Retour sur la saga de Doel et Tihange

Marc Molitor

La situation de crise causée par la découverte, en juin 2012, d’indications de défauts dans les cuves des réacteurs nucléaires Doel 3 et Tihange s’est donc conclue par une autorisation de redémarrage donnée le 17 mai 2013 par l’AFCN, l’Agence fédérale de contrôle nucléaire. Le soulagement fut général dans la classe politique et dans les milieux nucléaires. L’arrêt des deux réacteurs a duré près d’un an, générant à certains moments des craintes quant à l’approvisionnement du pays et donc sur un risque de bref blackout partiel, particulièrement en hiver. Mais elle a suscité aussi bien d’autres craintes et conséquences.

Cette crise avait commencé en juin-juillet 2012 [1] lorsque, à l’occasion d’un examen périodique de la cuve du réacteur de Doel 3, une inspection plus approfondie portant sur la totalité de la cuve avait été décidée à la suite des enseignements tirés d’examens menés en France dans un autre contexte. C’était la première fois qu’un opérateur entreprenait ainsi, sur l’ensemble d’une cuve, un examen qui le plus souvent se limite aux endroits de soudure essentiels [2].

La crise commence d’ailleurs par une anomalie « administrative », puisqu’avant d’en être saisi officiellement, le patron de l’AFCN Willy De Roovere, en est informé par… ses collègues de l’ASN, l’Autorité de sureté nucléaire française. L’origine de ce court-circuit est l’utilisation — incontournable vu la rareté de l’équipement — par Electrabel d’une machine française maniée par une société française sous-traitante d’Areva et d’EDF. Les premières informations sur ces indications curieuses dans le métal de la cuve sont ainsi passées directement par ces sociétés avant d’arriver à l’ASN qui en a vite parlé de façon informelle à sa collègue belge. Entretemps Bel V, le bras technique de l’AFCN, associée à l’inspection, n’avait pas encore informé l’Agence, ce qui a suscité une solide et sonore mise au point en interne.

Les milliers d’indications curieuses mises en évidence autour du 20 juin ont fait l’objet d’une décision de procéder à un second examen approfondi, pendant le mois de juillet. Il a alors montré le nombre, la densité, les emplacements, de ces « microfissures » — 8 000 sur l’anneau inférieur de la cuve de Doel 3, plus de 1 000 sur le supérieur [3]. Un examen ultérieur, en septembre, de la cuve de Tihange 2, fabriquée par la même société, aboutira à un constat semblable, mais avec un nombre inférieur d’indications, 2 000 environ.

Dans la panade

Entretemps, la ministre de l’Intérieur — tutelle de l’AFCN — avait été alertée. Rien n’était encore officiellement communiqué. Un silence radio qui s’est prolongé jusqu’à ce qu’une fuite — un mail interne —, relayée à l’extérieur par le député Groen Kristof Calvo, n’oblige les autorités à accélérer les choses. À tous points de vue l’affaire tombait mal, notamment parce que le secrétaire d’État à l’Énergie, Melchior Wathelet, avait présenté fin juin 2012 le nouveau plan promis par la déclaration gouvernementale pour garantir la production électrique dans le cadre d’une sortie du nucléaire, sortie elle-même réaménagée par rapport au plan initial de 2003. Le plan confirmait la fermeture de Doel 1 et 2 en 2015, et reportait de dix ans la fermeture de Tihange 1. Une fermeture ultérieure (et finale du nucléaire) des réacteurs Doel 3 et 4, et de Tihange 2 et 3, plus récents, interviendrait normalement en 2025. Bref, c’eût été sans doute plus simple si l’affaire avait concerné les réacteurs qui allaient fermer de toute façon dans deux ans, mais, pas de chances, c’est tombé sur les autres, Doel 3 et Tihange 2, puisqu’on a aussi, en septembre, trouvé des indications de microfissures dans la cuve de Tihange 2, produites par le même fabricant. Melchior Wathelet avait été prévenu du problème apparu à Doel après avoir présenté son plan, ce qui n’était pas très heureux non plus.

Drôle de situation, on était sans doute dans la panade. Une panade qui confortait plutôt les opposants au nucléaire, tels Greenpeace, dans leur conviction qu’il faut et qu’on peut fermer au plus vite plusieurs réacteurs et accélérer la transition énergétique. Mais à part les partis écologistes, les autres partis politiques ne sont pas partisans de cette accélération, ni même d’ailleurs pour certains d’entre eux, de la renonciation totale au nucléaire, même à terme.

