Rester libre dans un marché informationnel confus

Baptiste Campion

Deux évènements de ces dernières semaines ont mis en avant le travail d’une « propagande russe » qu’on pensait reléguée avec la guerre froide. À la suite de l’élection présidentielle américaine, parallèlement aux accusations de piratage électronique faisant actuellement l’objet d’investigations, on s’interroge sur l’influence qu’aurait exercée sur les électeurs la diffusion par les médias russes et/ou des agences informatiques basées en Russie d’un grand nombre de fausses informations défavorables à Hillary Clinton. D’autre part, différents journaux ont relayé (et souvent démonté) des informations véhiculées par les médias russes selon lesquelles le récit médiatique de la guerre en Syrie relèverait de la manipulation occidentale destinée à salir l’image du dictateur Bachar al-Assad et de son allié Vladimir Poutine. Ces deux exemples alimentent une même crainte : celle de l’influence du gouvernement russe — réactionnaire, nationaliste et autoritaire — sur les opinions occidentales dans le but de favoriser des mouvements populistes « anti-système » autoproclamés qui lui sont réputés plus favorables que les partis traditionnels. Le Kremlin agirait sur deux tableaux simultanément. D’un côté, favoriser certains candidats en dénigrant les autres par la divulgation de nouvelles douteuses, comme cela aurait été le cas aux États-Unis et comme on le craint dans d’autres pays (Italie, France). De l’autre, saper la confiance des citoyens occidentaux dans les « élites » et les médias jugés trop hostiles à la Russie.

Il est intéressant de noter, au-delà de l’usage du terme fortement connoté (et de ce fait suscitant polémiques), que l’intention d’influence des opinions occidentales est explicitement affichée dans les missions des médias incriminés. En effet, lorsqu’on parle ici de « propagande russe », on fait surtout référence à deux médias [1] dépendant directement de la diplomatie russe et du ministère de la Presse. Leur mission est d’apporter dans différentes langues étrangères (notamment l’anglais, le français et l’allemand) « un regard russe » sur l’actualité dans un contexte médiatique qui serait selon les autorités russes caractérisé par la « propagande occidentale » dirigée contre elles. C’est dans ce but qu’a été créée l’agence Sputnik, née de la fusion du réseau de radios La voix de la Russie et de l’agence de presse RIA Novosti, et que s’est développée la télévision RT (anciennement Russia Today), chaine d’informations en continu financée par l’État russe et opérée depuis les locaux de Sputnik à Moscou et dans les grandes capitales.

Ces deux médias diffusent principalement sur Internet, souvent sous forme d’articles ou vidéos brèves et autonomes, au titre assertif, semblant pensés pour une distribution virale. Ils sont donc très loin d’adopter le ton d’une propagande austère et martiale comme on a, par exemple, pu la connaitre en URSS depuis l’arrivée de Staline au pouvoir. L’un comme l’autre se caractérisent par un ton « branché » et connivent, voire insolent. Loin de se cantonner aux sujets d’intérêts du Kremlin, ces médias abordent tous les sujets, même les plus bizarres ou les plus légers, au risque de flirter avec le n’importe quoi. Chaque rumeur, même la plus folle, a droit à son article : Hillary Clinton serait une Illuminati [2] (RT En, 13 octobre 2015), ou serait en réalité morte et remplacée par une comédienne (Sputnik Fr, 15 septembre 2016), ou encore couvrirait son directeur de campagne à la tête d’un réseau pédophile œuvrant dans les arrière-cuisines d’une pizzéria de Washington (RT Fr, 30 novembre 2016). Les thèmes et le mode de traitement sont plus proches des sites de ragots de la téléréalité que de l’agence TASS de l’époque brejnévienne… Bien sûr, ces « informations » ne sont pas explicitement présentées comme vraies, mais au moins comme des hypothèses dignes d’intérêt du fait qu’elles sont avancées par certaines sources, que des « éléments troublants » permettraient de l’étayer dans la pure tradition complotiste [3] ou encore au titre de la « parodie » (mais non identifiée comme telle, par exemple dans des rubriques spécifiques). Une autre tendance, qui va de pair, consiste à multiplier les versions sur un évènement donné, quitte à se contredire allègrement d’un article à l’autre comme l’a fait Sputnik (France) à plusieurs reprises à propos du vol MH17 abattu en 2014 au-dessus de l’Ukraine. On pourrait penser que ces publications multiples et contradictoires se limitent aux questions à enjeu géopolitique, afin de « noyer le poisson ». Mais il faut constater que cette façon de faire est loin d’être limitée à cela : tous les sujets, de l’alimentation aux civilisations antiques en passant par l’astrophysique ou les faits divers sont traités de la même manière. Toutes les nouvelles qui se succèdent sont présentées comme des hypothèses égales dans un monde incertain caractérisé par le mensonge généralisé des élites et des médias (occidentaux). Ces médias ne véhiculent donc pas une vision du monde, ils les véhiculent toutes, dans une sorte de patchwork confusionniste et relativiste non hiérarchisé. Sputnik, c’est un peu Le Figaro et Le Goraf [4] en même temps, au service d’une prétendue critique des « médias dominants ». Ce qui relie ces articles en apparence contradictoires est la constante mise en avant de l’impossibilité de savoir la vérité sur quoi que ce soit, et tant pis s’ils sont aussi à l’origine de la confusion dénoncée.

