Reste encore un peu avec nous, Loys...

Jacques Vandenschrick

Loys Masson (1915-1969) est de ceux qui par leur engagement dans la Résistance firent l’honneur des poètes. Membre du Parti communiste, il est écarté de la direction des Lettres françaises pour cause d’indépendance d’esprit, la même qui se nourrit de ferveur évangélique, mais prend distance avec les institutions ecclésiastiques. Le lyrisme de son expression se consacre tant à la révolte devant le sort des pauvres qu’à l’émerveillement face à la beauté de la vie.

Le plus désespérant chez les poètes, c’est leur disparition. Non pas leur mort, laquelle semble même parfois auréoler leur détresse mortelle d’une promesse de mémoire. Cesare Pavese ou Sylvia Plath le savent bien qui, pour longtemps ou pour toujours, hantent notre souvenir et nous habitent durablement de l’énigme de leur mort et de leurs mots.

Mais les poètes qui disparaissent… Ceux que la mémoire humaine injustement abandonne, ceux dont personne ne se récite plus intérieurement un vers ou dont nul ne vit plus mentalement d’une image, ceux dont la passion semble s’être perdue, le goût d’une époque médiocre ayant tourné.… Ne leur reste que le remords d’un ancien lecteur ou d’une amie passagère. Qui se souvient d’Alain Borne, fauché sur la route d’Avignon, quelques jours avant Noël ? Qui se rappelle ce poème, d’un érotisme délicat — un Ronsard congédié — où le museau d’un écureuil paraissait au corsage d’une jeune fille et « voyageait, las du sein droit vers la chaleur du sein gauche » ? Qui se souviendra encore de Pericle Patocchi et de ses mots de verre filé ? Ou de Sabine Sicaud, morte à quinze ans, qui chantait l’inextricable de la douleur physique et de la splendeur du monde qu’elle savait devoir quitter tôt ?

Loys Masson est mort, il y a juste quarante ans, le 29 octobre 1969. On ne lit plus aujourd’hui les romans de ce révolté magnifique. Et on ne trouve plus ses poèmes sur les étals de la librairie alimentaire. Le grand Mauriac ne l’aimait guère. On ne sait trop pourquoi.

Loys Masson, naît le dernier jour de 1915, en île Maurice. Son père, d’origine française et de nationalité britannique est attorney-at-law. La mère est chaleureuse qui vit, rêve et raconte la vie en images bibliques qui berceront le poète pour toujours d’une étrange sensualité évangélique. On n’est pas riche chez les Masson. Mais la maison est grande et peinte en blanc, « doucement plaintive, comme en perdition dans les arbres, […] brise-lame de toutes les odeurs de la forêt ». Il y a l’affectueuse nounou malgache. Il le faut bien : sept enfants, trois frères, trois sœurs et Loys est l’aîné. Bon élève at the Royal College of Mauritius de Curepipe. Écriture de jeune verlainien et passion absolue pour… la boxe dont il devient champion, à presque dix-huit ans ! Il règle ainsi, avec ses poings, le conflit qui l’oppose à un prof. Exclusion scolaire immédiate. Le jeune homme est ainsi : entier, ombrageux, goût sourcilleux de la justice, révolte, volcan et grisou. Il le sera toujours. Et poète déjà. Petits boulots dans la canne à sucre, colère impuissante devant la guerre civile en Espagne. Les amis sentent qu’il est temps qu’il puisse tenter sa chance à Paris. On se cotise. On ouvre une souscription. On fait jouer des matches de foot dont le bénéfice contribuera à lui acheter le billet du bateau qui quitte Port-Louis le 22 juillet 1939.

La grande nuit

Loys Masson est à Paris, fin août. Mouise et ambiance lugubre. Le poète connaît la faim et la solitude. Ceux qui, en France, bénissaient son arrivée sont déjà tous sous les drapeaux. La France mobilise. Le Reich est aux portes. Le poète ne peut supporter de ne pas s’apprêter à combattre. Mais le recrutement militaire français ne veut pas de cet écrivain français des îles, porteur d’un passeport anglais. Le bureau britannique d’engagement auquel il se rend se méfie de cet Anglais colonial francophone. Qu’importe, Loys s’engage à la Légion étrangère où il passera un rude hiver à casser des cailloux, dans un camp d’entraînement près de Lyon. Moins quinze degrés ! Il fait très froid quand on vient des îles.… Loys Masson tombe gravement malade et est réformé. Tout est à refaire. Famine au quotidien. Il écrit furieusement des récits fabuleux et déjantés, pense aussi à répondre à l’invitation d’une famille, les Slaweski, au sein de laquelle sa sœur, en île Maurice, comptait jadis une correspondante de langue française.