L’arrêt provisoire prolongé des réacteurs — et même l’hypothèse de leur fermeture définitive — plongeait aussi Electrabel — et GDF Suez — dans la tourmente. Les centrales belges, généralement considérées comme fiables et qui ont un taux de disponibilité très élevé, sont une source de profit non négligeable, elles génèrent une rente importante, dont on a beaucoup parlé. Elles sont aussi la vitrine nucléaire du numéro 2 énergétique français, récemment entré dans cet univers, la base de son know-how présent et futur en la matière. Même si GDF Suez entrevoit son développement énergétique plus à l’étranger qu’en Belgique, l’expérience accumulée ici est un atout.

Enfin la perspective d’une fermeture compromettait, à terme, le financement de l’agence de contrôle, qui repose en grande partie sur une cotisation sur l’activité des centrales. Les centrales nucléaires contribuent de façon très importante au budget de l’agence, tandis que les autres secteurs — le médical notamment — contribuent moins que ce que leur importance supposerait.

Une situation inédite

Lors d’une conférence de presse fameuse, le 16 aout 2012, où se bousculaient médias belges et internationaux, le directeur de l’AFCN avait exprimé des doutes assez marqués sur la possibilité pour Electrabel d’apporter la démonstration que les microfissures n’étaient pas dangereuses — car c’est l’exploitant qui a la charge de la preuve, l’autorité de contrôle, elle, doit examiner et valider les preuves et démonstrations apportées.

C’est qu’on était dans une situation inédite, face à des questions auxquelles les codes et manuels existants ne permettaient pas de répondre. « Nous voici au cœur d’une crise qui tournera clairement autour du principe de précaution », écrivions-nous il y a un an dans ces pages. Les microfissures, leurs positions, leurs angles pouvaient bien n’apparaitre pas très graves au regard de la science métallurgique acquise, il n’empêche que leur nombre et leur proximité posaient un problème inédit, et c’est cela qui inquiétait l’AFCN.

D’autant plus que la documentation archivée relative aux examens et tests de départ sur la cuve était en partie manquante. La société qui l’avait fabriquée, la Rotterdamsche Droogdok maatschappij (RDM), avait disparu. On avait retrouvé quelques rapports d’inspection signés « bon pour le service », mais pas de détails. On ne savait donc pas si ces microfissures avaient été repérées dès le départ et jugées absolument sans danger pour la résistance de l’acier de la cuve, ou bien si simplement elles n’avaient pas été repérées. Si les tests par ultrasons existaient déjà à l’époque, leur examen était manuel et leurs résultats n’étaient pas recensés, analysés et archivés avec la puissante assistance que permet aujourd’hui l’informatique. Donc, à la question essentielle : « Ces microfissures étaient-elles là dès le départ et sont donc restées stables, ou n’étaient-elles pas là et sont apparues avec les années d’opération ? », il était à priori difficile de répondre sans réserve.

Devant l’ampleur de la tâche et le caractère inédit du problème posé, l’AFCN a mis au point une stratégie en plusieurs étapes. D’après les banques de données, la société RDM avait équipé vingt-deux réacteurs dans huit pays de cuves qui pourraient être semblables. Il a donc été décidé de les avertir et de réunir les représentants des régulateurs de ces huit pays. Lors de premières réunions à Bruxelles, Electrabel et Bel V ont présenté le problème. Après discussion, des tests complémentaires et une méthodologie ont été assignés à Electrabel. Pour s’entourer du maximum de garanties, outre les réunions et avis des régulateurs des vingt-deux pays, deux groupes d’experts ont été créés, particulièrement compétents en métallurgie : un groupe d’experts belges et un groupe d’experts internationaux. Ils étaient chargés d’évaluer les résultats des tests futurs présentés par Electrabel, et ensuite les experts de l’agence elle-même évalueraient le tout. En procédant ainsi, l’AFCN voulait s’entourer d’un maximum de garanties face à un problème inédit, et éviter les reproches de conflit d’intérêt, le monde des experts belges étant petit.

