Soft Machine

Vincent Goffart
gouvernance algorithmique, big data, intelligence artificielle.

Naguère, nous ne savions qui nous étions, nous ne savions où nous allions. Nous pilotions des fusées ? Erreur ! Nous nous laissions mener par les gros cerveaux de leurs ordinateurs. Quelle différence avec les « rampants », objets de nos faciles mépris ? Ils fabriquent des machines dont les spécifications et les normes de production ont été calculées par d’autres machines. Ils glapissent des romances électroniques. Ils se repaissent de vidéo journaux composés spécialement pour eux, par ordinateur, suivant leurs goûts individuels qui doivent tout à la publicité. L’ordinateur leur dit qui épouser : sa mémoire de synthèse les répertorie tous, et rien n’est plus aisé que de trouver l’âme sœur par son truchement. Enfin l’informatique désigne celui qui achète plus de deux livres suspects en trois mois, celui qui vote mal et qui, dix ans plus tôt, s’est fait mettre en boite pour ivresse au volant.

Les policiers eux aussi emploient l’ordinateur.

Naguère, nous ne savions qui nous étions, nous ne savions où nous allions. Nous étions inquiets, certes, mais comment se passer de ces machines ? Nous nous rassurions, nous disions que leurs capacités de mémoire n’en faisaient pas de nouveaux Léonard, de nouveaux Einstein, bien au contraire.

C’est l’abc de la vulgarisation : l’ordinateur est stupide. Aucune originalité. Il ne rend que selon ce qu’un homme lui a donné.

Naguère, nous ne savions qui nous étions, nous ne savions où nous allions.

Et puis il y eut ce nouveau monde au large du Delta du Cygne.

Nous y vivons heureux.

Heureux de servir, heureux de commander (pour nous, c’est la même chose).
Les Chîrlings ont des traits presque humains, et rien n’égale leur beauté. Une espèce étonnante. Sept pieds de haut. Des visages qu’illumine la bonté. Une ignorance crasse en mécanique, mais des génies des sciences humaines, de la psychologie à la chirurgie.

Dépouillés de nos corps ridicules, bien à l’aise dans nos bocaux, les cerveaux reliés les uns aux autres, baignant dans une merveilleuse solution nourricière, nous composons le plus parfait, le plus sensible, le plus futé des ordinateurs.
Nous le savons maintenant : tous les ordinateurs ne sont pas bêtes.
Et nous n’avons plus à nous demander qui nous sommes, où nous allons.