Loys Masson accompagne les Slaweski dans leur exode — Tours, Royan — se fiance avec une fille du clan, la grande et lumineuse Paula, d’une beauté stupéfiante, qui sera pour toujours le phare superbe de toute son œuvre, et entre dans une clandestinité que ses papiers britanniques et son absence de certificat de démobilisation français ont rendue indispensable. Fuite à pied, camouflage. Clermont-Ferrand, Vichy, Lyon. Il écrit ses premiers poèmes de résistant, croise un contact secourable qui le mène à Emmanuel Mounier. Lequel lui confie de menus travaux d’écriture pour Esprit et le fait inviter, fin d’été 1941 à une rencontre de poètes et de musiciens au château de Lourmarin. Il y croise Lanza del Vasto, Pierre Emmanuel, Max-Pol Fouchet, Jacques Baron, Claude Roy qui le prend en affection. File à Villeneuve-lès-Avignon, voir Pierre Seghers à qui, naguère, il envoyait ses premiers poèmes et qui lui propose de diriger sa revue Poésie 41.

Paula, fiancée et amoureuse ; depuis trop longtemps séparée de Loys, le rejoint, sportive et folle d’audace, passant la ligne de démarcation en bravant les balles allemandes, sur une bicyclette croulant de bagages. Mariage religieux. Pas question, pour l’heure, d’aller à la mairie, l’état civil de Loys, porteur de faux papiers, étant toujours aussi risqué. Vie chaotique des amants, faite d’aléas, de radicale précarité et d’incertitudes. Mais il n’est pas question pour le poète de se taire, lui qui brûle d’être aux côtés de ceux qui résistent. On ne mentionne pas ici, puisqu’il est question de poésie et de combat, le foisonnement de proses, de romans et de nouvelles plus ou moins autobiographiques, gorgés de souvenirs mauriciens ou de hantises maritimes — ils paraîtront plus tard et resteront un pan fécond de son œuvre ! — qui, à la même époque, jaillissent du volcan Masson. Régulièrement en proie à des crises de colère démentielle montant de son sentiment de solitude impuissante dans cette guerre, où tous, voulant l’apaiser, lui soufflent que l’écriture est son arme, il se torture, tour à tour suractif, désespéré, amoureux fou, lui à qui jamais ne suffira la parole des gens de lettres et des rangés et à qui ne convient que cette parole pantelante et magnifique, gagnée sur les risques mortels de la clandestinité. Loys Masson convoie des messages pour la Résistance qui s’organise un peu partout. Soupçonnés, le poète et sa femme doivent se cacher en Touraine dans le château abandonné de Thilouze où, cernés de rats, couchant dans la paille mouillée, ils survivent dans des conditions d’extrême précarité, grâce, entre autres, à la nourriture que leur fait parvenir l’un ou l’autre villageois complice qui a repéré « quelque chose d’anormal » dans l’édifice délabré. Masson écrit là, sans relâche. Et les souvenirs de ce séjour (de 1943 à la Libération [1]) rempliront une part de son œuvre romanesque ultérieure [2].

Ses premiers grands poèmes (qui ont circulé dès 1940 — notamment dans Esprit — puis dans la revue de Jean Lescure, Messages en 1942, dans Les Lettres françaises clandestines puis, sous le pseudonyme de Paul Vaille, dans le fameux L’Honneur des poètes conçu par Paul Eluard et publié sous le manteau, en 1944, par les éditions de Minuit) ont très tôt fait scandale ou se sont trouvés interdits en France par la censure vichyssoise. Tel cet hymne aux otages fusillés à Chateaubriant où la forme et le ton de sa lyrique propre sont déjà tout inscrits :

Ils ne s’en sont pas allés dormir dans la luzerne deux à deux comme des ouvriers fatigués
Seigneur, et leurs yeux par vos étés ne deviendront pas ces colchiques des yeux des morts ordinaires
Fermés ; les yeux des fusillés sont poudre sèche et ferment.
Ah coulent les nuages et l’automne blême, et rotent les traîtres sur leur écuelle de sang français !
Quand Pilate se dédit la Résurrection déjà heurte de son poing d’étoiles
Le front de la vieille Judée…
Octobre au cœur ouvert pousse ses morts et ses feuilles mortes en longs voiliers
Et pousse et traîne la vie
Mais l’odeur du sang innocent à jamais sommeille dans la chair des femmes d’ici
Et il y a un astre rouge sur notre amour [3].