Technique et politique, tensions et pressions

Devant l’inquiétude ou la perplexité de la population, le gouvernement et ses ministres les plus concernés, Joëlle Milquet, Melchior Wathelet et Johan Vande Lanotte, prenaient soin de préciser qu’ils attendaient l’avis de l’AFCN, qu’ils ne négligeraient aucune précaution et que, en cas de doute, ils n’autoriseraient pas le redémarrage [4]. Une petite confusion juridique puisque c’est l’Agence qui autorise le redémarrage [5]. Certains ministres, tels Johan Vande Lanotte et Melchior Wathelet, étaient fâchés contre les propos tenus par Willy Deroovere lors de la conférence de presse du 16 aout. Non seulement il avait affiché un certain scepticisme sur le redémarrage des réacteurs, mais en outre il s’était permis de se poser des questions sur l’approvisionnement électrique de la Belgique l’hiver suivant.

Puis les attitudes se sont progressivement modifiées, et lorsqu’on est arrivé au bout du processus, en avril 2013, le discours des politiques a été de dire : « C’est l’agence qui décide, nous nous rangerons à son avis. » L’inquiétude de l’opinion au début a généré de mâles propos politiques, puis après des résultats plutôt rassurants, mais tout de même mâtinés d’un zeste d’incertitude, le politique préfère faire assumer cette incertitude par l’Agence.

Pour bien comprendre le contexte de tensions sur fond duquel la gestion du dossier Doel Tihange s’est déroulée, il ne faut pas oublier non plus qu’un an avant était survenue la catastrophe de Fukushima : on sortait à peine de sa phase « chaude » et de l’émotion mondiale qu’elle a provoquée. On était aussi occupé à finaliser, au niveau européen, la vaste opération des « stress-tests » imaginée en conséquence de Fukushima, cet exercice de réflexion sur la sureté des réacteurs nucléaires européens. Sérieusement secoué une fois de plus, le « monde nucléaire » reprenait péniblement ses esprits à la veille d’un été qui eût pu apporter un peu de souffle et de vacances lorsque — patatras ! — telle une nouvelle blague belge qu’elle n’était pas, éclate l’information d’un problème très inédit aux cuves d’un et puis deux réacteurs.

Du côté d’Electrabel, on était aussi ébranlé. Par Fukushima, certes, qui venait casser le léger revival enregistré dans le nucléaire, par les bras de fer successifs avec les gouvernements sur les prélèvements publics sur la rente nucléaire, par des accrochages vifs avec le gouvernement flamand, par la perte continue de clients (malgré de nombreux avertissements, y compris en interne, la direction maintenait une politique de prix inchangée). Avec les interrogations sur la stratégie de la direction du groupe GDF-Suez, tous ces facteurs convergeaient pour déboussoler une partie du personnel, des cadres, des ingénieurs [6]. Car en même temps que se gérait l’affaire des deux réacteurs, Electrabel n’a toujours pas pris de décision sur le réinvestissement nécessaire à la prolongation du réacteur de Tihange 1 telle qu’autorisée par le plan Wathelet.

Au total, ces tensions et les craintes sur l’approvisionnement électrique du pays pouvaient susciter de fortes pressions politiques et économiques en vue d’un redémarrage. Pourtant, si la mobilisation des équipes d’Electrabel et de Tractebel, ainsi que des organes de l’agence, Bel V et Vinçotte nucléaire, a été intense, les circonstances, c’est-à-dire la crise économique, la modération de la consommation et de la demande industrielle, ainsi que la météo plutôt clémente (sauf une journée précise pendant laquelle on a frôlé un problème), ont détendu les craintes et permis que le travail d’expertise se fasse dans de relativement bonnes conditions.

Cela ne veut pas dire sans heurts, ni contestation, notamment externes. Le parcours du travail d’expertise a été émaillé de controverses. Plusieurs anciens responsables des autorités de régulation américaine et allemande ont exprimé de fortes critiques sur un redémarrage possible des deux réacteurs. Les verts européens ont sollicité une experte autrichienne qui a rendu un rapport assez sévère aussi en ce sens. La communication d’Electrabel a parfois été critiquée, notamment lorsque, ayant remis ses conclusions en décembre 2012, la société se déclarait prête au redémarrage immédiat sans même attendre une information de l’AFCN, pourtant maitre du jeu puisque c’est elle qui doit autoriser le rechargement des réacteurs.

Contrariétés et rebondissements

L’optimisme de l’exploitant, bien relayé par certains médias, fut cependant douché par la décision de l’AFCN de lui demander la réalisation de nouvelles analyses et de nouveaux tests, conditions à remplir avant toute décision. Les groupes d’experts belges et internationaux avaient pourtant validé les réponses apportées par Electrabel qui concluaient que, malgré des incertitudes subsistantes sur certains points, il existait une marge de sécurité largement suffisante pour redémarrer les réacteurs. Mais deux réactions sont venues contrecarrer cette conclusion.

