So long Alice Miller et Louise Bourgeois

Véronique Degraef

The end is coming a little early this year, ai-je pensé en apprenant le décès fin mai2010 à New York, de la peintre, sculptrice et plasticienne franco-américaine Louise Bourgeois. Quelques semaines plus tôt, un petit entrefilet dans la presse m’avait appris la mort de la Suisse Alice Miller, docteure en philosophie et en psychologie de l’université de Zürich (1953), auteure de nombreux ouvrages sur l’enfance maltraitée, inlassable pourfendeuse de la violence éducative ordinaire. J’ignore si Alice Miller et Louise Bourgeois se connaissaient, s’appréciaient, j’imagine que oui, mais peu importe puisque, à mes yeux, leurs œuvres multiformes, d’une simplicité apparente, à la limite du ressassement, se parlent, s’interpellent, se répondent. Cette proximité peut se résumer en une formule  : l’art de la mémoire, et en une image, celle de la spirale.

Pédagogie noire

Les livres aux titres éloquents d’Alice Miller comme Le drame de l’enfant doué, L’enfant sous terreur, C’est pour ton bien, Images d’une enfance, La souffrance muette de l’enfant, La connaissance interdite, Abattre le mur du silence, traduits en trente langues, ont rencontré un grand succès public en Allemagne et aux États-Unis, nettement moins en France où ils sont restés plus confidentiels [1]. Ce que souligne l’écrivaine Nancy Huston dans un hommage paru fin mai dans Le Monde : « Alice Miller fut peu prise au sérieux. Une femme qui parle des enfants, c’est mignon. Pendant ce temps, les hommes vaquent aux choses sérieuses, la politique, les guerres, les génocides. Ainsi, parce que les souffrances des enfants, les nôtres, sont refoulées et minimisées, la machine à violence peut-elle tourner indéfiniment. Miller est morte le 14 avril 2010, sans que les penseurs de l’humain — intellectuels, philosophes, historiens, sociologues, psychologues — s’en soient émus. »

Tout entière consacrée aux souffrances de l’enfance bafouée, trompée, manipulée, méprisée, abandonnée, humiliée, abusée, et à l’examen attentif des conséquences de ces souffrances ainsi que du déni et du mépris qui les entourent à l’âge adulte, pour les individus comme pour la société, l’œuvre de Miller s’enracine dans la psychanalyse qu’elle pratiqua durant vingt ans pour ensuite s’en détourner dans les années septante [2]. Jugeant la psychanalyse enfermée dans une armature conceptuelle et théorique génératrice de « cécité émotionnelle » ainsi qu’elle la nomme, Alice Miller s’est tournée vers la pratique artistique — dessin, peinture — comme base d’une thérapie conduisant à la découverte de ce qu’elle nomme le Vrai Soi. S’appuyant sur sa propre histoire comme sur les récits de ses patients ainsi que ses études sur des biographies de dictateurs et d’artistes réputés, Miller montre que la non-autorisation, voire l’interdiction, de manifester colère et angoisse face à la violence parentale conduit les enfants devenus adultes à décharger ces émotions refoulées sur leurs propres enfants et leurs proches ou, s’ils en ont le pouvoir, sur des nations entières. La spirale de la violence, représentée, perçue et vécue comme une fatalité, quasi constitutive de la nature humaine, ne connait ainsi pas de fin.

La mémoire, source et sujet de la création

L’œuvre largement autobiographique de Louise Bourgeois, née le 25 décembre 1911 de parents propriétaires d’un atelier de restauration de tapisseries anciennes à Choisy-le-Roi, mais installée à New York depuis 1938, plonge au cœur des affres de l’enfance, de la chair, de la sexualité. Enfance dont elle dit qu’elle en a conservé « la magie, le mystère et le drame [3] » et dont les traumatismes imprègnent toute l’œuvre. Enfance déchirée entre une mère « adorée » et un père volage détesté, ce qu’exprime l’installation en latex Destruction of the father (1974) où elle met en scène un parricide symbolique. Donner voix et corps aux traumatismes de l’enfance, en fouiller la mémoire, tel est le projet auquel l’artiste resta fidèle toute sa vie en alliant subtilement audace, rigueur, ironie et ténacité. « La souffrance est le sujet qui m’occupe. Donner sens et forme à la frustration et à la souffrance. Ce qui arrive à mon corps doit se traduire dans une forme abstraite. Alors on pourrait dire que la souffrance est la rançon du formalisme [4]. »

Après des études de mathématiques à la Sorbonne, elle s’en détourne pour suivre les cours de l’école des Beaux-Arts et de l’école du Louvre. « Pour exprimer des tensions familiales insupportables, il fallait que mon anxiété s’exerce sur des formes que je pouvais changer, détruire et reconstruire. » L’art, disait-elle, est non seulement « mémoire », mais aussi « réparation » et, en ce sens, « garantie de santé mentale ». En 1937, elle épouse Henri Goldwater, historien d’art américain, rencontré à Paris alors qu’elle venait d’ouvrir sa propre galerie d’art, le couple s’installant à New York en 1938, ville qu’elle ne quittera plus. Si elle bénéficie d’une première exposition personnelle de peinture en 1945, à trente-quatre ans, ce n’est qu’au milieu des années septante que son inventivité formelle explose sur la scène artistique américaine. Devenue veuve, entourée de jeunes musiciens punks, écrivains, intellectuels et autres artistes underground, elle entame alors, à l’âge où la plupart des gens prennent leur retraite, une carrière artistique internationale qu’elle mena, avec une énergie stupéfiante et une liberté d’expression surprenante, jusqu’à sa mort à nonante-huit ans. Longtemps ignorée, elle est devenue une héroïne, le mouvement féministe faisant d’elle une icône, ce que l’artiste engagée, mi-sérieuse mi-rieuse qu’elle était, laissa dire et faire.

