Ruines de Courlande

Bernard De Backer

Ce sont des routes de terre et de gravillons, zébrées d’entailles, qu’il faut parcourir à vive allure si l’on ne veut pas trembloter pendant des heures. On raconte que du fond de ces bois de pins aux frondaisons raides, bordant les coupe-feux à perte de vue, des Frères de la forêt [1] harcelèrent les forces d’occupation soviétiques jusqu’en 1957. Des fermes éparses, cerclées de clairières, les ravitaillaient à l’ombre du jour avant de répondre aux divers « organes », regard vide et bouche muette. Staliniens à l’avenir radieux, nationaux-socialistes libérateurs des précédents, soviétiques antifascistes : les frères ennemis se succédèrent entre 1940 et 1945. On en vint à regretter les barons baltes et leurs ancêtres, les chevaliers teutoniques.

Après un manoir néoclassique tout délavé arborant ses colonnades décrépies, nous croisons un bâtiment kolkhozien abandonné, près d’un hameau replié sous ses arbres. Les paysans se sont réapproprié le grand hangar collectif, constellé de graffitis obscènes qui surgissent entre les bottes de foin. Le ciel bleu gris est envahi de spirales de poussière soulevées par un camion qui serpente entre les blés. La carte n’a pas l’échelle requise et l’on navigue à la boussole pour rejoindre la vallée désirée. Quelques prairies plus vastes et des couronnes de feuillus apparaissent au loin, comme une oasis au-delà de ce désert de paille et de pins. Le rebord du plateau surgit d’un coup, ouvrant sur une coulée verte entourant une rivière onduleuse, l’Abava. Un bourg est niché dans le creux, avec son usine à cheminée rouge, son église luthérienne, sa synagogue et son paquet de maisons brunes. De l’autre côté de la vallée, les ruines d’une forteresse teutonique jouxtent des rangées de vignes.

Sur le plateau finissant, une vaste zone herbeuse est parsemée d’installations paysagères et de sculptures disparates. Certaines sont en granit grumeleux — reptile noir serti dans une gangue minérale, divinité orientale au visage poupin, masse hiératique surmontée d’une crête de métal anthracite —, d’autres en bois, telle cette ossature de tente pyramidale qui se découpe sur un soleil de brume. Il s’agit parfois de déchets électroniques, brochettes de cathodes ou globe de télévisions en équilibre sur une butte de terre. La zone est immense et s’étend vers un espace vallonné au-delà d’un petit ruisseau, en contrebas. On peut y voir des nappes de fleurs artificielles vibrer sous le vent, du linge imputrescible sécher éternellement tendu entre deux arbres, un dolmen trôner à l’épicentre d’une butte. À l’entrée du parc, une grosse dame russophone en pantoufles s’occupe de la caisse, un grand barbu en salopette taille la pierre sans nous offrir un regard. Il n’y a personne d’autre ; les visiteurs sont autorisés à planter leur tente au milieu de ce singulier décor. Comme souvent dans les Pays baltes, il n’y a pas d’eau courante ni de toilettes pour les campeurs. Ici, c’est à la rude.

La synagogue blanche et orange du bourg, d’une taille impressionnante pour le lieu, a été transformée en espace d’art contemporain par le sculpteur créateur du parc. La petite ville, fort ancienne, fut fondée au XIIIe siècle sous un château de l’ordre de Livonie, salutaire protection où se regroupèrent marchands et artisans allemands. Elle se nommait Zabeln, comprenaient nombre de manufactures, de minoteries et de tanneries. Dans le cimetière de l’église luthérienne, on aperçoit des pierres tombales portant des noms germaniques : von Grot, Gaertner, Mühlenbach. « Ich bin die Aufherstehung und das Leben », lit-on sur une croix moussue. Il n’y a plus de traces du cimetière juif, ni d’aucun Juif depuis la nuit du 6 aout 1941 où les deux-cent-quarante Ostjuden de Schabeln (Zabeln en yiddish) furent exécutés près du confluent de l’Abava et de la Karonu. Parmi eux, le dernier rabbin de Sabile (Zabeln en letton) Yitzhak Segal [2]. Les ruelles du bourg sont maintenant dépeuplées, bordées d’épaisses bâtisses qui conservent l’empreinte d’une vie défunte : tailleurs, marchands, brasseurs, meuniers, cordonniers, aubergistes, maitre d’école, pasteur et rabbin. Les Lettons étaient ouvriers agricoles ou serviteurs dans les vastes domaines ruraux des barons germano-baltes, comme la famille von Keyserling. Aujourd’hui, il n’y a plus qu’eux en ville ; les Allemands et les Russes sont partis, les Juifs sont morts et leurs maisons saisies.

