Simon Leys. Un sinologue ombrageux et aimant

Bernard De Backer
littérature, Chine.

«  Dieu sait pourtant combien l’existence serait agréablement simplifiée si nous pouvions nous persuader que seule la Chine morte doit faire l’objet de notre attention ! Comme il serait commode de garder le silence sur la Chine vivante et souffrante, et de se ménager à ce prix la possibilité de revoir une fois encore cette terre tant aimée…  »

Simon Leys, avant-propos à Ombres chinoises.

Je n’ai vu Simon Leys qu’une fois, le 28 novembre 2006, lors d’une conférence sur la peinture chinoise de la dynastie des Song, au collège Saint-Michel à Bruxelles [1]. L’homme était meurtri par la froidure belge, plutôt grognon, ses diapositives étaient mitées et le projecteur doté d’une focale indécise. Mais après un temps d’échauffement salutaire, ses commentaires étaient devenus passionnés, son intelligence sensible et rigoureuse de l’univers pictural chinois avait captivé l’auditoire qui l’écoutait dans un silence religieux.

J’y renouais avec une lecture ancienne — celle des Propos sur la peinture de Shi Tao, traduits et publiés par Pierre Ryckmans en 1966 — qu’un lacanien esthète m’avait confiée, à la suite d’un échange sur la peinture de paysage. C’était un syllabus ronéotypé, bourré de notes et d’idéogrammes. Certains m’étaient devenus familiers, après un long voyage en Chine et quelques cours de mandarin qui avaient précédé la traversée en solitaire de l’empire (en juillet-aout 1989, les murs de Tiananmen portaient encore des traces de balles). Je réalisai rapidement que l’auteur était le même que celui des Habits neufs du président Mao, ouvrage détonnant à la couverture «  situationniste  », lu quasiment sous le manteau au milieu de la déferlante maoïste des années 1970. La fréquentation, durant cette même période, des écrits de Victor Segalen [2], notamment ses poèmes exaltés sur le Thibet, m’avait permis de dénouer certains implicites du pseudonyme choisi par ce Belge d’une famille illustre, en lieu et place de son nom flamand signifiant «  homme riche  ». Comme certains d’entre nous le savent, Ryckmans a choisi (par prudence pour ses proches et pour maintenir l’accès à la «  terre tant aimée  ») de se nommer Leys en hommage à un héros de Segalen [3], Pierre se muant bibliquement [4] en Simon.

Nous ne ferons ici qu’effleurer, hors travaux universitaires, la considérable production d’écrits publiés sur la Chine par notre compatriote, établi en Australie avec sa famille (deux de ses fils étant par ailleurs apatrides depuis 2007). Trois aspects frappent d’emblée : la diversité des sujets, la flamboyance ironique et rageuse de l’écriture, la rigueur méticuleuse de la documentation, le plus souvent en chinois. Les thèmes abordés sont tantôt politiques et historiques, tantôt centrés sur les étranges rapports de l’Occident avec la Chine maoïste (ce qui nous vaut d’hilarantes descriptions de pèlerins en terre sainte, mais aussi de résidents neurasthéniques confinés dans leur ghetto), tantôt relatifs à la culture dans des rapports à la politique, à l’art et aux lettres. Sans oublier les polémiques [5] avec les zélateurs du maoïsme et autres «  idiots utiles  » (la liste est longue et couvre tout l’échiquier politique). On y trouve également des portraits assez relevés d’hommes de pouvoir (Sun Yat-sen, Chiang-Kai-shek, Mao Zedong, Zhou Enlai) ainsi que de l’«  impératrice  » Jian Qing (Mme Mao), mais également de rebelles (notamment l’extraordinaire Peng Dehuai, qui affronta Mao lors du Grand Bond en avant) et d’écrivains (tel le déchirant Lu Xun [6], transformé par le pouvoir en «  statue de saindoux  »). Le lecteur y fera aussi quelques voyages dans la Chine des années 1970 et 1980, en suivant le «  guide  » Leys, qui tente souvent d’échapper à son propre cornac pour effectuer une promenade solitaire (un vrai miracle dans ces années-là) ou engager une conversation informelle avec une Chinoise dans un train. C’est à Hong Kong qu’il pourra enfin converser librement avec des réfugiés et recueillir leurs témoignages.

