Robert Castel, lucidité et ténacité sociologiques

Georges Liénard

Décédé le 12 mars 2013, Robert Castel relisait encore le 6 mars 2013 — bien qu’atteint par un cancer — les épreuves de son dernier entretien [1]. Celui-ci était accordé au journal L’Humanité. Il rappelait en quoi consiste la question sociale d’aujourd’hui : comment transformer le compromis social des années 1970 afin de stopper la création du précariat social, de construire une nouvelle sécurisation de l’emploi et un maintien ainsi qu’une extension de la propriété sociale. « Le nouveau régime du capitalisme se traduit par une grande mobilité. Un travailleur ne restera pas accroché à son emploi toute sa vie. Il passera par des alternances de travail et de non-travail. Il faut une acceptation et une maitrise de cette mobilité. Surtout ces transformations ne doivent pas s’accompagner de déclaration d’inemployabilité, ni conduire à jeter les gens ou à les mettre dans des situations lamentables »… « La propriété sociale, cela signifie que le travailleur est propriétaire de droits. Il y a également des propriétaires privés. Un certain nombre de droits sont irrécusables comme la santé, la retraite, etc. On pourrait énoncer six ou sept droits qui fondent un socle assurant au travailleur des ressources de base pour que le travail continue d’être pourvoyeur d’indépendance sociale et économique [2]. » Se trouvent dans cet entretien deux constantes du travail sociologique de R. Castel : les rapports de pouvoir entre acteurs ainsi que leurs effets sociaux et la recherche des possibles latéraux étant donné la dynamique des rapports sociaux.

La dureté du social et les possibles latéraux

Robert Castel démontre à la fois, d’une part, combien les rapports sociaux notamment de domination sont prégnants pour la production des inégalités structurelles et situationnelles entre les groupes sociaux : « Le monde social n’est pas là pour nous plaire, qu’au commencement était la Contrainte et que la vie sociale est d’abord un jeu avec les contraintes [3] ». D’autre part, tout en faisant sienne cette position théorique de P. Bourdieu, R. Castel par l’intermédiaire de sa sociologie généalogique est toujours à la recherche des possibles latéraux et notamment des rapports de pouvoir qui permettent de limiter — autant que possible selon les moyens des acteurs sociaux — les rapports de domination. D’où son analyse sociologique des compromis : « Mais il faut aussi comprendre que le compromis n’est pas le consensus. Un compromis social, c’est extrêmement conflictuel, c’est le résultat d’un rapport de forces entre les partenaires sociaux, comme ce qu’on a appelé justement le “compromis social” du capitalisme industriel qui s’est noué en Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale [4]. » Selon Castel, dans la crise actuelle durable, les relations entre les groupes sociaux, économiques et politiques sont arrivées à une bifurcation qui peut soit déstabiliser le cœur de la société salariale basée sur la propriété sociale aux prises avec la mobilité et l’internationalisation du capital sous la prédominance du capital financier, soit parvenir à trouver de nouvelles façons de domestiquer les groupes qui dominent les marchés.

Propriété et citoyenneté sociales et citoyenneté politique

Par sa démarche généalogique en sociologie, R. Castel fait une histoire du présent du salariat « en suivant la série des transformations qui, aujourd’hui, aboutissent à un certain point d’équilibre, le présent étant une articulation d’effets d’héritage et d’effets d’innovation [5] ». Cette analyse le conduit au fil de ses travaux [6] à élaborer le concept central de propriété sociale comme condition de la citoyenneté sociale qui, elle-même, est le complément nécessaire pour une citoyenneté politique complète. Sous le capitalisme industriel régulé comme résultat de longues luttes sociales et politiques, à côté de la prédominance de la propriété privée, la propriété sociale est une propriété collective indivise des travailleurs et de leurs ayants droit créant des droits individuels de sécurisation de la vie : chômage, maladie, accidents du travail, retraite, préavis, droit social du travail, etc. Le travail dans l’emploi salarié sécurisé de la période fordiste est l’équivalent socialisé de la propriété privée car le travail donne « les bases de l’indépendance sociale et économique des individus » sur la base de l’action collective. La propriété sociale crée les conditions sociales de l’exercice plein et entier de la citoyenneté politique en en élargissant la portée car la démocratie sociale est porteuse des actions pour la démocratie économique et pour la justice fiscale. Mais pour Castel, aujourd’hui, la propriété sociale doit se réformer en agissant pour que celle-ci soit liée à la trajectoire des individus tout au long de la vie et pas seulement aux périodes d’emploi.