Les pieds de vigne attirent les deux voyageurs. Perché de l’autre côté de la vallée, le vignoble du XVIIe siècle est certifié le plus septentrional au monde. Il faut gravir les marches qui mènent à la ruine teutonique pour espérer y parvenir. Les vestiges de la forteresse livonienne sont épaisses et rudes, transformées en terrasses d’un sombre parc d’où l’on peut contempler l’Abava ; au-delà, on ne sait comment gagner le « Sabilės vynuogynas » dont les grappes pourpres ornent les armoiries du bourg. Le sentier a disparu, l’herbe est détrempée, et une fois arrivés en haut, de vastes grilles empêchent d’approcher des ceps. Il est temps de redescendre dans la moiteur du soir.

Le long de la route asphaltée qui suit la vallée, un attroupement nous intrigue à l’orée du bourg. Un petit monde muet et immobile se dresse dans une prairie. Il y a des enfants qui forment une ronde, des couples qui posent devant un photographe, une classe qui écoute le maitre face au tableau noir, des pêcheurs arborant des poissons colorés, une famille attablée, une femme poussant un landau, un vieux à la barbe blanche derrière une machine à écrire… Avec leurs teeshirts pastel et leurs casquettes de baseball « Grandes Vacances », ils semblent sortis d’un album de Bernard Faucon, photographe de l’enfance pétrifiée. Rien ne bouge et tout est lumineux, sidérant. Ce sont des poupées de son, dodues et rieuses. Une dame nous fixe d’une voiture dans la prairie. Elle est muette, comme repliée en elle-même. Serait-ce une marionnette dans un jouet grandeur nature ? La poupée se lève, boudeuse et absente. Elle marche vers nous sans nous regarder. Oui, c’est elle la créatrice de ce petit monde sur lequel elle veille, été comme hiver. Nous n’en saurons pas plus, sinon en lisant la carte de visite en lettres gothiques de Daina Rucere qu’elle nous tend le regard perdu.

[1Le « recours aux forêts » possède une longue histoire en Europe orientale et dans les Pays baltes, régions de plaines dont les grandes zones forestières sont les seules à offrir un abri aux rebelles. Dès la révolution russe de 1905, des paysans révoltés y prirent le maquis. Une résistance armée contre les deux occupations soviétiques eut sa base arrière dans les forêts des trois pays. L’attitude des Frères de la forêt, ainsi que l’historiographie afférente, est controversée pour l’occupation nazie de 1941-1945, notamment en Courlande. Le Frère le plus célèbre en Lettonie est Jānis Pīnups qui prit le maquis de 1945 à 1995 et n’eut jamais de passeport soviétique.

[2D’après Olga Aleksejeva, Jews in Sabile, sur le site de la communauté religieuse juive de Lettonie, Shamir. Avant le judéocide nazi d’aout 1941, les Juifs de Sabile eurent à souffrir de l’occupation soviétique entre 1940 et 1941. Notamment de la fermeture de leur école, de l’expropriation de leurs biens et de la déportation en Sibérie des plus riches d’entre eux. Les Lettons, comme nombre de Baltes, se trouvèrent coincés entre les trois occupations soviétiques (1919, 1940-1941, 1945-1991) et les deux occupations allemandes (1918, 1941-1945).