J’ai encore collé sur la rétine l’image de la vieille dame squelettique aux longs cheveux blancs qui déambule dans son immense studio de Brooklyn, au milieu d’étranges installations, appelées « cellules » (Cells), composées de clôtures, de grillages, de pièces de mobilier, semblables à des chambres de torture. La vision de ce documentaire [5] sur Arte en 1995 marque ma rencontre avec une œuvre mystérieuse, dense, troublante, patiemment tissée comme une toile d’araignée durant près de septante ans par cette femme brillante et singulière qui résumait son parcours en disant dans Destruction du père reconstruction du père : « Au début mon travail portait sur la peur de tomber. Puis il s’est transformé en art de tomber. Comment tomber sans se blesser. Plus tard, il devient l’art d’être là et de durer. »

Maman l’araignée

Depuis ses premiers dessins, peintures et gravures, son œuvre tourne autour de la procréation, de la naissance et de la maternité (elle est mère de trois fils) sous la forme de femmes-maisons, mêlant le corps à l’architecture, l’organique au géométrique  : buste en brique, maisons à colonnes sur les épaules, cages thoraciques en forme d’escaliers et de portes. Le fil rouge de son œuvre, c’est le phallus (le père), qu’elle baptise « fillette », et l’araignée qui tisse sa toile (la mère). Elle associe aussi son propre travail à une toile d’émotions et de souvenirs qu’elle tisse et détisse et retisse, telle Pénélope, tout au long d’une vie, l’artiste intitulant d’ailleurs une de ses œuvres monumentales de 2000, composée de trois tours d’acier, I do, I undo, I redo (Je fais, je défais, je refais).

Bourgeois aime jouer sur l’ambivalence et l’ironie, ce dont atteste l’araignée qu’elle réalise depuis 1994 sous différentes formes et mises en scène [6]. Ainsi, la célèbre araignée géante en bronze aux longues pattes crochues, réalisée en 1999, a beau s’appeler Maman, et être qualifiée de « figure maternelle, amie, protectrice, propre et utile », elle n’en reste pas moins synonyme d’angoisse et de peurs irrationnelles voire de répugnance. Tout aussi impressionnante est l’araignée en acier et marbre, de neuf mètres de haut, exposée pour l’inauguration du Turbine Hall de la Tate Modern de Londres. En 1997, le gouvernement français commande à Louise Bourgeois une œuvre monumentale pour la nouvelle Bibliothèque nationale de France. Elle réalise une gigantesque sculpture murale d’aluminium poli quioffre aux visiteurs ses courbes monumentales, jaillies du mur, tel un miroir. « Un miroir coquillage » de plus de deux tonnes qui conjugue la mollesse de ses éléments incurvés à l’âpreté de ses articulations dentelées. Toi et moi est le titre de cette œuvre douce et rude à la fois, qui s’évase vers le ciel et se suspend sans retomber, comme protégeant (ou menaçant  ?) de sa masse le visiteur qui la contemple.

Les derniers travaux de Bourgeois sont actuellement exposés à Venise à la Fondation Vedova. La veille de sa mort, elle n’était pas d’accord avec la couleur de la couverture du catalogue, un jaune en référence à l’une de ses sculptures. Elle voulait du bleu, la « couleur du père ». Ce fut son dernier message. Les couvertures jaunes sont parties au pilon.

[1Le drame de l’enfant doué, Presses universitaires de France, 1983  ; C’est pour ton bien, Aubier, 1985  ; L’enfant sous terreur, Aubier, 1986  ; Images d’une enfance, Aubier, 1987  ; La souffrance muette de l’enfant, Aubier, 1990  ; La connaissance interdite, Aubier, 1990  ; Abattre le mur du silence, Aubier, 1991  ; L’avenir du drame de l’enfant doué, Presses universitaires de France, 1996  ; Chemins de Vie - Sept Histoires, Flammarion, 1998  ; Libres de savoir  : ouvrir les yeux sur notre propre histoire, Flammarion, 2001  ; Notre corps ne ment jamais, Flammarion, 2004  ; Ta vie sauvée enfin, Flammarion, 2008.

[2Ainsi qu’elle s’en explique dans Le drame de l’enfant doué, À la recherche du Vrai Soi et dans sa version revue et complétée L’Avenir du drame de l’enfant doué.

[3Louise Bourgeois, Destruction du père, reconstruction du père. Écrits et entretiens 1923-1997, traduction française Lelong éditeurs, 2000.

[4Robert Storr, Paulo Herkenhoff, Allan Schwartzman, Louise Bourgeois, éditions Phaïdon, 120 illustrations couleur, 30 illustrations noir et blanc, 160 pages.

[5Louise Bourgeois, film de Camille Guichard avec la participation de Jerry Gorovoy et Bernard Marcadé, 52 minutes, 1993, produit par Terra Luna Films et le Centre Georges Pompidou, édité en DVD par Arte video.

[6Maman (2005), série de sculptures géantes d’araignées que l’on peut trouver à Ottawa, Bilbao, Tokyo, Séoul, Saint-Pétersbourg, Paris et LaHavane.