Pour les mangeurs de misère…

Car, dès ces premiers textes, son timbre est trouvé. Celui d’amples laisses passées par la récitation à haute voix. Tels des psaumes dont les accents bruissent encore du fantôme de grands modèles admirés (le dernier Milosz ? Le Claudel du Soulier de satin ?). Tantôt pressés par une force imprécatoire qui fait de Loys Masson une sorte d’Ezechiel des pauvres et des écrasés, tantôt, plus apaisés, soulevés par la jubilation que, malgré la cruauté des jours noirs, lui soufflent les saisons et la simple ferveur de son amour. On sait que ce n’est plus un ton qui consonne avec la sensibilité d’aujourd’hui. Il faudra tenter de dire plus loin pourquoi. Reste que l’on est devant un ton inoubliable, d’une sincérité radicale, payée dans les larmes et qu’on se méfiera de taxer trop vite de rhétorique.

À l’époque, ses lecteurs de l’ombre ne s’y sont pas trompés. La place que sa poésie prend, force l’admiration d’Aragon (« Poésie dangereuse pour ceux qui ont intérêt à la conservation du mal, pour ceux qui font du mal leur rayon, leur théâtre et leur boutique ») et fascine Henri Michaux qui écrit en 1943 : « Ce poète est pour moi l’un des seuls d’à présent qui ait une voix. Et elle va droit en moi [4]. »

Son engagement farouche et insoucieux des cadres n’ira pas non plus sans souffrance. Membre du Parti communiste clandestin, dès 1942, élu en 1945 secrétaire général du Comité national des écrivains, rédacteur en chef des Lettres françaises en 1946, il entre rapidement en divergence avec Aragon. La racine christique de la révolte de Loys Masson et les sources religieuses de son inspiration frémissante ne lui ont jamais paru incompatibles avec ces inscriptions militantes marxistes. Il estime que les Lettres françaises doivent rester un journal ouvert et libre par rapport au Parti. Tous ne l’entendent pas ainsi. Et les dirigeants du PCF indiquent à Aragon, en 1948, de le faire écarter.

… et l’océan des hippocampes et des naufrages

L’immédiat après-guerre verra l’éditeur Pierre Seghers (« Pierre, tu viens de Belgique ; moi j’ai passé l’océan des hippocampes et des naufrages / et une étoile d’embrun toujours m’accompagne »…) rassembler en deux volumes, dans sa collection « Poésie 45 » une série de poèmes de combat, écrits au cœur des années noires et qui avaient paru ici et là, diffusés à la diable ou parfois même, transmis clandestinement en prison, sur manuscrits, à ceux auxquels ils étaient dédiés [5]. Il s’agit de Délivrez-nous du mal et de La lumière naît le mercredi. L’ensemble, bouleversant, met bien en évidence, quoi qu’ait pu en dire François Mauriac, dans un méchant et vain article du Figaro, les deux racines majeures de la vision du monde propre au poète : d’une part, la révolte (celle d’un écorché vif que la plus petite injustice faite à quiconque révulse — « être du côté de la rancœur, c’est là que je rencontrerai Dieu ») et d’autre part, la louange, l’émerveillement panique devant la beauté du réel, saisi comme en un rapt dans sa sensualité physique immédiate. On pourrait décliner à l’infini les deux pôles intégrés de l’œuvre qui échappe, par là, à ce qui a tant fait vieillir d’autres expressions chrétiennes de la littérature du XXe siècle, rattrapées par une anthropologie discréditant, sans doute pour longtemps, des sotériologies obsolètes.

Meurtri par l’épisode des Lettres françaises, Loys Masson abandonnera dès lors et sans retour, toute activité journalistique et toute affiliation politique pour se donner exclusivement à l’écriture littéraire et à l’œuvre océanique que les années de guerre ont fait mûrir en lui. La prose y tient une place très majoritaire.