Le tout est truffé de notations et de citations savantes qui renvoient à l’histoire de la Chine et à son épaisseur civilisationnelle millénaire. Parler de la «  Chine vivante  » permettait aussi de tisser des liens avec la «  Chine morte  », l’écriture et la calligraphie formant la trame unificatrice [7] et la mémoire de cette culture, dont la continuité ininterrompue est la plus longue de l’histoire humaine. Mais la «  Chine morte  » était alors en passe de disparaitre à jamais, la fureur de la «  Révolution culturelle  » (Leys utilise toujours les guillemets : l’évènement n’avait rien de révolutionnaire, et encore moins de culturel) ayant détruit une bonne part du patrimoine — y compris dans ses expressions populaires comme l’opéra villageois, la musique, la poésie, les fêtes, l’artisanat et même la cuisine familiale — dévasté l’enseignement, vampirisé les bibliothèques et l’édition. D’où cette rage mélancolique qui sourd presque de chaque page, et qui est d’autant plus grande que l’ampleur de la perte est mesurée à l’aune d’un savoir incomparable.

C’est un poème autographe de Lu Xun qui figure sur la couverture de ses Essais sur la Chine, publiés dans la collection «  Bouquins  » de Robert Laffont en 1998. Ce livre de huit-cents pages, préfacé et annoté par Leys, ne comprend donc pas les écrits plus récents, publiés dans L’ange et le cachalot, Le Studio de l’inutilité ou Le bonheur des petits poissons (Simon Leys aimait l’eau, surtout la mer), ni bien entendu la traduction de Shi Tao (ce texte, réédité par Plon en 2007, est aussi publié en ligne), mais il permet de s’instruire largement sur sa vision de la Chine communiste d’avant le XXIe siècle et l’aveuglement de ses contemporains occidentaux. Survenue l’année même où l’un des derniers partis maoïstes d’Europe — n’ayant jamais renié son soutien indéfectible à la Chine maoïste et à la Corée du Nord — envoie des députés au Parlement d’un pays qui a vu naitre, en 1963, la première dissidence «  pro-Pékin  » d’un parti communiste européen [8], la mort de Simon Leys en aout 2014 est d’une cruelle synchronie. On imagine ce qu’il aurait pu écrire, avec la causticité qu’on lui connait, sur cet évènement, peut-être avant-coureur de la révolution mondiale, mais certainement indicatif d’une inculture historique, d’une amnésie ou d’un négationnisme bienpensant, patronné par quelques intellectuels retraités ou d’éternels «  rebellâtres  », avec ou sans résidence secondaire.

En relisant ses Essais sur la Chine, clôturés en 1998, on remarque cependant combien l’évolution postérieure semble avoir échappé en partie aux prévisions de l’auteur. À plusieurs reprises, Simon Leys affirme que le caractère monolithique du communisme chinois, héritier du régime des Ming, l’empêche d’évoluer et qu’il ne peut dès lors que s’effondrer d’un bloc ou répéter sans cesse le même mouvement pendulaire (entre les «  rouges  » et les «  experts  », par exemple). Comme nous le savons, les évènements n’ont pas suivi ce schéma, ce que Leys pressentait en 1979, mais seulement pour le «  long terme  » : «  Il ne fait aucun doute qu’à long terme les Chinois sauront finalement avaler, digérer et totalement transformer le communisme — peut-être en conserveront-ils seulement le nom — par une sorte de conservatisme purement formel et quelque peu ironique [9].  »