La première était un courrier envoyé par l’ASN, l’Agence de sécurité nucléaire française, poids lourd évidemment dans le secteur. En résumé, elle estimait que si ça ne tenait qu’à elle, le redémarrage ne serait pas autorisé dans l’état des choses à ce moment, sans qu’une série de conditions supplémentaires soient remplies. Et, fait assez inhabituel, l’ASN publiait ce courrier sur son site, ce qui n’a pas plu en Belgique, bien qu’on y déclare jouer la transparence. Certains ont soupçonné l’attitude de l’ASN. Fallait-il y voir la défense d’intérêts particuliers ? Un relai d’entraves posées par EDF, à son concurrent GDF Suez ? Un intérêt national puisqu’en cas de problème en Belgique, les opérateurs français lui vendent leur courant ? Une sévérité particulière, générée en France par la catastrophe de Fukushima après laquelle les patrons de la sureté française ont commencé à affirmer qu’un accident nucléaire majeur n’était pas inimaginable dans leur pays et en Europe ? Ou encore, après que l’Europe, au terme des stress-tests, a souligné la nécessité d’importants investissements de sécurité dans le parc nucléaire français, une réaction vexée du genre « puisque c’est comme ça, on sera particulièrement sévère chez les voisins » ?

La seconde réaction, sans doute alimentée aussi par celle de l’ASN, fut celle des experts propres de l’AFCN, c’est-à-dire de son bras technique Bel V et de Vinçotte nucléaire [7]. Pour une partie des experts (ceux des groupes extérieurs, sauf l’ASN), Electrabel avait apporté la démonstration d’une marge de sécurité suffisante pour redémarrer les réacteurs. Il ne restait qu’une petite marge d’incertitude à laquelle on devait essayer de répondre par des tests complémentaires, mais qu’on pouvait effectuer après le redémarrage, notamment par des contrôles périodiques ultérieurs. Mais les experts de l’Agence n’étaient pas d’accord avec ce schéma. S’ils souhaitaient aussi que des tests et analyses complémentaires soient réalisés par l’opérateur, ils en ont fait, eux, des conditions préalables au redémarrage. Ils concernaient la validité de la méthodologie utilisée pour évaluer les microfissures, leurs origines historiques, et la résistance d’une cuve potentiellement fragilisée par ces microfissures à une pression augmentée. Un test réel de pression hydraulique était ainsi souhaité, au terme duquel on verrait si les microfissures auraient évolué ou pas.

Point final ?

Cette deuxième phase a duré de janvier à avril. Certains tests requis ont posé des problèmes de conception aux ingénieurs, qui ont dû imaginer des procédures jamais envisagées auparavant pour une situation inédite. Fin avril, Electrabel rendait sa copie qui, cette fois, était définitivement validée par l’AFCN qui autorisait le redémarrage le 17 mai 2013. Cette autorisation était assortie de conditions qui avaient d’ailleurs déjà été émises par les autres groupes d’experts au mois de décembre, des conditions relatives au fonctionnement du réacteur [8], d’une part, ou à des contrôles ultérieurs après un an, d’autre part. Il est ainsi prévu de refaire une échographie sonore complète pour vérifier si les microfissures ne se sont pas agrandies. Par ailleurs, les cuves des autres réacteurs belges seront toutes soumises au même examen, sauf celles de Doel 1 et 2 qui doivent fermer en 2015. Lorsqu’on conclut à une « marge de sécurité suffisamment conservative », cela signifie que même en cas d’hypothèse d’incident plus grave que celle retenue dans les tests, la cuve aurait encore une capacité de résistance suffisante.