C’est une production immense qui se développe en un peu plus de vingt ans dans toutes les directions et tous les genres littéraires, y compris des dramatiques radiophoniques, avec les constantes que l’on devine : imagination luxuriante et sensuelle, ouverture, parfois à une certaine forme de fantastique et de fantasmagorie verbale, présence nostalgique des ambiances et des lumières de son île natale et de la magie des mers chaudes et par-dessus une indéfectible insoumission qui le pousse à se porter du côté des esclaves, des opprimés et de leurs révoltes contre toute injustice.

J’ai peur de cet étranger qui déjà prend en moi toute la place

En vrac et même si ce n’est pas ici notre intention d’aborder ce versant de l’œuvre à laquelle nous préférons aujourd’hui la poésie de Loys Masson, il convient de signaler notamment, pour le théâtre : La résurrection des corps, Théâtre de l’Œuvre, collection Paris-Théâtre, 1952 où Roger Hanin décrochera son premier grand rôle au théâtre. Ou encore Christobal de Lugo montée à Paris au Théâtre du Vieux-Colombier en 1960. Un essai en forme de pamphlet virulent, Pour une Église, repris chez Bordas en 1947 (avec une charge féroce contre Bernanos) où, en fustigeant les aveuglements et conformismes des institutions ecclésiastiques, il exprime son aspiration éperdue à la convergence entre les utopies d’un communisme idéal et les préceptes évangéliques. Deux délicats volumes, chez son ami l’éditeur Robert Morel, dans la série fameuse des Célébrations : une Célébration du rouge-gorge en 1965 et une Célébration de la chouette en 1966.

Et plus d’une quinzaine de romans ou recueils de nouvelles parmi lesquels la critique a surtout retenu le divertissement surréel qu’est L’Illustre Thomas Wilson (illustré par Fernand Léger) paru tour à tour chez Bordas en 1948, Belfond en 1967 et repris dans la collection « Les Introuvables » aux éditions d’Aujourd’hui en 1975. Ou encore Les Mutins, repris par Robert Laffont en 1959, Les Tortues, chez Laffont en 1956, repris aux éditions André Dimanche en 1999 ; La Douve (riche en souvenirs du séjour clandestin au château de Thilouze), Le Notaire des Noirs, chez Laffont en 1961 qui obtiendra le Prix des Deux-Magots 1962, tiré à quinze mille exemplaires avant d’élargir sa notoriété par une édition en Livre de Poche (cinquante mille exemplaires), de connaître une adaptation pour la télévision (avec Roger Hanin) et d’être repris en 2000 aux éditions André Dimanche. Les Noces de la vanille, chez Laffont en 1962 ou encore Lagon de la Miséricorde, toujours chez Laffont en 1964. Au lendemain de la mort prématurée de Loys Masson, en 1969, Claude Roy donnera, en préface à un recueil de nouvelles posthumes du poète (Des bouteilles dans les yeux, Laffont, 1970), une Esquisse d’un portrait de Loys Masson, dernier salut d’un ami de la première heure.… Œuvre bousculée, inquiète et parfois inquiétante, dont on devine qu’elle se balance par-dessus des abîmes psychiques que les engagements de l’époque de guerre avaient tenus bridés, mais qui, une fois la paix retrouvée, reprennent leur force de hantise dans la sensibilité exaspérée d’un artiste coléreux et farouche. Lautréamont semble parfois être passé par là.

Il n’est pas tout à fait impossible, en cherchant patiemment, de trouver encore ici et là, chez un libraire, un bouquiniste maniaque ou un collectionneur curieux, l’une ou l’autre de ces œuvres. En revanche, sauf initiative éditoriale inespérée [6], l’œuvre poétique court bien le risque aujourd’hui d’une disparition définitive du Loys Masson poète, dont on avait d’ailleurs pu, un temps, se demander à l’époque, si sa « parole en poésie » continuait bien de courir, souterraine, sous ce maëlstrom de fictions. En effet, deux recueils, Quatorze poèmes du cœur vieillissant [7] suivi trois ans plus tard des Vignes de septembre [8] témoignent de la traversée d’une crise fondamentale difficile à cerner et, on le verra plus tard, peut-être pas totalement dépassée.

