linguiste russe Youri Lotman. Fondateur de l’école sémiologique de Tartu, il y anima un séminaire, « modèle de liberté intellectuelle pour l’intelligentsia soviétique » des années 1970. La poétesse et ethnologue russe Olga Sedakova, jadis élève du séminaire, lui rendit hommage dans un récit de voyage doux-amer vers ses funérailles à Tartu en 1993.

Dans la sourde indistinction des jours de notre jeunesse, en ces temps blafards et troubles, pris dans la langue de bois, la balourdise, et une pesante absence de sociabilité qui empêchait toute parole commune — non tout compte fait, elle ne brillait pas : elle rayonnait pour nous, dans toute sa splendeur, la lointaine lampe de bureau en la presque étrangère Tartu. Le brillant de l’école de Lotman, l’éclat tardif du siècle des Lumières, la grâce de la pensée libre, et le charme de la fréquentation des siens. (Olga Sedakova, Voyage à Tartu & Retour, publié à Moscou en 2001).

Tout le centre de la ville, tenue pour la « capitale spirituelle de l’Estonie [4] », respire la finesse, l’intelligence et la jeunesse frondeuse. La statue d’un couple d’amoureux, dans le style d’Olivier Rameau et Colombe Tiredaile, enlacés sous un parapluie arrosé par une fontaine, fait face à l’hôtel de ville ; une sculpture d’Oscar Wilde discute avec celle de son collègue estonien Eduard Vilde, une autre montre un homme nu avec un bébé de sa taille ; des enfants visitent un mirifique musée du jouet et des étudiants méditent ou flirtent dans le très beau jardin botanique. On peut y manger italien, français, allemand, chinois, japonais, géorgien, russe, tibétain — et même estonien. Un magasin de bières dans la rue piétonnière offre un choix plus vaste que le meilleur spécialiste bruxellois. Domus Dorpatiensis, une fondation universitaire, louant des appartements en plein centre, on aurait bien tort de s’en priver.

Le musée du KGB est difficile à trouver. C’est une longue cave dans un immeuble gris. Les marches sont raides et la lumière rasante. Dans une des cellules mémorielles que l’on parcourt en écoutant les aboiements en russe d’un instructeur du KGB (« Viens ici, prends tes affaires ! Plus vite ! Fasciste ! Fasciste ! ») suivis d’un cri de terreur, un visage familier attire l’attention dans la vitrine de gauche. Un homme grand et mince pose devant une ferme en bois, entouré de quelques amis. À côté de l’image, la photocopie d’un épais manuscrit en russe : L’Archipel du Goulag. Que vient donc faire Soljenitsyne dans les caves du KGB de Tartu ? On pense d’abord à une mise en relation de la répression soviétique en Estonie [5] et de la déportation de milliers de citoyens au goulag, durant les deux périodes d’occupation. Mais à regarder les images de plus près, ce n’est pas cela. Les clichés sont pris en Estonie, à Tartu et dans un village des environs. Un texte en anglais fournit l’explication : « Entre 1965 et 1968, Soljenitsyne passa les mois d’hiver près de Tartu, dans le village de Vasula, ferme de Kopli-Mardi. C’est là, qu’entouré par des amis de confiance, il put travailler sans être inquiété pour écrire L’Archipel du Goulag. En 1968, ses amis l’aidèrent à faire passer le manuscrit en trois volumes à l’Ouest, où il fut finalement publié en 1973. » Comme les vieux-croyants, l’auteur de L’Archipel avait franchi le lac pour se réfugier de l’autre côté et tenter d’échapper à la traque des sbires du Kremlin et aux écoutes du « plafond ». La surprise passée, on cherche Vasula sur la carte. Le village est au nord de Tartu ; on le visitera en revenant du Peïpous, pour tenter de dénicher la ferme de Kopli-Mardi.

