La flèche curonienne

Bernard De Backer

« Plus haut encore, c’était la ligne des dunes, inlassablement modelées et remodelées par le vent, qu’on s’efforçait de fixer en y semant de l’oyat, et au sommet desquelles on voyait parfois défiler la silhouette massive et archaïque d’une harde d’élans. »

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

De vieilles cartes postales offrent l’image d’une insularité grandiose, une enfilade rectiligne de dunes énormes, de lames ourlées d’écume, de pins majestueux au bord desquels se blottissent quelques villages de pêcheurs et d’artisans. Ce lieu singulier, issu des moraines de la dernière glaciation et des soulèvements marins, se trouvait sur la route reliant Königsberg — capitale de la Prusse orientale et ville de Kant — à Saint-Pétersbourg, en passant par Riga et Dorpat. Sur cette langue de sable piquetée de bois, large de quelques centaines de mètres et longue de cent kilomètres, les courriers et les diligences cavalant sur la plage affrontaient les embruns, le vent latéral et le hareng saur aux étapes. À l’ouest, les vagues de la Baltique rongeaient les dunes, à l’est les eaux lagunaires du Haff de Courlande clapotaient le long de barques aux girouettes multicolores. L’étroite péninsule baignée de lumières, de sels et de brises était empreinte d’une telle magie que Thomas Mann s’y fit construire une maison — à Nida, en 1930 — pour y écrire Joseph et ses frères. Car l’on était encore quelque peu en terre germanique, même si les pêcheurs des villages parlaient des dialectes baltes et que la région avait été annexée par la Lituanie en 1923, avec le port de Memel rebaptisé Klaipėda.

Sahara prussien

À l’époque prussienne, l’isthme courlandais [1] était soudé à la région de Königsberg par sa base méridionale, mais échouait devant Memel, cent kilomètres plus au nord. Une passe de cinq-cents mètres de large reliait la lagune du Haff à la Baltique et séparait la pointe de la flèche du continent. Les courriers et voyageurs devaient alors monter dans des bateaux avant de faire halte à Memel, puis de poursuivre vers Riga. Tout au long de l’isthme, les voyageurs ne traversaient que de rares villages que les dunes mobiles forçaient parfois à déménager avec armes et bagages, hormis les cimetières. Les noms étaient germaniques ; au départ de Königsberg l’on croisait successivement Sarkau, Kunzen, Rossitten, Pillkoppen, Nidden, Preil, Perwelk, Schwarzort, Erlenhorst et Sandkrug, ce dernier face à Memel. Une dizaine de villages existaient au XIXe siècle, avec leurs églises évangéliques en briques rouges et leurs auberges ; quatorze autres localités avaient été ensevelies sous les sables. Hors les bourgs et leurs terres cultivées, l’isthme était couvert de forêts et de dunes. On pouvait y croiser élans, sangliers, lynx, castors, putois et martres, survolés par des millions d’oiseaux migrateurs et autant d’insectes. Un paradis venteux pour naturalistes et wandervogel de tout poil.

Après les savants et les botanistes, dont les frères von Humboldt, une colonie d’artistes prit racine à Nidden. Nombre de célébrités et de vélivolistes, prenant leur envol au sommet des dunes, prirent ensuite l’habitude de séjourner dans les hôtels de luxe (« La Reine Louise », « Le Cerf de Courlande »…), dont Sigmund Freud et sa famille. La défaite de l’Allemagne en 1918 ouvrit une période de bouleversements intenses, parachevés par la seconde défaite de 1945. La Lituanie indépendante, mais sans port en eaux profondes, lorgnait vers la ville de Memel et ses installations portuaires. Plusieurs consultations populaires dans le district éponyme (comprenant la moitié nord de la flèche) confirmèrent cependant la prédominance germanique, et même les Lituaniens du territoire votèrent pour le maintien en Prusse orientale [2]. Après une période de mandat de la Société des Nations, mis en œuvre par la France (une aubaine pour les philatélistes), la jeune Lituanie s’empara militairement du territoire en 1923 et la moitié nord de la flèche curonienne se détacha de la Prusse orientale.

Tous les villages de la partie septentrionale changèrent de nom, à commencer par Memel renommée Klaipėda. Franchie l’étroite passe du nord, on traversait désormais Smiltynė, puis Alksnynė, Juodkrantė, Pervalka, Preila et enfin Nida (Nidden), avant la frontière prussienne. Après 1945, la Prusse orientale fut « nettoyée » de ses habitants allemands, remplacés par des homo soviéticus. Vingt années plus tard, en 1965, Sartre et Beauvoir vinrent faire du tourisme politico-littéraire dans la partie lituanienne de la flèche. Expédition qui laissa l’image surprenante du philosophe en complet veston, gravissant, les mains derrière le dos et la silhouette inclinée, une dune immaculée portant son ombre [3]. Nida est aujourd’hui, dans ce qui fut jadis le « Sahara prussien », le dernier village avant le territoire russe de Kaliningrad. Du haut de la maison de Thomas Mann, on peut apercevoir le poste frontière.