Ah ! Quel claret faudrait-il te faire boire pour que tu reviennes à ce qui fut, et me rendes le visage fidèle de mon passé »
[…]
« J’ai peur de cet étranger qui déjà prend en moi toute la place
Toute la vue, et ses oreilles scellées de la pierre rouge
Sa bouche trompette calcinée…
La trompette sonne, sonne le départ »
[…]
« Sortons d’un pas allègre vers les plaines de notre mort
Déjà s’avance le cortège des funérailles »
[…]
« J’irradie la solitude
Toujours ce son d’un marteau qui revient, solitude
Solitude jusqu’aux rives les plus secrètes de mon sang
Tout ce que j’aime devient sous mon étreinte une forêt
Pétrifiée
au milieu descend l’étoile de ma solitude »
[…]
« Oh mon amour perdu — perdu
depuis le temps que je m’égare
à travers les siècles des siècles
j’ai marché vers vous. [9]

Mon enfant petit ma lumière neuve

Et si le poète, dans la crise ici avouée, ne semble pas avoir totalement perdu ce qui l’aimante (« Oh mon amour vous m’avez frappé de stupeur comme une ville attendant un messie… / Mon amour vous ressuscitez le printemps en hiver par tout ce qui dans votre nom s’agite de roseaux »), si Les Vignes de septembre paraissent bouleversées par un événement inouï — la naissance en 1955, d’un fils — Grégoire — attendu depuis 1942 qui sera réévoqué maintes fois dans des vagues de lyrisme submergé (Mon enfant petit ma lumière neuve comme le cœur des prés, comme la peau prochaine de l’été / les lilas t’aimaient aussi ces grandes fleurs bérénices des fleurs les tulipes qui à la fenêtre se penchaient / A ton odeur jeune les vieux morts retrouvaient leurs visages de suppliciés et souriaient / tout était tendre et nouveau / et triste terriblement comme l’avenir / Jamais tu ne comprendras, je ne sais pas te le dire / Je t’aimais [10]) il reste que c’est à nouveau, le vide et le silence : de 1955 à 1965, le poète ne publie aucun livre de poésie. La poésie de l’obscur Mauricien qui, pendant les années noires, s’était imposée, et avec quel éclat, comme une des plus prometteuses semblerait-elle tarie ? Or, coup sur coup, en 65 et en 69, la réponse est éclatante : Loys Masson livre deux grands livres de poèmes qui, le recul aidant, apparaissent bien comme ses œuvres maîtresses : La dame de Pavoux [11] paru aux premiers jours de 1965 et, quatre ans plus tard, l’année même de la mort du poète, La croix de la rose rouge [12].

Le premier, La dame de Pavoux, signe de manière magnifique le retour assuré d’une voix ample, mûrie, dédiée à la vie, à la réconciliation, à la figure quasi mythique de Paula, au fils qui entr’ouvre à jamais l’avenir et à ce Dieu si particulier, si loin de la théologie spéculative et des représentations institutionnelles, figure christique infuse dans la splendeur du monde que Loys Masson mêle à tout émoi de justice. Jamais sa lyrique désarmée et sa sincérité incantatoire n’ont vibré de manière aussi déliée :

Depuis que tu es là, ce sont des aubes admirables.
La beauté du monde est si belle que j’ai peur de mon regard.
Demain l’entrée de l’été dans l’avenue entre les platanes cigaliers
pour toi venu
Et nous nous y ouvrirons les bras comme encore jamais.
Connais-tu la fauvette, je t’en apprivoiserai en ton nom des milliers
[…]
Connais-tu la rose en bouton saoule de se humer ?
À la perle du jour à la vigile claire, quand Dieu dans tes épaules vient s’innocenter du sang du Christ,
je la veux déclose et par toi les lys lui faisant paroles d’amants.
(Moi qui suis révolte, Seigneur, colère aux grands reins, moi qui suis autant de pétrole
donnez-moi auprès de lui la paix de la colombe.) [13]

Tant de vergers dévastés

On n’écrit plus comme cela de nos jours où la parole poétique doit ne s’autoriser qu’une émotion exacte et prudente et une lyrique qui se méfie de soi-même et d’en dire trop. On ne peut cependant nier que cette poésie très orale, qui a les audaces et la sainte naïveté de son interpellation, désarme, cherche le cœur et touche par sa fougue et sa vulnérabilité même. Milosz en moins savant, Claudel en moins roué mais malgré tout : leur frère fragile sous sa frénésie….

