Sexualité contemporaine, une place pour la fragilité ?

Danièle Peto

Avec la dernière décennie, les rencontres sexuelles et amoureuses ont été marquées par un bouleversement supplémentaire : l’arrivée de la toile dans le quotidien et les lieux de vie de nombre d’entre nous. Son impact, analysé par le sociologue Jean-Claude Kaufmann, ne passe pas inaperçu. Même s’il nécessite, pour le comprendre, de le lier à une autre spécificité contemporaine qui permette de questionner les logiques constitutives de la rencontre intime d’aujourd’hui.

Avec la dernière décennie, les rencontres sexuelles et amoureuses ont été marquées par un bouleversement supplémentaire : l’arrivée de la toile dans le quotidien et les lieux de vie de nombre d’entre nous. Selon Kaufmann [1], son impact ne passe pas inaperçu. Même s’il nécessite, pour le comprendre, de le lier à une autre spécificité contemporaine.

Je présenterai ici ma lecture de certains des aspects de son étude qui me permettent de questionner les logiques constitutives de la rencontre intime contemporaine.

L’utilisation des sites de rencontres sur internet, constate Kaufmann, a entrainé le développement de nouveaux codes et règles pour la rencontre intime. L’essentiel du changement tient dans un premier dévoilement par l’intermédiaire de la toile. Celui-ci peut refléter la personnalité de l’individu comme il peut traduire une personnalité inventée, fantasmée, désirée. Cette première rencontre virtuelle se tisse donc à travers une série de présentations de soi, passant par des échanges souvent intenses. Dès lors, la première rencontre en face à face est chargée de la force réelle d’un premier échange intime virtuel qui ouvre beaucoup plus rapidement à la rencontre des corps. En quelque sorte, c’est via la toile que l’intérêt s’est tissé, laissant inexplorés encore, mais hautement éveillés, les frôlements et rencontres des corps.

Ce nouveau mode de rencontre est aussi essentiellement marqué par l’envie de se faire du bien. Dès lors, si la rencontre sexuelle peut tout à fait être affective, elle n’est pas revendiquée comme pérenne. Bien au contraire, même ceux qui parcourent internet à la recherche d’une relation à long terme ne sont pas toujours prêts à le dire. Se retrouvent donc sur ces sites des personnes qui, cherchant toutes à se faire du bien, peuvent envisager bien différemment les manières d’y parvenir : ceux pour qui tout tient dans la séduction et pour lesquels la rencontre sexuelle peut signer la fin de l’attrait ; ceux qui cherchent des rencontres sexuelles agréables qui vivront le temps qu’elles vivront, en parallèle ou non avec d’autres histoires agréables ; ceux qui cherchent une relation stable et longue…

Clairement, cette rencontre ouverte dans le virtuel porte bien son temps. Elle semble en effet aisément endosser une des modélisations de référence de la relation intime contemporaine [2]. La fragilité du lien y est structurellement intrinsèque puisque l’individu n’investit la relation que pour et tant qu’il y trouve satisfaction sexuelle, émotionnelle et personnelle. Pour autant c’est aussi une relation qui se définit par la recherche d’égalité et de non-dépendance puisque chacun « connait » (rationnellement en tout cas) les règles du jeu : la relation est organisée sur la base réflexive, directement liée à l’autonomie réflexive de chacun et, en cela, hautement dépendante de l’établissement d’une confiance réciproque permettant justement d’éclairer les règles qui souderont le couple formé, quelle qu’en soit sa durée.

Revenons à Kaufmann : il ajoute qu’on ne peut comprendre le poids d’internet sur les transformations de la rencontre sexuelle sans prendre en compte un autre facteur déterminant, la revendication féminine du droit au plaisir. Cette revendication fait suite à 1968 et aux revendications féminines pour l’égalité des genres. Mais, aujourd’hui, elle se déploie au-delà de la seule recherche d’accession à une vie reconnue dans la sphère publique et s’attaque à la revendication d’un « droit égal au sexe [3] ». En d’autres mots, pouvoir chercher et vivre le « sexe pour le sexe », pour le seul plaisir qu’il donne, sans être traitée de « salope ».