Si le monopole du pouvoir appartient toujours au parti communiste, qui ne tolère guère de dissidence dans son empire (les évènements à Hong-Kong l’illustrent pour les Han ; la répression est implacable dans les colonies tibétaines et ouïgoures [10]), celui-ci n’est plus fondé sur une «  religion séculière  » incarnée dans le corps d’un personnage divinisé et omniscient — le culte de Mao peut continuer, mais c’est celui d’un totem «  rose et radieux  ». Le passage d’un leadeur à l’autre se fait sans trop d’effusion de sang, ni même de combat idéologique public mobilisant les «  masses  » pour régler leurs différends. Le rapport du pouvoir politique à l’économie a été bouleversé, et le pays a connu une métamorphose déjouant nombre de pronostics. Sur le plan des libertés, par contre, le couvercle tient toujours fermement la marmite, comme l’indiquent le sort réservé à Liu Xiaobo [11], prix Nobel de la paix 2010, la répression croissante des artistes, voire la conversion du pouvoir communiste à la théorie de la réincarnation pour contrôler celle du dalaï-lama (s’agirait-il d’une extension de la lutte des classes au bardo, l’état intermédiaire entre la vie et la mort ?).

Bien entendu, comme disait Mark Twain, «  L’art de la prophétie est extrêmement difficile, surtout en ce qui concerne l’avenir.  » Avoir éclairé notre lanterne sur un évènement aussi mythifié que la «  révolution culturelle  » — quasiment seul, avec sa plume précise et rageuse, contre la nuée des dévots qui nous enfumaient — tient déjà du prodige. Pas plus que Mao, Leys n’était un homme omniscient qui pouvait nous prédire l’avenir de la Chine [12]. Rendons-lui grâce de s’être en partie trompé, pour laisser place à l’imprévu, qui était justement ce que les bureaucrates maoïstes abhorraient.

[1Je remercie ici celle qui m’y avait invité.

[2Médecin et écrivain français, d’origine bretonne, Victor Segalen vécut six ans en Chine, de 1908 au début de la Grande guerre. Il est mort en 1919 à Huelgoat.

[3René Leys est un roman que Segalen écrivit à Pékin en 1913. Le héros éponyme du livre est un Belge, professeur de mandchou, qui initie le narrateur aux mystères de la Cité interdite. Simon avait d’une certaine manière repris le flambeau de René.

[4Pierre Ryckmans était un catholique fervent (son œuvre s’en ressent, notamment au sujet de l’homosexualité de Barthes ou de Gide, mais aussi par sa sensibilité et son riche vocabulaire religieux pour décrire le culte de Mao, ses dévots, ses lieux saints et ses rites), issu d’une famille qui avait compté quelques grands personnages d’État dans ses rangs, dont un vice-président du Sénat (Alphonse) et un gouverneur général du Congo (également dénommé Pierre).

[5Tel le pamphlet à l’encontre de la sinologue Michelle Loi, qui révéla publiquement la véritable identité de Leys (après la publication des Habits neufs du président Mao), entravant de ce fait ses futurs voyages en Chine, sobrement intitulé L’oie et sa farce.

[6Écrivain, traducteur et poète majeur de la Chine du début du XXe siècle.

[7Les Chinois des différentes provinces ou de la diaspora ne se comprennent pas toujours par le biais de la langue parlée, mais l’écriture idéographique permet la communication, dans la mesure où elle ne représente majoritairement pas des sons, mais bien des concepts. Les Japonais peuvent aussi saisir une partie du sens d’un texte, alors que leur langue est différente.

[8Le «  Parti communiste de Belgique  », fondé par Jacques Grippa.

[9Dans «  Le “printemps de Pékin”  », «  Le temps des illusions  », publié dans La forêt en feu, 1983.

[10Le Xinjiang est en voie de «  tchétchénisation  », affirme le dissident Wang Lixiong.

[11L’intellectuel a été condamné à onze ans de prison en 2008. Je me permets de renvoyer à mon billet d’humeur «  Des Nobel qui ne reflètent pas l’opinion  », La Revue nouvelle, janvier 2011.

[12Ajoutons que le passé n’était pas plus assuré. Selon le célèbre Prisonnier de Mao (Gallimard, 1975), Jean Pasqualini, «  En Chine maoïste, c’est le passé qui est imprévisible  » (cité par Simon Leys dans Ombres chinoises, qui rend hommage à l’homme et à la justesse de son témoignage). L’auteur fait évidemment référence à la rectification permanente du récit historique et de ses illustrations, dans laquelle excellent les régimes staliniens et leurs épigones, notamment belges.