Un peu avant sa mort — bien des textes laissent entrevoir qu’il en pressentait la proximité [14] — Loys Masson publie un livre ultime, sans doute son chef-d’œuvre tragique : La croix de la rose rouge [15].

Le livre peut se disposer en deux catégories de textes. D’une part, un ensemble Pour la Passion Jésus-Christ douze poèmes d’un indigne, douze prières (de Judas, d’un des saints innocents au Jardin des Oliviers, de Pilate, la nuit du vendredi, de Saint-Pierre après le chant du coq, d’un disciple de cinquante ans, au Golgotha, de Caïn, d’un étranger, à la troisième heure, d’un nommé Loys, à la dépendaison, d’un ivrogne à Marie, sur le chemin du tombeau, devant la croix déserte, d’un homme dont le fils est parti au loin, de Lazare, devant le tombeau de Jésus, d’un chrétien d’abîme, en 1966). Cinquante pages bouleversantes, miraculeux aveux d’une vie contemplant ses échecs et ses lâchetés au miroir simplifiant de la Passion. On devine que l’existence de Loys Masson vient de se fracasser au terme de tant de délires, de heurts, de misère et de bonheurs difficiles qu’il n’est plus possible de la hausser sur les sommets de la louange et de l’exaltation. Longue déploration brutale, sans apprêts, écriture dessoûlée et funèbre, parfaitement maîtrisée en un texte de pénitent. Certains le diront théâtral. Il vaudrait mieux dire opéra noir et de sanglots. Le plus grand Masson est sans doute là.

Et moi, mon cœur qui sera bientôt livré au froid.
J’ose à peine te regarder, j’ai l’ombre d’une grande ivraie sur la figure je ne supplie qu’à mi-voix.
N’est-ce pas à ma haie vive qu’on a pris les épines de la couronne
Un soir d’errance lorsque j’étais ivre à vomir du vin de mon cellier ?
Et les clous ne les a-t-on pas trouvés devant ma porte
ceux de ma brève Passion il n’y a guère
dans les yeux d’un fils à qui je n’ai su me montrer fierté force sage
avant mon visage aujourd’hui buriné
de vieille pluie,
tout comme j’ai fait bruire la nuit dans les soleils de ma femme ?
Aie pitié, Seigneur :
Fais-toi image de nous pour là-haut nous mirer en toi
Dans les bons ruisseaux sans courroux.
Je suis debout fragile en mon âge ; à cinquante ans on traîne après soi tant de vergers dévastés !
 [16]

Ou encore :

Je te viens avec ma longue myrrhe des siècles de crime :
veuille sous le gibet me recevoir
en ma robe de naphte et de cri
et de remords
et de blafarde beauté vraie la mort.
Veuille que je contemple en toi Abel sous les mouches d’or encore une fois
Seigneur
les deux agneaux frappés, ses yeux
dans leur marche vers les automnes arrêtés,
et ma mère qui avec une jeune hysope essayait en vain de les faire lever
pleurant les dernières opales du Jardin
les premières larmes versées sur l’immobile
 [17]
_ Pourquoi, c’est enfin la voix de mon cœur, m’avais-tu tant dispensé m’as-tu tout retiré
tout à coup d’une main si rapace ?
Matins d’eaux calmes où je me reflétais vêtus de trop chauds héroïsmes
[…]
C’était hier ; j’ai dilapidé jusqu’à la moindre lueur de la rosée.
Mon Dieu je t’appelle je crie vers toi plus aigu que la soif du sel.
Où es-tu ? Te souviens-tu que je t’ai livré ?
Il n’est maladie ni folie qui soient aussi cruelles que le don de poésie.
Où es-tu Christ aux épines, mon regard sur l’homme ?
Le don perdu, il était de faire mien ton abandon
 [18]

La seconde partie du livre est un ensemble épars, un peu déjeté, de poèmes, souvent courts, moins orchestrés, parfois un seul vers, terreurs psychiques, dédoublements, confessions désespérées où le nom de Paula, archangélique fille de chair et de lumière, n’est plus présente, sinon comme la femme d’un temps amputé, où le fils (dont les promesses d’avenir magnétisaient tant de versets antérieurs) et son souvenir s’estompent dans le brouillard et une sorte d’hébétude, constat laconique, calepin de la détresse, de la solitude et de l’échec. Tels ces derniers textes mystérieux qui closent ce livre d’effroi et toute l’œuvre :

