Réseau et contre-pouvoirs

Patricia Vendramin

Pour les nouveaux mouvements sociaux, le réseau est au service d’un contre-pouvoir auquel les nouvelles technologies de l’information donnent une extraordinaire audience. Ce militantisme renouvelé, qui est notamment le fait des altermondialistes et des défenseurs de tous les « sans », s’exprime dans des réseaux souples, peu formalisés et éphémères qui articulent différemment les échelles locale, nationale et internationale. Les réseaux informatiques assurent la force de ces « liens faibles ». Réseau, projet et sujet sont les éléments constitutifs de ces formes d’engagement qui peuvent fédérer des populations exclues du pouvoir qui trouvent ainsi une visibilité alors que les réseaux du pouvoir recherchent plutôt l’ombre.

Pouvoir et réseau sont deux concepts que l’on associe facilement, tant dans la pensée commune que dans les approches scientifiques. Le réseau est tantôt le bras agissant d’un pouvoir occulte, tantôt la ressource d’un individu — son capital social —, tantôt le levier d’un contre-pouvoir. Les réseaux articulent, d’un côté, les activités dominantes des sociétés (marchés financiers mondiaux, production globalisée, médias) et, de l’autre, des réactions d’autonomie et des mouvements alternatifs qui utilisent les technologies et internet. L’article de Luc Van Campenhoudt s’interroge sur le pouvoir, plus ou moins licite, que permet le réseau, mais aussi sur la manière dont le pouvoir est géré à l’intérieur même des réseaux. La piste est intéressante car il serait illusoire de croire que l’apparente horizontalité des réseaux en fait des structures vides de hiérarchisation et de pouvoirs différenciés. Cette perspective n’épuise cependant pas la complexité des relations entre réseau et pouvoir.

La notion de réseau dans le champ des sciences humaines, c’est d’abord un mode de structuration sociale. Le paradigme du réseau aide à penser la complexité croissante des relations et des interactions dans la société. Depuis les années quatre-vingt, pour diverses raisons, les travaux sur les réseaux se sont multipliés, et le terme de réseau a été récupéré à la faveur d’une conjonction historique particulière, marquée notamment par le développement des réseaux informatiques et par la recherche, dans les sciences sociales, de concepts pouvant identifier des structures faiblement, voire pas du tout, hiérarchiques, souples et non limitées par des frontières tracées a priori. Castells (1998), dans le premier volume de sa trilogie intitulée L’ère de l’information, est probablement celui qui a donné le plus d’audience au paradigme du réseau pour comprendre l’organisation sociale aujourd’hui. Boltanski et Chiapello (1999), lorsqu’ils décrivent le monde connexionniste, portent un regard similaire sur les transformations des structures sociales. Ils s’interrogent également sur le fonctionnement de ce monde en réseau, sur les problématiques de l’exclusion, de la critique sociale et de la justice dans un monde fait de réseaux.

La prise en compte des technologies de l’information et de la communication (TIC), et plus spécifiquement d’Internet, est indispensable dans une réflexion sur le binôme réseau et pouvoir. Ce sont les TIC qui ont éveillé l’intérêt des chercheurs pour l’analyse des réseaux. Si les développements du web 2.0 (le web interactif) a littéralement fait exploser les travaux sur les réseaux sociaux, c’est d’abord dans le champ du contre-pouvoir que réseaux et TIC ont gagné en audience.

nouveaux mouvements sociaux et nouvelles technologies

Ceux que l’on nomme les « nouveaux mouvements sociaux » ont rapidement trouvé dans les TIC un formidable outil pour amplifier leur action. C’est ce qu’ont fait les salariés d’Ubisoft, une entreprise fabriquant des jeux vidéo, lorsque, fin des années nonante, ils créent ce que l’on a appelé le premier syndicat virtuel. Pour réclamer un peu d’ordre et de respect dans la gestion des ressources humaines, ils s’emparent d’Internet, construisent un site qui dénonce leurs conditions d’emploi et de travail. Grâce aux TIC, ils mobilisent les anciens salariés, les clients, les salariés actuels de l’entreprise implantée en France et ceux de filiales implantées dans d’autres pays. Ils interpelleront également les médias et c’est un article affûté de Libération qui portera leur combat sur la scène publique et enclenchera une dynamique de changement. Une représentation du personnel sera organisée ; des règles seront formulées en matière de gestion des carrières et de conditions de travail. En même temps, dans ce cas précis, les principaux animateurs de la mobilisation quitteront volontairement l’entreprise une fois les objectifs atteints (Lefebvre, 2000).

