Silvio Berlusconi : retour gagnant ?

Giuseppe Santoliquido

À l’heure du resserrement des forces vives du pays en vue de résister aux attaques spéculatives des marchés financiers sur la dette italienne, au moment où se multiplient les discussions sur l’opportunité d’instaurer des mesures de rigueur budgétaire complémentaires, le cœur politique du pays bat au rythme d’une interrogation lancinante : Silvio Berlusconi, l’homme autour duquel s’est articulé le débat institutionnel des vingt dernières années, briguera-t-il un nouveau mandat de Premier ministre ?

Un peu comme si depuis novembre 2011, jour de la démission forcée du Cavaliere, dans un mouvement d’allers-retours continus, le temps ne cessait de dérouler sa bande pour la replier aussitôt sur son point de départ. Cela fait maintenant plusieurs mois que l’ancien chef de gouvernement multiplie les déclarations contradictoires sur le sujet, pour les infirmer ensuite séance tenante. Qu’il affirme crouler sous les demandes pressantes de militants aux abois, l’implorant de reprendre en main les destinées d’un centre-droite désarçonné par le départ de son leadeur naturel. Qu’il prétend disposer de sondages confidentiels (jamais publiés) attestant de cette imposante poussée citoyenne en faveur de son retour aux affaires. Plus récemment, ses prises de position sur l’absence de charisme de son successeur à la tête du Peuple de la Liberté [1], son interview récente au quotidien français Libération et même les déclarations de ses proches relatives aux cures amincissantes et autres programmes de remise en forme auxquels il se soumettrait depuis plusieurs semaines semblent plaider pour son probable retour sur l’arène politique.

Déroute électorale du Parti de la Liberté…

Mais, si tel devait être le cas, le nouveau pari berlusconien aurait-il des possibilités concrètes de réussite ? Silvio Berlusconi pourrait-il endosser, pour la quatrième fois en dix-huit ans, les habits du président du Conseil des ministres de la République d’Italie ? D’un point de vue strictement électoral, s’il est indéniable que l’ancien Premier ministre conserve aujourd’hui encore, au sein de la société civile, d’importants soutiens, les derniers sondages d’opinion ne mesurent toutefois pas de véritables déplacements des intentions de vote en cas de candidature berlusconienne. Ni dans un sens ni dans un autre [2]. La possibilité d’un retour de M. Berlusconi à la tête du Parti de la Liberté ne suscite ni vagues d’enthousiasme ni mouvement de rejet. Les effets de variation sont en effet de l’ordre de deux à trois pour cent, ce qui, au vu des marges d’erreur et à près d’un an du prochain scrutin est politiquement insignifiant. Par ailleurs, la lecture des résultats électoraux du Parti de la Liberté aux élections locales de 2012 est ambivalente. Certes, jamais depuis sa création en 1994 la formation de l’ancien Premier ministre n’avait connu d’échec aussi cinglant. Avant le vote, 17 des 26 chefs-lieux de province concernés par le scrutin étaient gouvernés par le centre-droit. Ils ne sont désormais plus que six. De même, les troupes du Cavaliere ne gèrent plus que 34 des 177 villes (au lieu de 98 avant le vote) de plus de 15.000 habitants. De surcroit, d’importantes cités de Lombardie et du Piémont, fiefs historiques du vote berlusconien, sont passées dans l’escarcelle du centre-gauche. Pire : en Émilie-Romagne, le Peuple de la Liberté a littéralement disparu de l’échiquier politique. D’un point de vue électoral, il s’est donc indéniablement agi d’une déroute sans précédent.

…mais pas de son leadeur

Mais cette donnée objective — la déroute électorale — ne signifie pas nécessairement que la puissance de feu berlusconienne est désormais éteinte. Car le scrutin de 2012 fut également le premier mené directement par les nouvelles instances dirigeantes du parti, sans l’omniprésence habituelle de Silvio Berlusconi dans les meetings et sur les écrans de télévision. Bien que reconnaissant la défaite de ses troupes, Silvio Berlusconi lui-même ne s’y est pas trompé. Dès le 23 mai 2012, flanqué d’un Angelino Alfano [3] aux airs de victime sacrificielle, il déclarait en conférence de presse : « Sans moi, à l’évidence, cela ne fonctionne pas. C’est une vraie débandade. Il faut que je prenne les rennes d’un nouveau mouvement politique qui doit s’inspirer de la stratégie médiatique de Beppe Grillo. Je suis le seul à pouvoir garantir une victoire électorale [4]. »

En d’autres termes, il s’agit pour le Cavaliere : de structurer au plus vite un nouveau réceptacle électoral dont il serait une fois encore le catalyseur ; d’éviter, avant l’échéance électorale de 2013, l’exode de ses troupes (en mal de strapontins) vers le mouvement centriste de Casini (dans le sud) et la Ligue du Nord (dans le nord du pays) ; de spéculer sur l’impopularité grandissante de la politique de rigueur du gouvernement Monti et de se présenter, lors des prochaines législatives, en recours crédible.