Rien qui en Dieu s’assassine
pour renaître Abel de néant portant en soi son Caïn
 [19].
Guérirai-je, et du sang et du couteau ? [20]

Dans une époque où les littératures indolores et la librairie utile, « best before-à consommer avant le », nous verse pour trois mois, son arrivage de romans généalogiques et de petits secrets, on ne peut pas laisser s’enfoncer dans l’oubli ces psaumes sublimes, flamboyants et défoncés de misère. Ils s’approchent de David, de Jérémie et des plus grandes déplorations de l’histoire du chagrin. Loys Masson a sans doute tout perdu. On ne peut pas, en plus, laisser se perdre la mémoire d’un poète qui offrit ainsi à la détresse des autres les soleils et les sanglots de la sienne… Ne seraient-ils pas, même rien que pensés, une part des nôtres ?

[1A partir de laquelle, il rejoindra l’armée de de Lattre de Tassigny et l’accompagnera, dans les services d’information, jusqu’à Rastatt et Baden-Baden.

[2« Plus ou moins condamnés à mort par les nazis, recherchés — traqués dans chaque ombre — ma femme Paula et moi avions quitté Villeneuve-lès-Avignon en mai de l’année précédente (1943). N’ayant pour toute arme que la colère et un peu d’orgueil et un petit revolver avec seize balles, nous nous étions réfugiés dans ce châtelet délabré, adossé à sa futaie, sans meuble et sans lumière, prisonnier de sa douve et de sa mélancolie », dans Loys Masson, Les Mutins, éd. de la Paix, 1951, p. 9, préface.

[3Ce texte, datant de 1942 et évoquant ce massacre de représailles nazies, est repris dans Loys Masson, Délivrez-nous du mal, éd. Pierre Seghers, « Poésie 45 », p. 70-71.

[4Correspondance de Michaux à François Lachenal datée du 7 avril 1943 et citée dans François Lachenal, éditions des Trois Collines, Genève-Paris, éd. de l’IMEC, 1995, p. 57.

[5Ainsi les cinq poèmes de Écrit pour vous ou La Ballade des Saintes de la Roquette que Joë Nordmann est parvenu à transmettre à leurs destinataires en prison.

[6Telle, pourquoi pas ? une anthologie dans la collection de poche « Poésie/Gallimard ».

[7Éd. Caractères, 1952.

[8Éd. Pierre Seghers, 1955.

[9Dans Quatorze poèmes du cœur vieillissant. Le recueil étant introuvable, les citations qui en sont extraites ici, se réfèrent au choix qu’en a fait Charles Moulin dans son chaleureux ouvrage auquel nous devons beaucoup, Loys Masson, Pierre Seghers, coll. « Poètes d’aujourd’hui », n°88, 1962, p. 72 à 74. Malheureusement, également très malaisé à trouver aujourd’hui.

[10Dans Les Vignes de septembre, ibidem, p 175.

[11Éd. Robert Laffont, 204 p.

[12Éd. Robert Morel, 253 p.

[13Dans La dame de Pavoux, Robert Laffont, 1965, p. 118.

[14« Je suis mort depuis tantôt plusieurs mois/ de tièdes orties délimitent ma tombe/ Glissant vers le nord chaque jour des jardins d’abeilles/laissent un sillage d’or sur l’ombre/de mon nom./Adieu adieu/Adieu Le soir le large amour emplit le ciel/amande mûre/Je rassemble mes os/je reviens pour aussitôt repartir/Je n’ai aimé que toi:je le dis/l’amande là-haut se détache alors et tombe/et grésille dans le feu de nuit » dans La Dame de Pavoux, p.142.

[15Éd. Robert Morel, 253 p. Ce livre introuvable est relié précieusement sous un ex-voto d’Odette Ducarre qui fait de sa couverture un étrange objet, moitié sculpture, moitié bijou. L’achevé d’imprimer mentionne que « le poète et l’éditeur » « depuis vingt-sept ans sur le même radeau, sous le même soleil, et à l’angle de la croix de la rose rouge, sont amis ».

[16Dans La croix de la rose rouge, D’un disciple de cinquante ans au Golgotha, p. 34 à 36.

[17Ibidem, De Caïn, p. 42-43.

[18Ibidem, D’un chrétien d’abîme en 1966, p. 69.

[19Ibidem, p.243.

[20Ibidem, p.245.