Maison où Soljénitsyne écrivit l’Archipel à Vasula
Source : Postimees

Vasula

Les petites routes estoniennes sont excellentes et les vélos ne sont pas oubliés dans leur aménagement. Comme aux Pays-Bas, des panneaux leur sont dédiés, avec indication des parcours cyclistes, des destinations et des kilométrages. L’un d’eux passe par le village de Vasula, un peu à l’écart sur la route qui relie Alatskivi à Tartu. La distance à partir du Peïpous étant longue et les nuages menaçants, les vélos sont rangés à l’arrière de la voiture. À quelques kilomètres de la ville apparait l’embranchement de Vasula. Le village est difficile à repérer, l’habitat étant très dispersé. En roulant vers ce qui apparait au loin comme une église, mon œil capte en une fraction de seconde le nom d’un arrêt de bus : « Kopli ». Arrivés sur une petite place entourée de trois maisons, nous nous renseignons auprès de deux hommes chargeant une voiture. Ils sont de Vasula mais n’ont jamais entendu parler de la « ferme de Kopli-Mardi ». Je leur monte une photographie du texte en anglais, prise dans les caves du KGB, et tente de prononcer « Soljenitsyne » ou « goulag » avec plusieurs intonations. Ils sont perplexes ; tout cela leur est inconnu. On remonte dans la voiture pour explorer les routes de terre qui se rejoignent sur la placette et mènent à des fermes isolées. Plusieurs d’entre elles sont en bois, mais aucune ne correspond à celle de Kopli-Mardi.

L’image de l’arrêt de bus émerge dans ma conscience : ils portent souvent le nom de fermes dans ce pays. Nous rebroussons chemin et retrouvons le petit panneau bleu à deux ou trois kilomètres de la placette. Le nom de Kopli apparait bien en dessous du panneau, figurant un petit autocar noir. Juste en face, une ferme en bois. Je me risque dans la propriété et un homme surgit, à moitié habillé, suivi d’un chien aboyant. Il semble de fort mauvaise humeur et j’ai toutes les peines du monde à lui expliquer l’étrange objet de notre visite. Il est aussi perplexe que les deux autres. Autant « Soljenitsyne » que « goulag » ne lui disent strictement rien [6], pas davantage que « Kopli-Mardi » (mais comment diable prononce-t-on cela en estonien ?). L’homme se calme un peu. Je dois avoir l’air dépité d’un chercheur sincère, et il décide de retourner dans sa maison pour y prendre quelque chose. Il revient avec son téléphone portable. « Je vais téléphoner à mon fils qui est policier. Il connait toutes les maisons du village ». S’ensuit un long échange dans lequel je n’arrive pas à capter « Kopli-Mardi » en estonien. Le père est navré : « Mon fils ne connait pas cette ferme, vous êtes certains de vos informations ? »

Bouche d’or et le Repaire

Au retour du voyage, la plongée dans quelques ouvrages confirmera l’information. L’histoire est captivante et plus significative qu’il n’y paraît. Soljenitsyne évoque à plusieurs reprises le petit État balte dans L’Archipel du Goulag, alors que lui-même avait combattu dans l’armée Rouge en Pologne et en Prusse orientale. C’est d’ailleurs dans cette région — dans la ville de Wormditt (aujourd’hui Orneta en Mazurie polonaise) — qu’il fut arrêté en février 1945 par les « organes », pour avoir moqué Staline dans sa correspondance, avant d’être envoyé au goulag. Et c’est en captivité qu’il se liera d’amitié avec un avocat estonien et éphémère ministre de l’Éducation en 1944, Arnold Susi, qui l’aidera plus tard à trouver une planque. C’est le « Repaire », que Soljenitsyne cite à la fin du livre comme lieu de sa composition, avec la ville russe de Riazan, et où il écrivit l’essentiel de L’Archipel durant les deux hivers 1965-1968. Il y décrit ses conversations avec l’estonien Susi, à la prison de la Loubianka.