Un produit marketé « anti-système »

Mais si ces médias disent n’importe quoi, pourquoi y a-t-il chez nous des gens pour les croire ? Le nombre de relais sur divers réseaux sociaux montre en tout cas que ces publications en français ou en anglais ont un vrai public [5]. Leur succès tient à la conjonction de contenus porteurs et la stratégie de diffusion. Les articles sont optimisés pour une diffusion virale. Comme ces médias proposent à peu près toutes les opinions sur tous les sujets pourvu qu’elles se présentent comme en rupture avec la « pensée dominante », n’importe quel groupuscule qui cherche une reconnaissance symbolique de ses thèses par un grand média international a des chances de trouver son bonheur sur Sputnik ou RT. Chacun, de l’extrême droite identitaire à une partie de la gauche anti-impérialiste, ne va chercher (et propager) que les informations qui l’intéressent et qui confortent ses aprioris. Cela marche d’autant mieux que ces agences n’hésitent pas à donner la parole aux extrémistes occidentaux et complotistes notoires en les présentant comme des politiciens respectables ou de « grands intellectuels » [6], favorisant une reprise de ces contenus par leurs réseaux respectifs.

La force de persuasion de ces médias russes ne repose donc pas tant sur une adhésion à une doctrine précisément définie (et propagée par des relais clairement identifiés, comme c’était le cas du temps de l’URSS) que sur leur capacité à offrir des informations s’articulant parfaitement aux attentes et usages de différents publics ayant en commun une défiance plus ou moins développée envers ce qu’ils nomment « le système » (politique, économique ou médiatique). RT et Sputnik ne cherchent pas à convaincre, mais alimentent des gens pour la plupart déjà convaincus avec des produits médiatiques et symboliques faits sur mesure pour être réappropriés et recyclés dans leurs combats spécifiques. C’est, en grande partie, ce qui explique que les contenus de ces agences russes sont peu repris par nos grands médias ou alors dénoncés ou moqués, alors qu’ils ont un succès certains sur nombre de sites « alternatifs » autoproclamés, d’extrême droite identitaire ou de gauche radicale, revendiquant une démarche de « réinformation » ou de « lutte contre l’impérialisme » (qui n’est selon eux qu’américain).

