Sois mobile et tais-toi !

Véronique Degraef

Enfin fluide ! Ce lundi 26 septembre, non seulement le soleil est au rendez-vous, mais en plus le tram que j’emprunte quotidiennement pour me rendre au boulot est à l’heure, accomplissant même son trajet sans encombre dans les délais prévus. La semaine de la mobilité est derrière nous. Ouf. Peut-être va-t-on enfin pouvoir se déplacer sans trop de difficultés, arriver non pas à l’heure — faut pas rêver —, mais avec un retard raisonnable, le fameux quart d’heure académique. De mémoire d’usagère, jamais les déplacements en transports publics n’ont été aussi pénibles et éprouvants pour les nerfs que durant ces sept jours où nous étions invités à délaisser l’automobile (je n’ai jamais eu de permis de conduire) pour gouter les bienfaits de la marche, du vélo, du tram, du bus et du train. Il est vrai que tout avait très mal commencé avec le périlleux dimanche sans voiture. Ce jour-là, l’expérience le prouve, se déplacer à pied dans Bruxelles relève du comportement à très haut risque. Quand les brutes au volant enfourchent leur bicyclette, leurs rollers ou leur « skate board » et déferlent sans crier gare à flux ininterrompus dans les rues et sur les trottoirs, le piéton lambda risque sa peau et ses os. Depuis une vilaine collision l’an dernier avec un bolide de ce type, sans papier, sans assurance, sans fric et, surtout, sans vergogne, qui m’a laissée avec un genou en miettes et d’onéreuses factures médicales, le dimanche sans auto, je le passe planquée chez moi jusqu’à 20 heures, heure de la délivrance. Certes, les voitures bruyantes et puantes sont de retour, mais elles ne circulent pas sur les trottoirs, même si elles ont la fâcheuse tendance à s’y garer, et la plupart des automobilistes respectent les feux de circulation, permettant ainsi aux piétons de traverser la chaussée sans trop de danger.

Las, dès le lendemain, le cauchemar recommençait. Ce n’est un secret pour personne, dans la partie francophone du Royaume, pour d’obscures raisons, les trains sont très bondés et rarement à l’heure. Les usagers se sont accoutumés à la chose et s’adaptent. Alors qu’il n’y avait aucune grève de la STIB et de la SNCB durant cette semaine, comment expliquer le caractère systématique et l’ampleur des retards, des trains en rade au milieu de nulle part, des embouteillages gigantesques mêlant trams, bus, camions et voitures dans les grands carrefours bruxellois ? Comme sensibilisation aux vertus de la mobilité douce et verte, franchement, c’était réussi !

Mardi 20 septembre, il a fallu plus de deux heures au train IC pour faire le trajet Bruxelles-Liège. Tellement en retard que j’ai dû renoncer à me rendre Outremeuse à pied et me résigner à prendre un taxi, ce qui m’a couté cher et n’a servi à rien : 45 minutes de trajet du fait des embouteillages ! Le lendemain, plus d’une heure trente pour aller de la gare du Luxembourg à celle de Louvain-la-Neuve en changeant de train au gré des retards des uns et des autres. Jeudi 22 septembre, deux heures pour aller de l’ULB au Botanique en devant changer quatre fois de tram, des terminus improvisés étant décrétés sans la moindre explication par les conducteurs. Samedi 24, lorsque, au réveil, j’ai entendu à la radio que la Fédération Wallonie-Bruxelles festoyait à Louvain-la-Neuve pour commémorer le quarantième anniversaire de la ville nouvelle, mais que la sncb interrompait durant tout le weekend la circulation des trains de la ligne Bruxelles-Louvain-la-Neuve pour cause de travaux rer, je n’ai pas pu m’empêcher de hurler de rire. Manageurs, aménageurs, gestionnaires, planificateurs, prospectivistes, encore un effort !

Des plaisantins persistent à qualifier notre pays de surréaliste alors qu’il est tout bêtement peuplé d’idéologues qui nous assomment de campagnes de sensibilisation à la citoyenneté, à la responsabilité, aux bonnes conduites propres, saines, vertes et durables qui sont tout simplement impraticables et épuisantes parce que dénuées de tout principe de réalité. Dans les couloirs de la station de métro Botanique, l’exposition de photographies de Patrick Van Roy intitulée « Mises en scène involontaires » en est une surprenante illustration. Sur ces clichés, tous les métros européens se ressemblent : mêmes espaces, mêmes matériaux, même lumière, même sensation de vide, d’inhumanité, de solitude. Sur chacun d’eux, une petite et unique silhouette humaine, presque incongrue, comme si les transports publics n’avaient ni usagers ni valeur d’usage, n’avaient d’autre dimension qu’esthétique.