Retour de Philippe Larochelle

Philippe Larochelle

Je m’objecte contre cette tentative de censure de votre part, M. de Villers. Quel mal y a-t-il à parler d’un deuxième génocide ? En quoi ai-je nié quoi que ce soit du génocide des Tutsi ? Faites-vous partie de ceux trop nombreux pour qui l’évocation d’une possible entreprise génocidaire contre les Hutu relève de la négation du génocide contre les Tutsi ? En quoi le fait de tenter de définir, de caractériser les crimes commis contre les Hutu depuis maintenant vingt ans nie quoi que ce soit de la spécificité du génocide commis contre les Tutsi ? C’est fort mal comprendre le propos de la fable de Gérard Énos et Jacques que d’y voir une quelconque tentative de négation du génocide contre les Tutsi.

Je passe sous silence, comme Monsieur de Villers, les nombreux massacres et d’assassinats de Hutu, avant et après 1996, à l’intérieur et à l’extérieur du Rwanda. Allez voir Monsieur Twagiramungu, qui habite tout près de chez vous et demandez lui de vous parler des années qu’il a passés comme Premier ministre au Rwanda et des massacres de Hutu qui ont été commis au Rwanda pendant et après le génocide. Ces massacres n’ont rien à envier aux massacres des Tutsi. Malheureusement, ils sont beaucoup moins bien documentés, quand ils sont connus, que les massacres de Tutsi. Les spécificités du génocide des Tutsi sont fort bien connues. Celles du génocide des Hutu le sont beaucoup moins. Une de ces spécificités est (possiblement) (d’où le recours à la fable) le fait de s’en prendre, par le biais de fausses accusations, à la diaspora Hutu.

Sinon vous me citez erronément, puisque je n’ai pas dit qu’il y a eu un magma d’initiatives individuelles, je déplore plutôt la qualité des travaux du TPIR qui a réduit le génocide à un tel magma, ce qui est fort différent. En plus, vous me faites dire des choses que je ne dis pas, et qui sont de toute façon totalement erronées. Je parle ici de ce que vous lisez supposément entre les lignes relativement à l’existence ou non d’une politique qui se traduit par des actions concertées. Comme vous le dites si bien, le génocide n’incombe pas globalement au gouvernement et à l’armée. Il n’aura fallu que vingt ans pour que les experts reconnaissent ces faits évidents, qui sont malheureusement encore traduits dans les lois canadiennes, par exemple, ou tout membre du gouvernement ou de l’armée est d’office exclu de tout recours possible en immigration. Mais je m’écarte. Simplement, pour finir sur cette question, le TPIR a également incorporé un tel préjugé de culpabilité plutôt que de tenter d’attribuer, en toute objectivité, les responsabilités criminelles à qui elles incombaient.

Vous voulez une discussion empirique ? On m’a demandé une fable avec le moins de note de bas de pages possibles. Lisez le jugement de Jacques Mungwarere, le dernier rendu après Gérard et Énos. Tous les faits de la fable, relativement à la bande de menteurs de Kibuye, ne s’écartent même pas du récit factuel de la bande de menteurs ayant témoigné dans ces trois dossiers. Malheureusement, la décision du juge américain dans le dossier d’Énos a été mise sous scellée, mais j’imagine que ça n’a rien à voir avec la forte répugnance qu’il a manifestée face au récit manifestement fabriqué de la bande de menteurs, qui sont venus témoigner aux États-Unis accompagnés de procureurs rwandais.

Le côté fabulatoire de mon histoire a simplement consisté à lier ces efforts manifestes de faire condamner des innocents (dans lesquels étaient d’ailleurs impliqués des procureurs rwandais) (donnant ainsi à ces efforts ce caractère de « politique » auquel vous semblez tant attaché) aux autres efforts bien documentés concernant plus généralement le traitement des Hutu par le FPR depuis qu’il a pris le pouvoir. En ce qui me concerne, même si vous n’êtes pas d’accord, je n’hésite pas à les placer dans une entreprise génocidaire de longue haleine. Et je maintiens que contrairement à ce que vous dites, il n’y a aucun effort, ni dans mon texte ni entre ses lignes, de nier le génocide des Tutsi. Ce que vous devriez lire entre les lignes, au contraire, est mon dégoût face à la manipulation de la mémoire des victimes du génocide par les autorités de Kigali.