Selon Kaufmann toujours, la conjonction des deux facteurs, internet et revendication du droit au plaisir, donne corps à une nouvelle forme de sexualité, la sexualité-loisir, forme à travers laquelle « chacun cherche à prendre son plaisir sans être pris [4] ». La sexualité, qu’elle soit affectivement investie ou non, est alors valorisée comme un moment de bon temps ; un moment qui permet de couper avec le rythme souvent effréné de nos vies.

Sauf que les choses ne sont pas aussi simples, souligne Kaufmann, parce que la sexualité n’est pas un loisir comme un autre et que le lien sexualité-amour n’est jamais fort loin. En effet, même si toute rencontre sexuelle n’est pas automatiquement ni systématiquement une rencontre profondément intime entre soi et l’autre, l’acte sexuel peut, parce qu’on s’y laisse aller ou parce qu’on s’y fait prendre, avoir un impact fort sur l’individu. Il peut ainsi le bousculer au plus profond de lui ou l’amener à questionner le lien tissé avec l’autre par la rencontre des corps et des affects. Il est possible alors que la recherche de bien-être personnel passe au second plan, ouvrant place au plaisir de l’autre et à la possibilité de « donner sans compter autant que recevoir [5] ». Dans ces cas-là, me semble-t-il, le sexuel ne peut être dissocié de l’affectif ni des bouleversements qu’il peut entrainer dans la structuration personnelle.

Différents auteurs considèrent que les transformations contemporaines de l’intime sexuel et amoureux sont essentiellement opérées par et liées aux femmes. Kaufmann les rejoint en considérant que ce sont surtout les femmes qui sont prises dans la tension contradictoire entre une recherche du plaisir (au but purement personnel et marquée par la revendication égalitaire et symétrique) et une recherche d’engagement sentimental (dans laquelle la construction du lien avec l’autre est centrale et qui, par définition, développe des liens de dépendance). Il y aurait là, nous dit-il, pour les femmes prises dans ce paradoxe, une posture à « portée subversive » en ce que vivre positivement cette tension impliquerait d’arriver à construire un « monde à soi » régi par des règles ne renvoyant pas au « calcul égoïste [6] ».

Sans pouvoir m’y arrêter ici, je pense qu’il serait temps d’aller voir comment les hommes ont reconfiguré l’altérité après les changements de statut de la femme et leurs répercussions dans l’aménagement des sphères tant privées que publiques. Peut-être notre lecture des hommes, comme moins émotifs et moins ouverts au souci de l’autre, est-elle, partiellement du moins, encore un reliquat (ou l’autre face) de la conception même de ce qui était, et reste encore en partie, un frein à la reconnaissance de la femme comme personnage inscrit dans la sphère publique et dégagé de ses habits historiques de bonne mère et épouse. Si c’est le cas, cela ne peut servir aucun.

Mais, au-delà du débat de genre, c’est dans sa lecture de ce que la sexualité-loisir fait apparaitre de spécifique que se trouve tout l’intérêt de l’analyse de Kaufmann.

Ce que la toile lui permet d’isoler comme propre à la sexualité contemporaine, c’est que le « sexe pour le sexe », aussi revendiqué soit-il, ne suffit souvent pas aux individus sur le long terme. Il leur permet bien de vivre leur plaisir et de faire leur route d’individu autonome et battant, peu enclin à s’embarrasser des attentes de l’autre. Mais, à plus long terme, l’envie de développer un lien basé sur le sentiment est toujours bien présente parce que le lien affectif donne une vraie place à la sollicitude et à l’attention, aux joies et aux difficultés du quotidien vécues par chacun. En arrivant à conjuguer les deux, dit-il, la sexualité contemporaine mettrait en œuvre un mécanisme potentiellement subversif en termes de structuration du monde de l’intime. Or, je défends l’idée que Kaufmann pointe là quelque chose de fondamental, qui dépasse de loin le seul monde de l’intime, pour rendre compte de traits caractéristiques de notre société contemporaine.