Raison pure

La flèche curonienne n’est pas la flèche wallonne, mais sa partie lituanienne est néanmoins parfaitement cyclable. Le vieux ferry de Klaipėda n’embarque plus que les piétons et les cyclistes, et l’on pose le pied sur le bout de l’isthme avec émotion. Le silence s’impose dès que l’on pénètre dans les bois de pins, bruissant finement sous les bourrasques. Il ne faut pas pédaler longtemps pour se trouver nez à nez avec la Baltique, une ligne bleu métallisé qui se répand avec fracas sur une vaste plage déserte. Un coup d’œil à gauche permet d’entrevoir l’interminable bande de terre légèrement concave, bordée de dunes et de pins, qui file vers Kaliningrad. Une cinquantaine de kilomètres nous séparent de Nida, cela en fera donc cent pour la journée, si tout va bien. On espère croiser des élans et des martres, longer les plus hautes dunes d’Europe et entrevoir le delta du Niémen de l’autre côté de la lagune. Le site est stupéfiant, la perspective enivrante et les nuages splendides.

La piste cyclable s’enfonce d’abord dans une zone de forêt peu dense, tapissée d’herbes longues dont les pointes courbées retombent dans le sable. Le terrain est bosselé et l’on virevolte entre les troncs en écoutant le bruit des vagues. À l’ouest, de vieilles dunes sont couvertes de broussailles et de coupe-feux. Après une bonne heure de route, le paysage est toujours le même et l’on n’a pas croisé un seul élan et encore moins de putois. Le duo décide de se séparer à Juodkrantė, car la route se révèle trop longue pour la cycliste. Elle prendra le bus local pour Nida ; il faut sécuriser le vélo près de l’arrêt. Surgit alors l’autre face de la flèche, la côte lagunaire où se nichent les villages : tout y est plus chaud, plus humain, plus calme. La lagune est tellement large que l’on n’en voit pas l’autre rive. Cela ressemble aux iles de la Frise, avec leur versant maritime et leur versant de hauts-fonds qui se vident à marée basse. Sauf qu’ici, la lagune ne se vide jamais et que les iles sont soudées.

Il faut remonter en selle vers la Baltique, puis tourner à gauche vers Nida. Pendant quelques kilomètres, la piste suit le bord de mer — masquée par une montée de sable — puis oblique à nouveau dans les bois déserts. On ne roule plus qu’au centre de la flèche, étroite, mais assez large que pour ne rien laisser percevoir des deux bords. C’est une pinède à perte de vue, un monde en soi qui vaque à ses affaires sous le soleil et sous le vent. Sauf qu’à terme, l’ennui commence à gagner le cycliste solitaire. Où sont donc les dunes de soixante mètres, les vues somptueuses, les plages désertes, les villages de pêcheurs ? En compensation, sans doute, les pinèdes sont bordées, côté Baltique, par des plages à maillots ou naturistes, mixtes ou unisexes, signalées au moyen de pictogrammes évocateurs. Versant lagune, la piste, qui s’y déporte après quarante kilomètres de désert, croise des restaurants à šaltibarščiai, blynai et cepelinai (les fameux zeppelins, ogives de pommes de terre fourrées à la crème épaisse, aux champignons et au lard), où se presse tout ce que la Lituanie compte de vacanciers amoureux de la mer et de nostalgiques germano-baltes au repos.

Quand on sait que des exemplaires de la Critique de la raison pure sont passés par ici, fourgués dans de grosses malles de cuir à destination des universités de Dorpat ou Saint-Pétersbourg, on mesure le chemin parcouru. Bien davantage que Kant, ce sont les zeppelins qui hantent désormais le cycliste proche de la défaillance. Au loin, Nida apparait enfin derrière la maison de Thomas Mann perchée sur une colline. Le parcours longe maintenant la lagune, où des enfants trépignent dans une bulle transparente qui roule sur l’eau. Puis, en bout de piste, les bras de la cycliste se lèvent pour accueillir le routier épuisé de la flèche curonienne. D’immenses dunes, aveuglantes de blancheur, masquent la frontière russe.

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[1Bien que passé dans l’usage et repris par l’Unesco, le nom « isthme de Courlande » est incorrect. Il s’agit en effet d’une péninsule et nous ne sommes pas en Courlande (région plus au nord, en Lettonie). L’appellation germanique, à moitié fautive, est Kurische Nehrung, « Cordon littoral curonien ».

[2Cela notamment parce que les Lituaniens « memelliens » (Memellanders) étaient protestants évangéliques et que la Lituanie était catholique à une écrasante majorité. Se rejoue ici un vieux clivage propre aux pays baltes, entre les zones protestantes sous influence germanique et les zones catholiques sous influence polonaise. Une bande orientale subit quant à elle la présence russe orthodoxe, surtout en Lettonie (région de Latgale) et en Estonie (région du lac Peïpous, de Narva et pays Setu près de Pskov).

[3L’institut français de Lituanie organisait précisément en 2015 à Vilnius, une grande exposition montrant le voyage des intellectuels français dans le pays, avec les photographies étonnantes d’Antanas Sutkus.