Soigner la terreur par la terreur ?

Pierre Delagrange • le 26 novembre 2015
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La nuit du 20 au 21 novembre, le gouvernement fédéral plaçait les dix-neuf communes de la Région de Bruxelles-Capitale en Alerte 4, un quasi-état d’urgence motivé par le risque imminent d’une attaque terroriste majeure. Cette décision fut prise une semaine jour pour jour après les attaques qui ont fait près de 140 morts à Paris, le 13 novembre. Pendant que les rues de la capitale fédérale (en particulier le centre de la Ville de Bruxelles et les communes de la « première couronne ») étaient envahies de militaires et de policiers, ces mêmes rues étaient largement désertées par les habitants et par les navetteurs, les principaux commerces priés de baisser leurs grillages, les crèches, les écoles et les universités fermées, la plupart des événements publics interdits (parfois la veille de l’activation de l’Alerte 4 et sans concertation), les concerts et les matches de football annulés ou reportés sine die.

Enfin, le centre historique et paupérisé de Molenbeek-Saint-Jean, la commune où avaient un temps séjourné ou transité la plupart des terroristes jihadistes du 13 novembre (ainsi que certains de leurs sinistres prédécesseurs), faisait l’objet d’opérations de ratissage tandis que des nuées de journalistes nationaux et internationaux y faisaient le pied de grue en attendant un « événement ».

Ce mercredi 25 novembre, tout en étant maintenu, le niveau d’Alerte 4 a été assoupli. Dans une certaine improvisation, les établissements scolaires ont été autorisés à reprendre leurs activités. Après six jours d’état que l’on peut qualifier d’exception sans craindre l’exagération, la population bruxelloise est groggy, inquiète, angoissée et les nerfs à vif, même si les réseaux sociaux ont peu à peu été alimentés en publications et commentaires pratiquant l’autodérision pour mieux conjurer l’angoisse. Beaucoup (et pas seulement des intellectuels de gauche « bien-pensants ») commencent à se demander à quoi a bien pu rimer cet état d’exception.

Les incohérences d’un « état d’urgence »

Primo, si l’on se base sur les informations communiquées à ce jour par les autorités fédérales, les résultats obtenus semblent dérisoires. Ainsi, un projet d’attentat jihadiste aurait été étouffé dans l’œuf sans qu’aucune neutralisation ni identification d’exécuteurs ou de commanditaires ait été à ce jour opérée… Quant aux communications du gouvernement fédéral, elles ont ajouté une touche de surréalisme à un tableau pour le moins indéchiffrable, lorsque, malgré un démenti ultérieur, le ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders (MR), a déclaré sur CNN : « Nous sommes à la recherche d’individus [qui] seraient lourdement armés et posséderaient des explosifs. Ils auraient l’intention de commettre une opération du même type qu’à Paris. […] Les renseignements indiquent qu’ils viseraient surtout les centres commerciaux ou tout autre pôle d’activité commerciale. Les écoles et les métros seraient moins susceptibles d’être des cibles, mais nous devons bien sûr assurer leur sécurité. » En d’autres termes, la menace serait majeure (ce qui justifie l’Alerte 4) mais ne viserait pas vraiment les écoles et les métros (ce qui désavoue les modalités d’application de l’Alerte 4)…

Secundo, on n’a pas souvenance qu’un tel barnum sécuritaire ait été aussi ostensiblement mis en branle dans des villes européennes frappées par de précédentes attaques jihadistes comme Paris (durant la vague d’attentats liés à la guerre civile algérienne des années 90), Madrid (après les attentats du 11 mars 2004) ou Londres (après les attentats du 7 juillet 2005).

Tertio, l’Alerte 4 n’a été décrétée que pour Bruxelles-Capitale et sa voisine flamande de Vilvorde, tandis que le reste de la Flandre et la Wallonie n’ont été placées qu’en Alerte 3. Or, a priori et en vertu des critères retenus par le ministère de l’Intérieur, des villes flamandes comme Anvers ou Malines auraient pu faire l’objet des mêmes mesures d’exception, sans même parler des communes périphériques flamandes et wallonnes de Bruxelles-Capitale, lesquelles constituent avec cette dernière un continuum urbain.