Ce cas est exemplatif des formes actuelles d’engagement dans lesquelles le réseau est au service d’un contre-pouvoir. Il s’agit d’un mode d’action qui correspond bien à une nouvelle fibre militante. Elle est illustrée, notamment, par les mouvements altermondialistes dont les caractéristiques se retrouvent dans de nombreux domaines : la défense de l’environnement, la solidarité avec tous les « sans », la maltraitance des enfants, les victimes de catastrophes, les abus contre les droits humains fondamentaux, etc. Des réseaux d’individus se créent et disparaissent constamment. Des individus, sensibles à de nombreuses causes, mais ayant peu d’affiliations formelles, choisissent librement de s’engager pour une cause, un projet précis. Ils privilégient les actions spontanées, les réseaux de personnes organisés selon un principe d’action plutôt que d’adhésion. La mobilisation est souvent éphémère autour de projets concrets dont les résultats, positifs ou négatifs, sont immédiats.

Ces réseaux d’individus, à l’opposé d’organisations traditionnelles, ont peu de règles formelles, peu de frontières claires entre l’intérieur (nous) et l’extérieur (ils) ; l’engagement personnel prime sur la délégation de parole. Internet offre un support matériel puissant à la constitution de ces formes de contestation. Les TIC engendrent de nouvelles pratiques relationnelles et les réseaux introduisent une nouvelle articulation entre les échelles locale, nationale et internationale. Les réseaux informatiques assurent la force de ce l’on appelle les « liens faibles ».

Réseau, projet et sujet sont les trois éléments constitutifs de ces formes d’engagement (Vendramin, 2004) et de la nouvelle alchimie des contre-pouvoirs. Les caractéristiques d’une logique de réseau sont l’absence de référence à un espace précis, la reconfiguration permanente, le rôle structurant de projets, d’intérêts ou d’objectifs, la limitation dans le temps des alliances constituées, l’imbrication des réseaux sociaux et techniques, la présence et l’absence.

Le projet complète de deux manières le réseau ; il le concrétise et il l’organise. Le projet est concret, il a un début et une fin, il détermine des frontières dans un réseau. Les projets se succèdent tandis que le réseau est illimité, mouvant et abstrait. Le concept de sujet permet d’analyser l’engagement dans un collectif à une nouvelle forme de mouvement social centré sur la défense du sujet plutôt que sur la classe sociale ou le groupe d’appartenance.

L’article principal de ce dossier s’intéresse au pouvoir des réseaux et au pouvoir dans les réseaux. Il est centré sur une conception dissimulée, parfois inquiétante, et peu démocratique des réseaux. La perspective du réseau dans le cadre de contre-pouvoirs est une fenêtre d’optimisme par rapport aux capacités d’expression des populations les plus éloignées du pouvoir. C’est sans doute pourquoi le réseau au service du pouvoir tend à être occulte tandis que le réseau au service d’un contre-pouvoir cherche à se rendre visible.

Bibliographie

  • Boltanski L., Chiapello È., Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, Essais, 1999.
  • Castells M., La société en réseaux, Fayard, 1998.
  • Lefebvre J., La société de consolation, chronique d’une génération ensorcelée, Sens et Tonka, 2000.
  • Vendramin P., Le travail au singulier - Le lien social à l’épreuve de l’individualisation, Académia Bruylant - L’Harmattan, coll. « Sciences & enjeux », 2004.