En effet, le paradoxe qui traverse le vécu intime de la femme contemporaine se marque par une tension forte entre, d’une part, l’affranchissement, c’est-à-dire la prise d’autonomie et, d’autre part, l’attention et la disponibilité à l’autre qui impliquent au contraire un lien créateur de dépendances. Or, rappelons que, pour de nombreux sociologues de l’intime, la valorisation de l’intérêt personnel et de l’engagement dans la relation à l’autre tant qu’elle sert la structuration personnelle est ce qui caractérise notre temps ; comme si seule cette posture symétrique pouvait être gage d’égalité. C’est ainsi que Kaufmann donne une portée subversive à la tension paradoxale, entre valorisation de l’intérêt particulier et attention à l’autre, parce qu’elle permet un engagement sentimental dans une ouverture « à l’égale dignité [7] » tout en considérant que « l’autonomie peut s’effectuer dans la relation de dépendance [8] ».

Dès lors, sans qu’il s’y arrête beaucoup lui-même, ce que Kaufmann aide à comprendre, c’est que la relation humaine est asymétrique. Il n’y a pas une modernité marquée par la recherche d’égalité, laissant derrière elle ce résidu honteux et traditionnel que serait le lien asymétrique. Non. La relation humaine est asymétrique, ce qui n’empêche ni le développement d’une relation d’égalité, ni, pour chacun, la possibilité de l’émancipation. Bien au contraire, assumée et reconnue, cette asymétrie, tant qu’elle ne se fige pas, mais reste marquée par un mouvement oscillatoire entre les partenaires, permet de valoriser à leur juste mesure à la fois la posture d’affranchissement et la posture de recherche de reconnaissance, pour soi et pour l’autre.

Pour se recentrer sur la relation sexuelle et affective, l’un et l’autre partenaire peuvent alors, selon les moments ou selon les sphères de rencontre, mettre en avant soit la réalisation de soi, la posture du battant, prêt à tout pour développer son projet réflexif, soit la demande d’indulgence, de réconfort, de sollicitude et être reconnu à travers et pour ces deux facettes de ce qui les constitue humainement et socialement.

Certains auteurs [9] voient le couple et la famille contemporains comme l’espace démocratique par excellence, qui permet(tra) de renforcer le processus démocratique au sein de l’espace public. De la même manière, on peut se demander si la reconnaissance et la valorisation, dans l’espace intime, de la fragilité, comme une des facettes de tout engagement sexuel ou affectif, n’inviteraient pas aussi à concevoir, à long terme, toute relation comme le lieu où peuvent s’exprimer les forces et les fragilités de chacun. Un lieu où se tisseraient, autrement dit, les expressions d’assertivité, de sollicitude et d’appel à l’indulgence.

[1J.-Cl. Kaufmann, Sex@mour, A. Colin, 2010.

[2Voir par exemple la « relation pure » chez A. Giddens (La transformation de l’intimité, Le Rouergue/Chambon, 2004) et la « relation fissionnelle » chez S. Chaumier (L’amour fissionnel, Fayard, 2004).

[3J.-Cl. Kaufmann, Sex@mour, op cit., p. 159-60.

[4Ibidem, p. 196.

[5Ibidem, p. 197.

[6Ibidem, p. 195.

[7N. Zaccaï Reyners, « Respect, réciprocité et relations asymétriques. Quelques figures de la relation de soin », dans Esprit, janvier 2006, p. 107-8.

[8Ibidem.

[9Dont A. Giddens, La transformation de l’intimité, op cit. et G. Neyrand, Le dialogue familial. Un idéal précaire, Eres, 2009.