Rosée

Christophe Mincke

Évidemment, depuis qu’elle s’est endormie avec lui, il sent un peu. Mais il reste aussi doux. Même sous la rosée qui le couvre, il est agréable au toucher. Comme avant. Ou, plutôt, comme le souvenir d’avant.

Le plat de ce type n’est vraiment pas appétissant. Il y a passé des heures. Il n’y a mis que de bonnes choses, ça ne peut donc pas être mauvais. Mais, comme aimait à le répéter Raymond : « On mange d’abord avec les yeux ». En même temps, le pauvre Raymond n’y voyait plus grand-chose sur la fin… Dégénérescence maculaire. Classique. Et comme il se satisfaisait des mêmes plats, répétés à l’infini de semaine en semaine, elle ne se décarcassait plus beaucoup. Maintenant, elle reçoit des repas du CPAS. Plus besoin de cuire, d’épicer, de décongeler. Enfin, presque. Elle a gardé son indispensable congélateur, antédiluvien, qui ronronne à la cuisine. Un vrai matou.

Dresser la table avec des couverts dépareillés ! Décidément, il ne veut pas gagner, celui-là… Il a bien fait de faire un plat aussi moche. On dira ce qu’on voudra, les hommes ne savent pas y faire.

Depuis qu’elle s’est endormie avec lui, elle doit l’économiser. Autrefois, elle pouvait le caresser deux heures, voire trois, les soirs où elle se sentait trop seule… Maintenant, il faut être raisonnable… Huit heures dehors, c’était trop. Beaucoup trop.

Évidemment, si Raymond était encore là, elle s’en ficherait. Elle serait encore dans sa maison, Pirouette passerait par la chatière pour venir lui tenir chaud. Raymond grommèlerait devant la télé et elle n’aurait pas à le faire à sa place. Franchement, si ce type pense être original en préparant des brochettes de minilégumes… Il aurait dû regarder quelques saisons avant de poser sa candidature.

Le soleil éclairera bientôt le côté gauche de l’écran et elle n’y verra plus rien, il faudrait qu’elle se lève pour baisser le volet. Elle hésite. Elle frissonne rien qu’à l’idée du bruissement du pantalon imperméable quand elle marchera vers la fenêtre. Elle déteste ce bruit depuis toujours, mais elle n’a pas trouvé d’autre solution. La rosée perle à sa surface, plutôt que de gorger sa robe. Ça reste frisquet, mais rien de comparable avec la sensation de l’eau sur ses cuisses.

Les invités vont arriver, on va voir ce qu’on va voir. Bon, il a une belle maison, ça aide. Et il a fait un feu dans la cheminée. Comme à la maison, quand Raymond rentrait du bois et faisait une flambée. Comme elle le trouvait idiot de lâcher systématiquement que le bois réchauffe l’homme plusieurs fois : quand il le coupe, quand il le fend, quand il le rentre et quand il le brule. Maintenant, ça lui manque, évidemment. Comme la cheminée. Oui, les appartements modernes sont confortables, on ne peut pas dire le contraire, mais ils manquent d’âme. Il faut faire des choix, c’est la vie.

Au moins, l’écran plat lui permet de ne pas rater une miette de la déception de l’hôte quand il se rend compte que les brochettes de minilégumes, c’est complètement dépassé. Surement qu’il se dit qu’il se rattrapera avec le sorbet aux cinq fruits rouges. Les hommes ne savent décidément pas y faire.

La pub ? Déjà quarante-cinq minutes ? C’est vrai qu’il tiédit. Et qu’il sent. On ne peut pas tout avoir. Un chat dans un appartement sans même une terrasse ? « Il faut être raisonnable, maman, lui avait dit Olivier, tu ne vas pas pouvoir garder Pirouette. Je pourrais lui trouver une famille d’accueil. Et une litière, avec ta mauvaise hanche, ce n’est pas envisageable ! » Et la vie sans Pirouette ni Raymond ? Ça l’était, peut-être ?

Elle ira fermer le volet en le recouchant. De toute façon, ce sont les témoignages, le reflet n’est pas si gênant. Chacun essaie d’avoir l’air bienveillant tout en étrillant au mieux l’adversaire. Là, Raymond aurait lâché une bordée d’injures contre ces « faux culs »… Elle ne va pas s’y mettre. Elle se sent seule, mais elle tient à sa dignité.

Cinquante-cinq minutes. Il va falloir le remettre dans sa boite, on n’est jamais trop prudent. Olivier passe demain, il pourrait vérifier qu’elle ne manque de rien et ouvrir le congélateur. Même si c’est peu probable, elle ne veut pas risquer qu’il le lui confisque. Le faire entrer dans le congélateur n’avait pas été de tout repos. Il était méfiant, il sentait que quelque chose clochait. Il s’était raidi, avait griffé et soufflé. Le déménagement approchait, il n’y avait pas d’autre solution. Mais allez expliquer à un chat que c’est la seule solution. Il avait lutté. Heureusement, elle était encore assez vigoureuse pour tenir la porte fermée. Il hurlait, elle l’entendait malgré l’épaisseur de la porte. Les miaulements s’étaient progressivement affaiblis. Elle veut croire que ses paroles de consolation y furent pour quelque chose. Ensuite, le silence. Dans un congélateur, meurt-on gelé ou asphyxié ? Ça n’a pas vraiment d’importance, l’essentiel, c’est qu’il ne l’ait pas quittée. Quelque part, elle est sure qu’il comprend. « Pas la peine de vider le congélo, avait dit Olivier. Je mettrai une sangle dessus et on le placera bien droit dans le camion. L’appartement n’est qu’à dix minutes. Tiens et ton chat ? »… « Disparu, avait-elle répondu. Il a compris qu’il n’a plus sa place ici. ». Ça arrangeait bien Olivier, au fond.

Il sent un peu. Elle n’aurait pas dû s’endormir avec lui, devant la télé.