Revoir Bagdad. Revoir Florence Aubenas


International, Proche et Moyen-orient.

À quoi bon une énième manifestation de solidarité avec Florence Aubenas ? À quoi bon un énième texte de soutien à ses proches ? À quoi bon nous émouvoir à notre tour et si tard du sort de son guide et traducteur Hussein Hanoun Saadi ? À quoi bon nous risquer à enfoncer des portes ouvertes et faire étalage de bons sentiments ? Parce que, précisément, nous ne voudrions pas que la déferlante d’initiatives citoyennes en faveur des captifs de Bagdad, comme toute campagne médiatique, aboutisse à l’effet contraire du but recherché et finisse par lasser.
Certes, cela fait plusieurs mois que l’Irak est pris à la gorge par des acteurs davantage soucieux d’éternité que de reconstruction. Cela fait également des mois que l’enlèvement de civils est devenu une industrie nationale dont des milliers de citoyens irakiens sont les premières victimes. Mais comment ne pas être un instant traversé par l’idée folle que certains voudraient à nouveau forcer les regards à se détourner de l’Irak ? Après des décennies de terreur d’État durant lesquelles il était purement suicidaire de faire son métier de journaliste en Irak, de nouveaux (le sont-ils tous ?) acteurs semblent s’ingénier à empêcher à tout prix que l’Irak puisse s’exprimer dans toute sa diversité politique, linguistique, confessionnelle et sociale, et en présence de quelque interlocuteur que ce soit. Enlever, c’est aussi et d’abord nous enlever le droit de voir et d’entendre au loin et manipuler notre regard sur la réalité irakienne.

Même si aucun « homme sans qualité » ne mérite cette négation absolue que constitue l’enlèvement, qu’il nous soit permis de souligner l’éminence de Florence Aubenas, une journaliste dont le travail a révélé toute sa rigueur lorsqu’il s’est agi, par exemple, de tenter de témoigner de la nature et de la pratique des régimes politiques en place en Algérie et en Tunisie. C’est à peine après avoir publié un premier et excellent reportage sur la campagne électorale irakienne que Florence Aubenas aura finalement été enlevée. Ici, comme naguère dans le Maghreb, son travail journalistique ne s’est jamais mépris sur les sociétés qu’elle investiguait et s’est toujours fondé sur la reconnaissance, souvent trop rare, de l’humanité de sociétés arabes vaincues par leurs régimes, par elles-mêmes et par nos regards de décervelés.

À ce titre, la vidéo enregistrée par ses ravisseurs et diffusée ce 1er mars par de nombreuses chaines de télévision nous aura toutes et tous durablement traumatisés. L’obscénité à laquelle Florence Aubenas aura été contrainte de se soumettre en implorant l’aide des réseaux pro-baasistes n’aura échappé à personne. Du moins, nous l’espérons. Par ailleurs, comment ne pas imaginer, ne serait-ce qu’un instant, que la journaliste Florence Aubenas paie son intransigeance documentaire à l’égard de nombreux régimes arabes en récoltant le silence assourdissant de certains pour qui « cause arabe » rime avec soutien indéfectible aux Palestiniens et indifférence aux cauchemars des autres sociétés arabes soumises par leurs propres dictatures à qui il suffit, pour se dédouaner, de proclamer une solidarité tout officielle à la cause palestinienne ?

Avant la chute du régime baasiste, Jean-Pierre Perrin, collègue de Florence Aubenas au quotidien Libération, écrivait ces lignes terribles1 : « C’est drôle comme l’Irak attire les sales types. Les mafieux, les odieux, les antisémites, les hommes d’affaires véreux, les politiciens truqueurs, les ratés qui veulent pomper du fric, les fachos, tout ce qui rampe, complote, magouille et vous salue d’une main molle, moite et visqueuse. Ils ont fait de Bagdad leur quartier général. Mais l’Irak n’attire pas les intellectuels. Tous ceux qui débattent de la paix, de la guerre, de l’instabilité du Proche-Orient, qui nous disent tout sur l’avenir des chiites, des sunnites, des Kurdes et les rares qui n’oublient pas les chrétiens ne se sont pas donné la peine de voir à quoi ressemble le pays garrotté par Saddam Hussein. Ils se contentent de leurs bibliothèques, de leurs journaux et de la télévision. Ou alors, ils font un rapide aller-retour aux frais du raïs et se laissent conter fleurette par les deux ou trois tueurs à l’air fréquentable, comme Tarek Aziz, le colchique du régime baasiste. »

Nous voudrions ainsi rappeler que, parmi ceux qui se signalent par défaut via leur assourdissante discrétion à propos des prises d’otages et des attentats suicides touchant des civils, nombreux sont ceux qui, voici près d’un an, plastronnaient et pétitionnaient en faveur de « la » résistance irakienne « dans toute sa diversité2 ». Et nous voudrions enfin rappeler que, si ce n’était clair, Florence Aubenas appartient à cette infime poignée de journalistes qui ne s’en sont jamais laissé conter par ces causes qui exigent le sacrifice des innocents.
À l’heure où ces lignes sont écrites, nul ne sait si, quand et comment Florence Aubenas sera libérée, comme nous l’espérons ardemment. Dans cette attente lourde, La Revue nouvelle n’en tient pas moins à exprimer son soutien plein, entier et confiant à sa famille et particulièrement à sa mère, Jacqueline, qui fit très longtemps bénéficier nos colonnes de son immense talent et de son idéal au service de la culture.

Le 13 mars 2005