Entre Peur sur la ville et Homeland

Les effets conjugués des attentats du 13 novembre à Paris et des mesures prises par les autorités fédérales belges commencent à se faire sentir. Dans son ensemble, la population belge vit dans la crainte légitime, compréhensible et palpable d’attentats contre les transports publics ou d’attaques ciblées contre les établissements scolaires ou universitaires. Quant à la population belge d’origine arabe ou musulmane, elle vit dans la crainte de la stigmatisation collective, des excès de forces de l’ordre écartelées entre l’exercice imposé de musculation ramboïde et la maîtrise de nerfs mis à rude épreuve, de la vindicte « populaire » [1] et d’une « mise au pas », d’une « normalisation » à l’arrache.

Outre les inévitables « experts » en terrorisme islamiste, les émissions spéciales télévisées et radiophoniques ont vu fondre sur l’opinion publique, tel l’aigle sur la vieille buse [2], pléthore de philosophes, de psychologues et de sociologues, sortant pour la plupart de leurs champs de recherche et de compétences. Intrépides devant l’audimat, ces apprentis « experts », n’ont pas tremblé devant le risque d’élever des débats déjà approximatifs au niveau de discussions de comptoir hâtivement maquillées sous un jargon intellectuel, contribuant à amplifier les angoisses légitimes des audiences qui leur étaient offertes.

Pour rajouter une couche à cette ambiance évoquant Peur sur la ville [3] et Homeland, les dirigeants et ministres nationalistes flamands de la N-VA se sont répandus en déclarations musclées censées « rassurer » la population mais ne faisant qu’amplifier l’effet de terreur et de sidération recherché et obtenu par les tueurs du 13 novembre.

En direct du 16 rue du Kremlin ?

Le 15 novembre, deux jours après le bain de sang parisien, le ministre de l’Intérieur (N-VA), invité sur le plateau de De Zevende Dag, le débat politique dominical de la VRT, chargeait les « quartiers » de Molenbeek-Saint-Jean, en affirmant que les autorités « n’avaient aucun contrôle sur Molenbeek », laquelle était victime de « trop d’années de laxisme ». Poursuivant sur sa lancée, il annonçait sa volonté de « changer de braquet » et de « nettoyer de fond en comble » Molenbeek [4]. Le 21 novembre, le même Jan Jambon demandait un contrôle de maison par maison de cette commune de 95.000 habitants : « Pour ce qui me concerne, l’administration communale doit faire du porte-à-porte et vérifier qui habite effectivement dans chaque immeuble. »

Mises bout à bout, les déclarations du ministre de l’Intérieur semblent tout droit sorties du bréviaire de Vladimir Poutine, le dirigeant russe qui, en septembre 1999, à la veille de la deuxième guerre de Tchétchénie, déclarait en termes ciselés : « Si on les attrape dans les chiottes, on les butera dans les chiottes [les terroristes]. » Les mesures et les effets d’annonce des ministres régaliens de la N-VA ne viennent qu’alourdir le climat anxiogène qui règne à Molenbeek-Saint-Jean et dans les autres communes et quartiers de Bruxelles-Capitale, en particulier celles situées à l’ouest de la Senne.

Pour être de bon compte, il convient néanmoins d’évoquer un rapport du Comité P datant de 2014 et discuté ce 25 novembre au Parlement fédéral. Selon ce rapport, le travail de la Zone de police Bruxelles-Ouest (qui englobe 5 communes, dont Molenbeek-Saint-Jean) serait monopolisé par la gestion des problèmes de cohabitation à Molenbeek qu’à mener un travail de terrain et de proximité sur l’ensemble de la Zone. Par ailleurs, dans quelques quartiers livrés à eux-mêmes, les policiers « prendraient des pincettes, voire auraient peur d’y mettre les pieds ».