Depuis l’enfance, j’ai la certitude, venue je ne sais d’où, que mon but est l’histoire de la révolution russe et voici que le destin m’a mis en face de Susi, qui ne cesse de me parler avec passion de ce qui a fait sa vie. Or, ce qui a fait sa vie, c’est l’Estonie et la démocratie. Et bien qu’il ne me soit jamais venu à l’idée jusqu’à présent de m’intéresser à l’Estonie, ni, à plus forte raison, à la démocratie bourgeoise, je ne me lasse pas d’écouter ses récits enflammés sur les vingt ans de liberté vécus par ce petit peuple discret et laborieux… (Alexandre Soljenitsyne, L’Archipel du Goulag)

La rencontre de l’avocat Susi, surnommé « bouche d’or » dans son pays, est aussi celle d’un ardent défenseur de la démocratie et de sa patrie estonienne, alors que l’écrivain russe avoue avec une rude franchise qu’il ne lui est « jamais venu à l’idée jusqu’à présent de [s]’intéresser à l’Estonie, ni, à plus forte raison, à la démocratie bourgeoise » (je souligne). C’est à la sinistre Loubianka que Soljenitsyne aura rencontré ce qu’il qualifie, de manière fort marxiste, « la démocratie bourgeoise [7] », par l’entremise d’un avocat estonien, qui survivra comme lui et restera un ami. Dans la biographie volumineuse de l’écrivain russe, écrite par Lioudmila Saraskina, l’épisode de Tartu et de Vasula [8] est décrit dans le détail. C’est en effet Arnold Susi [9], avec l’aide de ses enfants, qui l’aidera à trouver la ferme de Kopli-Mardi, car « Bouche d’or » connait du monde à Tartu, où il a étudié le droit à l’université pendant la période d’indépendance entre 1920 et 1939.

J’étais arrivé dans ce Tartu si cher à mon cœur par un matin de neige et de givre qui donnait un éclat particulier à son décor de très ancienne ville universitaire, et surtout la faisait paraitre complètement étrangère, européenne… et pour la première fois de ma vie, je sentis s’installer en moi une impression de sécurité, comme si j’avais complètement échappé à la traque maudite… (Alexandre Soljenitsyne, témoignage cité par Natalia Soljenitsyne. Préface de L’Archipel du Goulag).

La fille d’Arnold, Héli Susi, ira régulièrement de Tartu à Vasula en bus, puis chaussée de ses skis jusqu’à la ferme, pour approvisionner Soljenitsyne. Adossé contre le poêle par un froid glacial, celui-ci est plongé comme un forgeron dans son œuvre titanesque, nourrie des témoignages de zeks (détenus des camps) reçus après la publication en 1962 d’Une journée d’Ivan Denissovitch.

Épisode extraordinaire et paradoxal, lorsque l’on sait que le grand témoin du goulag avait, bien plus tard, attribué la cause lointaine de la terreur bolchévique aux Lumières [10]. Car c’est à l’abri des rémanences de l’Aufklärung germano-balte et de la démocratie estonienne — cet « Occident kidnappé » comme l’appelait Milan Kundera— qu’il put en dresser le réquisitoire le plus dévastateur, de l’autre côté du lac Peïpous.

[1Terme utilisé par Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag pour désigner Staline, à ne pas confondre avec celui d’autocrate qui qualifiait le tsar. Claude Lefort analyse longuement cette distinction dans son livre captivant et passionné, Une homme en trop. Réflexions sur L’Archipel du Goulag (1976, republié en poche en 2015).

[2L’histoire de la Lituanie, hors l’ex-territoire de Memel (Klaipeda aujourd’hui) qui faisait partie de la Prusse orientale, est très différente de celle des deux autres pays baltes, les chevaliers teutoniques et les marchands de la Hanse qui suivirent n’ayant pas conquis le pays. Ils ont au contraire été défaits lors de la bataille de Tannenberg (1410), par l’alliance polono-lituanienne. On ne trouve dès lors pas de manoirs germano-baltes ou de châteaux des chevaliers en Lituanie, pays qui constitua par ailleurs un grand empire lors de son union avec la Pologne.

[3La première occupation a duré un an, entre juin 1940 — à la suite du pacte germano-soviétique de 1939 — et l’invasion allemande de juin 1941. C’est durant cette première occupation que l’Estonie fut incorporée à l’URSS comme les autres pays baltes, à la demande d’« assemblées populaires » issues d’élections à parti unique.