S’il est clair que la multiplication de nouvelles douteuses de nature à alimenter la défiance et la fragmentation sociales pose un réel problème à nos démocraties, il est illusoire de penser que celles-ci n’en seraient que la conséquence. Même si le Kremlin revendique une posture de confrontation avec l’Occident dans laquelle tout est permis pour déstabiliser l’opinion de l’adversaire, ce phénomène est aussi — et surtout ? — le symptôme de nos propres crises sociales et sociétales. Nos sociétés n’ont pas besoin de Sputnik ou RT pour engendrer des courants populistes, poujadistes ou xénophobes mettant en cause la démocratie. Ces médias russes ont simplement le génie, si l’on peut dire, d’accompagner ce mouvement. Par conséquent, s’il est légitime (mais dangereux) que les autorités nationales ou européennes envisagent des mesures techniques ou législatives pour limiter l’influence de ces contenus douteux, il est indispensable de voir bien au-delà. Le péril qui nous guette n’est pas tant les « mauvais médias » (tels ceux de la Russie ou de Daesh), que l’absence de projet sociétal largement partagé dans lequel il serait possible de restaurer la confiance dans le débat démocratique. Cette absence est aggravée par l’existence de compétences critiques dysfonctionnelles chez nombre de nos concitoyens, capables à la fois de se méfier jusqu’à l’absurde de la moindre ligne produite par ce qu’ils considèrent comme « une élite » et de reprendre à leur compte sans aucun recul les thèses les plus douteuses propagées de manière virale. L’éducation aux médias est, plus que jamais, nécessaire pour permettre d’évaluer plus correctement les médias qui nous séduisent comme ceux que nous abhorrons peut-être. Ce que les experts de l’éducation aux médias appellent la « littératie médiatique », c’est-à-dire l’ensemble des compétences nécessaires pour évoluer de manière autonome et critique dans un univers médiatique dense et complexe, doit être inscrite comme un des socles essentiels de la formation des enfants et des adultes.

[1On pourrait y ajouter les actions présumées de « cyber guerre » évoquées par certains, mais qui sortent un peu du cadre de cette réflexion. Notons simplement qu’une enquête du New York Times avait révélé le fonctionnement dune structure appelée Internet Research Agency implantée à Olgino, dans la banlieue de Saint-Pétersbourg et qui emploierait plusieurs centaines de personnes pour alimenter, de manière alors plus informelle, les réseaux sociaux russes et occidentaux avec des messages favorables à Vladimir Poutine ou des rumeurs défavorables ses opposants ou aux dirigeants occidentaux.

[2Les Illuminati sont une société secrète d’inspiration maçonnique qui a existé en Bavière à la fin du XVIIIIe siècle (comme il en existait alors beaucoup). Une théorie complotiste aujourd’hui très répandue sur le web affirme que cette société existerait toujours, en particulier aux États-Unis, avec pour but de diriger secrètement les affaires du monde, sur un modèle inspiré du mythe du « complot juif » et maçonnique décrit dans le texte antisémite du Protocole des sages de Sion. Cette théorie s’appuie notamment sur la présence sur les billets d’un dollar d’un œil surmontant une pyramide, symbole supposé indiquer la mainmise des Illuminati sur l’État américain. C’est ce symbole que les sources de RT pensent avoir décelé dans le logo de la start-up The Groundwork mandatée pour la campagne d’Hillary Clinton.

[3Sur les exemples cités, sont par exemple épinglés la présence d’un triangle dans le logo de la start-up, le malaise de la candidate démocrate ou encore le fait que les initiales de la pizzéria incriminée, « Comet Pingpong », sont également celles de « child pornography » (pornographie infantile) !

[4Le Gorafi est l’un de ces nombreux sites parodiques qui caricaturent le traitement médiatique.

[5Même si c’est à nuancer, des « bots » pouvant contribuer à la propagation de ces articles, comme l’ont soupçonné certains médias américains à propos de la campagne présidentielle, ou comme le feraient des structures comme « l’usine à troles » d’Olgino mentionnée plus haut.

[6Ainsi Marine et Marion Maréchal-Le Pen, Mishaël Modrikamen, Alain Soral ou Thierry Meyssan sont régulièrement invités de RT, présentés comme « possible future présidente », « homme d’État », « sociologue et écrivain », etc.

Faut-il avoir peur de la propagande russe ? est la version longue de ce texte publiée sur nos blogs