Sur un plan politique, il convient également de souligner qu’à cette occasion, l’opposition socialiste francophone de Molenbeek-Saint-Jean ne s’est pas distinguée par la hauteur qu’imposait la gravité de la situation. Bourgmestre de cette commune pendant deux décennies et adepte d’un municipalisme clientéliste débridé, Philippe Moureaux (PS), plutôt que d’invoquer la déliquescence sociale, économique et culturelle de cette ancienne commune ouvrière caractérisée par un taux de chômage astronomique et un flux migratoire constant, n’a pas hésité à imputer l’apparent désarroi sécuritaire de Molenbeek-Saint-Jean à la bourgmestre Françoise Schepmans (MR), en poste depuis seulement deux ans et demi

Un personnel politique en état de sidération

Il ne s’agit pas ici de minimiser la réalité d’une menace diffuse qui pèse sur l’ensemble de la population belge et qui a débouché sur le carnage du 13 novembre à Paris. Mais était-il nécessaire de placer Bruxelles-Capitale sous quasi-état d’urgence ostentatoire, là où un discret travail de renseignement aurait sans doute été tout aussi pertinent ? La question se pose d’autant plus que, jusqu’à présent, les personnes interpelées (et pour la plupart relâchées) sont des individus n’ayant que des liens très lâches voire inexistants avec ceux qui ont perpétré ou organisé les tueries de Paris.

Que les autorités fédérales, sidérées comme tout un chacun par la gravité des événements survenus à Paris, n’aient eu pour première réponse que des mesures d’ordre sécuritaire destinées à rassurer la population, cela peut se comprendre, ne serait-ce que d’un point de vue émotionnel, humain, et en termes de responsabilité en cas de bain de sang bruxellois. Mais, malgré la durée, l’amplitude et surtout l’ostentation des mesures d’exception, les souris courent toujours et le monstre, la terreur, n’a fait que croître dans le cœur des citoyens belges.

Leedvermaak – L’homme politique et le prophète de malheur

Si les auteurs et les commanditaires des tueries du 13 novembre n’entendent clairement pas trouver d’interlocuteurs, ils ont par contre la volonté d’imposer un message et de trouver des oreilles réceptives à ce message.

En Belgique, et en Flandre tout particulièrement, un homme politique s’est avéré, non seulement une oreille réceptive, mais aussi un prophète de malheur. À l’occasion des célébrations de l’armistice, le 11 novembre 2015, soit deux jours avant les attentats de Paris, le président de la N-VA (et accessoirement bourgmestre de la première ville de Belgique), Bart De Wever, tenait les propos suivants [5] : « La paix est fragile et vulnérable. Je tiens à le dire car en ce jour, aux confins de notre continent, le monde entier est en feu ».

Prononcées par un homme politique qui, depuis le début de la « crise de l’asile », n’a eu cesse d’appeler à une rupture des conventions de Genève et à la fermetures des frontières belges et européennes aux réfugiés en provenance de ce « monde en feu » et soupçonnés de miner (par l’islam ou par la pauvreté) le modèle social européen, ces paroles ne sont pas celles d’un homme politique, mais d’un prophète de malheur. En somme, « vous avez peur, vous avez raison d’avoir peur, comptez sur moi pour vous le rappeler chaque fois je le jugerai nécessaire ».

Aujourd’hui, qui oserait parier que le Schaduwpremier [6] n’éprouve pas un sentiment de leedvermaak [7], retenu mais comblé ?

[1Il suffit de sacrifier quelques minutes à la lecture des forums sociaux pour prendre la mesure d’un climat arabophobe et islamophobe particulièrement poisseux.

[2Michel Audiard, 1968.

[3Henri Verneuil, Peur sur la ville, Pathé Distribution, 1975.

[4We moeten daar een tandje bijsteken en het laatste deel van het werk opkuisen.

[5Vrede is breekbaar en is broos. Dat zeg ik op een dag waar aan de rand van ons continent de hele wereld in brand staat.

[6Le Premier ministre de l’ombre, comme la presse flamande surnomme Bart De Wever, président d’une N-VA sans laquelle les gouvernements fédéral et flamand s’effondreraient comme des châteaux de cartes.

[7L’équivalent néerlandais de la Schadenfreude allemande : joie maligne, jubilisation mauvaise.