Mais, à l’analyse de la situation politique transalpine, cet ultime pari berlusconien peut-il s’avérer gagnant ? Non, si l’on envisage un retour personnel de Silvio Berlusconi aux affaires. Ses alliés potentiels ont en effet déclaré à de nombreuses reprises qu’aucune alliance n’était envisageable avec le Peuple de Liberté si l’ancien Premier ministre prétendait à diriger lui-même le pays. L’image sulfureuse qu’il véhicule, craignent-ils, finirait inévitablement par déteindre sur la leur. De plus, ses nombreux démêlés judiciaires et autres affaires de mœurs semblent en avoir définitivement entaché la crédibilité internationale. Les prises de positions (et autres sarcasmes) extrêmement dures d’Angela Merkel, Nicolas Sarkozy ou Barak Obama sur l’incapacité de Silvio Berlusconi à affronter adéquatement les difficultés budgétaires du pays l’ont démontré à suffisance. Or, dans un système majoritaire bipolaire, le jeu des alliances est non seulement déterminant, mais aussi indispensable à l’existence d’un mouvement politique. Une éventuelle nouvelle structure partisane, en lieu et place du Parti de la Liberté, devrait donc impérativement se prévaloir, du moins en façade, d’un nouvel homme fort.

Mais la lecture des velléités de retour berlusconiennes ne peut se limiter à ces seuls éléments d’analyse. Malgré les apparences, plusieurs indicateurs plaident en effet pour une redistribution des cartes, à terme, en faveur du centre-droite. Le premier de ces indicateurs est le taux extrêmement élevé d’abstentionnistes au sein de l’électoral berlusconien. Si de récents sondages créditent les troupes de M. Berlusconi de 17% des intentions de vote en cas de nouveau scrutin national (alors qu’il trônait à plus de 30% il y a moins de deux ans), le taux d’abstention au sein de son électorat propre est de plus de 43% [5]. Si l’on retournait aux urnes aujourd’hui, près d’un électeur du centre-droit sur deux y déposerait un bulletin blanc ou s’abstiendrait. De prime abord, le chiffre peut paraitre inquiétant. Il signifie cependant que M. Berlusconi dispose d’un important réservoir d’électeurs non convaincus par les alternatives présentes sur l’échiquier politique, et potentiellement mobilisables lors d’une campagne électorale adéquatement menée.

Échec de la troisième voie

Une autre donnée favorable au projet berlusconien tient à l’échec de la troisième voie. Faisant le pari d’exploiter le crépuscule décadent du Cavaliere, Pier Ferdinando Casini en 2008 et Gianfranco Fini en 2010 se sont tour à tour détachés de leur mentor pour créer, ensemble, un mouvement autonome, baptisé le Troisième Pôle. Force est toutefois de constater qu’à ce jour, leur pari a échoué. À un an et demi de sa naissance, le Troisième Pôle centriste, allié naturel du gouvernement de Mario Monti, n’a pas réussi de réelle percée électorale, et ce malgré les déroutes successives du parti berlusconien. Ses résultats électoraux ont oscillé, lors des derniers scrutins, entre 3 et 8%. Pier Ferdinando Casini et Gianfranco Fini ne peuvent donc en aucun cas représenter, à eux seuls, une alternative électorale crédible au Parti de la Liberté. Or, leur électorat est sociologiquement ancré à droite, et donc possiblement mobilisable par une structure berlusconienne renouvelée.

Un nouveau parti pour Berlusconi

Enfin, si d’un point de vue arithmétique, le centre-gauche apparait comme le grandissime favori d’une prochaine joute électorale, sa puissance est bien plus apparente que réelle. Certes, depuis mai 2012, la coalition est désormais à la tête de 95 des 177 villes de plus de 1.500 habitants, elle dirige 14 des 26 chefs-lieux de province, et a fait tomber dans son escarcelle des villes historiquement ancrées à droite comme Alessandria, Monza ou Côme. Mais si l’on affine l’analyse, il apparait que les listes de centre-gauche ne l’ont emporté que là où elles étaient opposées au déliquescent Peuple de la Liberté. Pas une victoire dans les ballotages face à Beppe Grillo ou aux listes indépendantes. Par ailleurs, Milan, Naples, Cagliari, Palerme ou Gênes ont élu à leur tête des personnalités dissidentes du centre-gauche. Pas un seul des nouveaux maires n’était un candidat officiel.

Enfin, le Parti démocrate, qui n’est crédité que de 25% des intentions de vote en cas d’élections législatives immédiates, ne dispose que d’un très faible réservoir de voix (13% parmi les abstentionnistes) et beaucoup de ses électeurs ont migré vers les Mouvements 5 étoiles de Beppe Grillo (plus de 35% des électeurs du Mouvement 5 étoiles sont issus d’un des partis de la coalition de centre-gauche) [6]. Mais le plus rassurant, si l’on adopte le point de vue berlusconien, est l’absence totale d’identité politique du Parti démocrate, traversé lui aussi par une multitude de courants et de sous-chapelles, puisque de l’aveu même de son leadeur, Pier Luigi Bersani, tant le programme que la stratégie d’alliance sont encore à construire [7].

Bref, si les possibilités d’un retour in personam de Silvio Berlusconi à la tête d’un futur gouvernement de centre-droite nous paraissent hautement improbables, l’hypothèse d’une création, à moyen terme, d’un nouveau rassemblement de centre-droite sous l’égide de l’ancien Premier ministre nous semble politiquement réaliste.

[1Le Peuple de la Liberté a été fondé en 2009 par Silvio Berlusconi.

[2Il Gazzetino, 17 juillet 2012.

[3Angelino Alfano, ancien ministre de la Justice, est le successeur de Silvio Berlusconi aux commandes du Parti de la Liberté.

[4La Repubblica, 24 mai 2012.

[5Source : Istituto Demos

[6Source : Istituto Demos.

[7L’Unità, 8 aout 2012.