Le rapport final de l’AFCN est donc en principe assez rassurant. Il reste cependant quelques incertitudes. La première reste que l’on n’a pas pu reconstituer toute la documentation sur les contrôles de départ. C’est par déductions rétrospectives, basées notamment sur des analyses chimiques, que l’on a estimé que les microfissures étaient de petites bulles d’hydrogène créées au moment du forgeage de la cuve et qu’elles n’ont donc vraisemblablement pas évolué depuis le départ. La seconde est relative aux effets à long terme de l’irradiation sur le métal, qu’elle peut fatiguer. Les échantillons utilisés pour déduire qu’il n’y avait que peu d’effets ne sont pas tout à fait représentatifs [9]. C’est ce qui a incité l’AFCN à enjoindre de nouveaux tests dans l’avenir pour vérifier la non-évolution des défauts. Enfin, le test de pression hydraulique effectué était controversé. Il a été fait avec une pression de 10 % plus élevée que la pression courante en fonctionnement. Est-ce suffisant pour simuler un problème sérieux ? Mais aller plus loin aurait pu endommager une partie du circuit primaire du réacteur, c’était un test très compliqué et couteux. Les groupes d’experts externes l’avaient même jugé superflu.

C’est notamment sur tous ces points que se sont ensuite focalisées les critiques, des verts au niveau politique, ou des associations telles Greenpeace, ou encore d’autres experts, extérieurs aux groupes constitués par l’AFCN. Ils s’interrogeaient aussi sur les déclarations des directeurs successifs de l’AFCN, Willy Deroovere et, à partir de janvier, Jan Bens, selon lesquels, si une nouvelle cuve présentait aujourd’hui, au moment de sa livraison, des microfissures semblables à celles de Doel 3 et Tihange 2, on n’accepterait pas sa mise en service. Évolution en trente ans du principe de précaution, disaient-ils, sensibilité plus forte de l’opinion… la précaution n’est jamais absolue, mais toujours déterminée par le contexte historique. C’est beaucoup plus facile de rejeter une cuve, un élément de centrale avant sa mise en service, que d’arrêter tout un réacteur complet, ce qui n’est peut-être pas nécessaire si on fait le maximum, comme on l’a fait, pour évaluer les risques, argumentaient-ils.

Petites fissures, grand débat

L’affaire des microfissures a notamment relancé un débat plus large sur Doel. La situation de cette centrale pose indubitablement question : elle est au cœur d’une zone très peuplée, c’est la centrale au premier rang mondial pour la densité de population dans un rayon de cent kilomètres. Elle est aussi au cœur d’un nœud de communication ferroviaire et routier, au cœur du troisième port d’Europe, et au cœur d’une zone industrielle avec plusieurs entreprises à risque Seveso. Enfin la géographie d’Anvers rend compliquée l’évacuation de la population en cas de problème. Un des meilleurs experts belges en la matière, Gilbert Eggermont, estime ainsi qu‘il faut essayer d’en finir au plus vite avec Doel, en tout cas avec les deux premiers réacteurs, si pas aussi le troisième. Il n’y a pas que les arguments uniquement de sureté intrinsèque de la centrale [10] qui doivent entrer en ligne de compte dans l’évaluation des risques dit-il, mais aussi le contexte socioéconomique — très lourd, on le voit, à Anvers — et même la perception de l’opinion publique et des groupes qui la représentent.

L’ex-directeur de l’AFCN a d’ailleurs aussi exprimé des doutes à cet égard : nos sociétés acceptent de plus en plus difficilement ce type de risque, a dit Willy Deroovere dans une interview au moment où il quittait ses fonctions. Le nucléaire, dans un tel contexte, a probablement de moins en moins d’avenir. Des déclarations qui n’ont pas plu au sein du monde nucléaire belge. Son successeur Jan Bens, peut-être soucieux d’allumer un contrefeu, déclara peu après dans une interview qu’un accident avec une éolienne dans la zone d’Anvers pouvait bien être plus dangereux et que le nucléaire était sûr à 104 %… Une entrée en fanfare pour le nouveau directeur de l’AFCN, qui n’avait visiblement pas encore choisi son directeur de communication. Cette franchise a peut-être permis de situer les opinions du nouveau responsable de la sureté nucléaire en Belgique, mais a altéré l’image de celui qui doit donner des gages d’indépendance alors qu’il fut ancien directeur de la centrale de Doel, et puis secrétaire général de la WANO, l’association mondiale des exploitants nucléaires. Son prédécesseur avait plus réussi à donner, notamment à l’occasion de cette crise, l’illustration de l’adage « la fonction fait l’homme », une leçon que Jan Bens n’avait peut-être pas encore intégrée.