Le précariat

Le processus de déstabilisation de la propriété sociale entrepris par les « politiques libérales de réduction du droit du travail et de la protection sociale » conduit à créer le précariat. Ce concept choisi à la place de celui d’exclusion (dont il se méfiait) est là pour indiquer que l’analyse doit porter sur le cœur du processus : les rapports sociaux qui ont permis le compromis conflictuel de la période fordiste attaquent le droit social, les protections sociales, d’une part, en rapatriant sur les individus la « charge d’assumer les risques » et, d’autre part, « en mettant tout le monde au travail à condition de ne pas être trop regardant sur les rétributions attachées au travail, à la fois en termes de salaires, de droits et de protections sociales »… ainsi se construit la « valeur travail accommodée à l’idéologie libérale » afin de désigner les chômeurs comme des assistés perpétuels dotés de la culture de l’assistanat. Bref, l’analyse doit concerner les processus, les trajectoires qui dotent les groupes concernés des caractéristiques des travailleurs pauvres, des chômeurs de longue durée et des travailleurs alternant sans cesse emploi peu ou pas protégé et chômage avec ou sans fin de droits.

Demande sociale, rigueur sociologique, référence sociopolitique

Son origine sociale (fils d’un modeste employé des Ponts et Chaussées) et son parcours scolaire (CAP d’ajusteur mécanicien, agrégation de philosophie et puis thèse sous la direction de Raymond Aron) et professionnel (assistant d’Éric Weil à Lille, période pendant laquelle il rencontre P. Bourdieu qui donnait cours à Lille, mais qui n’était pas encore Bourdieu ; membre du centre de Sociologie européenne dont R. Aron était le directeur et P. Bourdieu le secrétaire général ; enseignant à Vincennes avec Jean-Claude Passeron ; directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales ; membre et directeur du Centre d’étude des mouvements sociaux) permettent de comprendre sa position sociologique affichée qui articule le respect de la demande sociale faite à la sociologie, la ri­gueur scientifique et la reconnaissance explicite de ses références sociales et politiques. Trois phrases résument R. Castel. La première : « Politiquement, moi aussi, je pense plus du côté des dominés que des dominants, et, dans le champ du travail, davantage du côté des syndicats de salariés que du Medef. Je crois que si on est honnête, il faut le dire : il n’y a pas de discours absolu sur la société. Mais la contrepartie, c’est une exigence de rigueur dans le travail d’interprétation des données, et il faut partir de diagnostics aussi précis que possible. » La seconde : « La sociologie, c’est dommage, ne peut pas reposer sur une conception héroïque de l’histoire centrée sur les moments les plus chauds, les plus effervescents. Parce que l’histoire, c’est un processus. Le travail d’un sociologue qui prend l’histoire au sérieux, c’est d’essayer de reconstruire des processus, dans lesquels il y a des sauts qualitatifs, de la nouveauté et de la liberté qui passent, mais à travers la permanence des rapports de domination »… La troisième : « Ceci dit, je ne pense pas que le sociologue ait à donner des leçons de politique. La politique est un métier difficile, elle exige des choix, des arbitrages, qui s’inscrivent dans une logique qui n’est pas celle de la recherche. »

Dans la crise actuelle, l’université, le monde social et politique ont besoin que la sociologie s’inspire du travail sociologique et de la leçon de vie que nous donne Robert Castel.

[1Il s’agit d’énoncer ce que le travail de R. Castel m’a appris et non pas d’une synthèse de son œuvre.

[2L’Humanité.fr (14 mars 2013), Robert Castel : « Je pense que l’individu est un sujet social » dans Humanité quotidien, www.humanite.fr/tribunes.

[3Castel R. (2004), « Entre la contrainte sociale et le volontarisme politique », dans Bouveresse J. et Roche D., La liberté par la connaissance. Pierre Bourdieu (1930-2002), Odile Jacob, p. 308.

[4Castel R., entretien réalisé par G. Chantraine, C. Eff, S. Grelt et V. Patouillard (2007), « Le travail au long cours » dans Vacarme, n° 40, 2007.

[5Castel R., entretien cité. Les passages mis entre guillemets sans référence explicite proviennent de l’entretien dans la revue Vacarme n° 40.

[6Castel R. (1995), Les métamorphoses de la question sociale, Fayard ; Castel R., Haroche C. (2001), Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, Fayard.