Se retirer dans la dignité

Christophe Mincke

En annonçant sa démission, Benoît XVI a créé la surprise ; notamment parce que cet acte le distinguait de manière frappante de son prédécesseur dont la lente déchéance manifesta aux yeux du monde une conception fataliste de sa charge. Dieu avait voulu qu’il accède au pontificat, qu’il survive à un attentat qui aurait dû lui couter la vie, il Lui appartenait, et à Lui seul, de l’en décharger. Certes, les derniers instants de Jean-Paul II semblent avoir été plus équivoques puisqu’il fut décidé de ne pas (plus) s’acharner à maintenir en vie le corps d’un pape usé jusqu’à la corde. Où se situe la liberté de l’homme, où s’arrête la volonté divine ? On n’échappe pas facilement à la question.

Cette fois, le pape a décidé de quitter le monde autrement : dans la dignité ; dignité de l’institution sainte, mais humaine, qu’il dirige, dignité de l’homme chargé, un temps, d’être le vicaire du Christ. Il se retirera donc du monde pour finir sa vie dans un monastère, à un jet de pierre de la basilique Saint-Pierre. On ne se refait pas.

L’ex-pape Benoît XVI a donc ainsi clairement signifié sa volonté de rester maitre de son destin jusqu’à la fin et de choisir sa sortie. Ce faisant, il conteste que sa charge lui ait été imposée par Dieu, ce qui impliquerait que seul un miracle indiquant la volonté du Seigneur ou la mort pourrait lui signifier son congé. Elle a été confiée à ses bons soins, à charge pour lui de la transmettre le moment venu.

De surprenantes déclarations

La surprise fut encore plus grande lorsque l’on entendit Benoît XVI confier au monde son testament éthique. Il rompait largement avec l’idée de Dieu comme maitre de nos destinées, jusqu’à un point encore inédit au sein de l’Église. Ainsi, pour ce qui est de la fin de vie, se prononça-t-il clairement en faveur de l’admission de l’euthanasie. « La vie est donnée par le Seigneur qui, certes, est libre de la reprendre quand Il le désire, mais elle peut aussi être rendue par son dépositaire qui se sentirait prêt à rencontrer son Créateur ou désireux de le faire. La souffrance peut être une épreuve, mais elle peut aussi perdre tout sens, et ce sens, c’est à l’homme d’en juger. » Voilà qui n’a pas manqué de surprendre dans la bouche de l’ancien maitre de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Plus largement, il affirma que l’assignation par le Tout-Puissant d’une position ou d’une identité n’était que le point de départ d’une vie. Le dessein divin se limiterait donc à permettre à chacun de décrire une trajectoire au départ de ce qui lui est donné. Ainsi, en matière de genre et de morale sexuelle, Benoît XVI affirma-t-il qu’il fallait considérer que la liberté de l’homme impliquait celle de prendre en main le donné initial. Dans le respect de la Parole et de l’Amour de Dieu, chacun devrait se voir reconnaitre le droit à s’épanouir et à se réaliser au mieux, ce qui impliquait que l’on puisse développer des formes d’amour sortant de ce qui est communément admis. Il s’agirait là d’une forme d’hommage à Dieu par la reconnaissance que, plutôt que de la rancœur et de la frustration, de la chair qu’Il a créée, peut émerger de l’amour et du bonheur. Le mot « homosexualité » n’est pas utilisé par Benoît XVI, mais cette question apparait de toute évidence en filigrane.

Un pape à contrecourant

Ce pape qui fut souvent qualifié de dogmatique apparait maintenant à la fois démissionnaire et touché par la Grâce. Il se veut aujourd’hui le porteur d’un message d’amour et de paix de l’Église avec son peuple et avec le monde. Une Église enfin revenue à sa vocation universelle, selon ses propres mots.

L’ensemble des vaticanistes a été pris au dépourvu. Ces positions ont fait l’effet d’une bombe au sein de la communauté catholique. Les tenants d’un catholicisme renouvelé ont salué le courage d’un homme qui, au soir de sa vie, s’est montré capable d’une si profonde remise en question. La presse s’est fait l’écho de l’évolution d’un homme que la vie a placé face aux implications pratiques de ses théories, mais qui a été capable de faire évoluer celles-ci. Largement, la difficulté de la voie adoptée fut saluée, alors qu’un traditionnel « faites ce que je dis, pas ce que je fais » eût été plus simple.

À l’inverse, les forces conservatrices au sein de l’Église ont hurlé à l’hérésie, menaçant d’un schisme et appelant à l’élection d’un pape fort qui saurait remettre la chrétienté dans le droit chemin de la tradition et la parole divine.

L’Église est donc déchirée — à tout le moins, partagée — entre une tendance qui cherche une adéquation entre le message chrétien et les formes actuelles de vie en société et une autre qui pense que le catholicisme doit être un rempart contre des évolutions qui ne devront jamais être admises. Rien de bien neuf, en fait.

Ce qui est frappant est plutôt l’émergence d’une tentative d’intégrer au dogme catholique la question de la liberté individuelle telle qu’elle est aujourd’hui conçue, notamment en termes de liberté d’autodétermination. Particulièrement remarquable est le fait que cette évolution se produit à un moment où plus personne ne croyait l’Église capable d’un tel aggiornamento, elle qui pourtant, par le passé, se maintint au cœur de la société occidentale grâce à de telles évolutions de son rapport au monde.

Moins que jamais, « Dieu le veut » ne semble un argument recevable. Jusqu’au sommet de l’Église.