En tout cas, il y aura des leçons à tirer de l’affaire des microfissures. Les Américains ont plutôt considéré les Belges comme des emmerdeurs et la réaction de l’AFCN comme démesurée. En conséquence, ils n’ont décidé d’aucune révision des cuves de leurs réacteurs semblables à celles des réacteurs belges en question. Ce n’est pas l’attitude des régulateurs européens. En Europe, la Suède, la Suisse et les Pays-Bas ont effectué des analyses sur leurs cuves issues du même constructeur que les Belges. Rien n’a été décelé. Ailleurs, rien n’a été décidé ni fait. Le 30 aout, la WENRA, l’association des régulateurs d’Europe de l’Ouest (qui inclut la Suisse) a envoyé une recommandation à tous ses membres. Elle souhaite que tous les réacteurs européens fassent l’objet d’examens semblables à ce qui a été pratiqué pour Doel et Tihange. Réaction plus intelligente, qui a cependant la précaution de rappeler que l’initiative d’entreprendre ces examens revient au régulateur national. En tout cas, ces examens bénéficieront de l’expérience engrangée en Belgique et donc de ce retour d’expérience (ce qui a l’avantage de les rendre aussi moins couteux [11]). Même si les opposants au nucléaire pourront toujours invoquer les incertitudes qui subsistent dans ces examens, les exploitants nucléaires, eux, invoqueront que l’Europe élève ses standards de sécurité. Tout en priant pour qu‘on ne trouve rien de grave dans ces examens…

[1Voir La Revue nouvelle d’octobre 2012.

[2Cet examen par échographie sonore avait été décidé à la suite d’un « retour d’expérience » d’un examen français, mené à la centrale de Tricastin. Il avait montré quelques défauts juste sous le revêtement en inox de la cuve. Mais il n’avait pas été plus loin dans toute l’épaisseur de l’acier de la cuve, qui fait vingt centimètres. Cet examen, appliqué à Doel, a montré des indications curieuses au-delà du revêtement, dans l’épaisseur même du métal de la cuve. Les ingénieurs d’Electrabel, avec l’aval de Bel V, ont décidé alors d’enquêter un peu plus pour comprendre ce qui se passait.

[3« Microfissures » ou « flags » ou « flakes » ou « bul­les ». L’échographie sonore indiquait des minuscules rectangles souvent d’un centimètre sur deux, mais pas plus épais qu’une feuille de papier de cigarette.

[4Voir la déclaration de la ministre Joelle Milquet le 8 aout 2012.

[5Si le gouvernement s’y oppose, il doit alors adopter un nouvel arrêté royal retirant l’autorisation d’exploitation à l’exploitant (qui n’avait pas été retirée, les réacteurs étant juste provisoirement arrêtés). Mais il doit sérieusement motiver une telle décision qui est susceptible de recours devant le conseil d’État. On voit difficilement un gouvernement capable d’opposer des motifs puissants aux expertises validées par sa propre agence. Sauf à invoquer d’autres arguments généraux comme Angela Merkel l’a fait pour arrêter 7 réacteurs nucléaires en Allemagne. Mais ce n’était pas vraiment la question ici.

[6À noter que, pendant cette année de crise, l’arrêt des deux réacteurs n’a pas entrainé de perte d‘emplois. Les tâches de maintenance et surveillance du réacteur et des installations annexes à l’arrêt, ainsi qu’un redéploiement éventuel sur les autres réacteurs ou installations, ont permis cette stabilisation du personnel, sauf qu’en aval, la sous-traitance a été moins sollicitée pendant cette période.

[7Bel V, issu d’une restructuration de Vinçotte, est le bras technique de l’AFCN. Vinçotte nucléaire est une association extérieure à laquelle l’agence a aussi recours.

[8Il s’agit notamment de modifier la température de l’eau, soit au moment du redémarrage, soit en cas d’injection d’urgence, de sorte que de l’eau préchauffée et non pas froide entre dans une cuve très chaude, ce qui limite les sollicitations dangereuses sur le métal (choc thermique).

[9Forcément, il eût fallu prélever un échantillon de la cuve elle-même, ce qui est impossible sans la détruire irréversiblement. On pratique donc ce qu’on appelle des tests « non destructifs », sur d’autres morceaux de métal censés être proches de celui de la cuve.

[10À Doel, les réacteurs 3 et 4 sont en principe plus sûrs en cas de problèmes que le 1 et le 2, car dotés de doubles enceintes plus solides.

[11À Electrabel, qui a financé ces examens assez couteux — et d’une qualité indéniable reconnaissent tous les acteurs, y compris les opposants —, on se pose la question de la publication de la totalité de leurs résultats et leur rentabilisation éventuelle…