[4Bien plus que Tallinn, ville fondée par les Danois (Taani-linn signifie « château danois »), capitale politique et économique du pays. On retrouve le même phénomène en Lituanie, Kaunas étant plus lituanienne que Vilnius.

[5Le plus grand meurtre de masse des forces d’occupation soviétiques en Estonie fut commis dans les locaux du KGB à Tartu, le 8 juillet 1941. À l’approche des troupes allemandes, 192 prisonniers furent exécutés et jetés dans une fosse commune. L’épisode est mentionné par Soljénitsyne dans L’Archipel du Goulag. Selon Snyder (2012) se référant à Weiss-Went, Murder Without Hatred : Estonians and the Holocaust (Syracuse University Press, 2009), 963 Juifs estoniens furent tués par le « commando autodéfense » estonien sous la houlette des Allemands et cinq-mille Estoniens non juifs « furent tués pour prétendue collaboration avec le régime soviétique ».

[6Sans exclure un banal problème de prononciation, cette anecdote fait penser à la conversation de Nicolas Werth avec deux jeunes serveuses russes du snack Hot-Dog Pizza de Magadan, ancienne capitale des terribles camps soviétiques de la Kolyma. Elles ignoraient le sens du mot « goulag » et pensaient qu’il s’agissait sans doute du nom d’un… groupe de rock. Dans Nicolas Werth, La route de la Kolyma, Bélin, 2012.

[7Comme l’écrit Claude Lefort dans Un homme en trop. Réflexions sur L’Archipel du Goulag (1976), « l’image marxiste de la démocratie bourgeoise […] sert à recouvrir la question de la démocratie » (souligné par lui).

[8Il n’a été révélé par Soljenitsyne qu’en 1991, après la chute de l’URSS et l’indépendance de l’Estonie, afin d’éviter de mettre ses amis en danger. Les détails du séjour à Tartu et Vasula ne seront connus qu’en 2003. Le plan de L’Archipel avait été conçu dans une autre ferme estonienne, près de Vornu, dès l’été 1964. L’écrivain russe connaissait bien les Pays baltes et avait voyagé à vélo, avec Léonid Vlassov, de Riga à Vilnius en 1962.

[9Mort en 1968, Susi n’aura pas vécu assez longtemps pour être témoin de la publication de L’Archipel.

[10Soljénitsyne déclarait fin 2000, lors de la réception du prix de l’Académie des sciences morales et politiques à l’ambassade de France à Moscou : « C’est du siècle des Lumières que partent les racines communes du libéralisme, du socialisme et du communisme. C’est pourquoi, dans tous les pays, les socialistes n’ont montré aucune fermeté face aux communistes : à juste titre, ils voyaient en eux des frères idéologiques, ou si ce n’est des cousins germains, du moins au second degré. Pour ces mêmes raisons, les libéraux se sont toujours montrés pusillanimes face au communisme : leurs racines idéologiques séculières étaient communes. »

Références

  • Milan Kundera, « “Un Occident kidnappé” ou la tragédie de l’Europe centrale », Le Débat, 1983/5, n° 27.
  • Claude Lefort, Un homme en trop. Réflexions sur L’Archipel du Goulag, Seuil, 1976 (réédition au format de poche par les éditions Belin, 2015).
  • Suzanne Nies, Les États baltes, une longue dissidence, Armand Colin, 2004.
  • Lioudmila Saraskina, Alexandre Soljenitsyne, Fayard, 2010.
  • Olga Sedakova, Voyage à Tartu & Retour, Clémence Hiver Éditeur, 2005 (mes remerciements à Muriel Verhaegen pour avoir attiré mon attention sur ce livre).
  • Timothy Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, 2012.
  • Alexandre Soljenitsyne, L’Archipel du Goulag. Essai d’investigation littéraire, version abrégée inédite établie et préfacée par Natalia Soljenitsyne, éditions Points, 2014.
  • Patrick von zur Mühen, Baltische Geschite in Geschichten, Verlag Ecce Revalia, Tallinn, 2012 (Revalia est l’ancien nom allemand de Tallinn, capitale de l’Estonie).