Réprimez l’ivresse publique, même celle en costume trois-pièces

Maisin Charlotte

Gérard avala d’une rasade la bouteille qu’il s’était procurée un peu trop tôt dans la journée grâce à une petite vieille en promenade, presque aussi cabossée que lui, qui lui avait sorti un billet en se disant que, de toutes les façons, un de ses fils gagnait assez d’argent et l’autre n’avait jamais d’idées pour le dépenser. Il faisait beau et Gérard était au sec, c’était un jour de chance.

Alors Gérard buvait, paisiblement. Pourtant, sa douce rêverie se terminerait trop vite. Par nouvelle compétence communale, on réprimait depuis peu l’ivresse sur la voie publique. Sans doute lui exigerait-on de payer une amende et comme il ne le pourrait pas, il serait pris dans le tourbillon d’une armada administrative à laquelle il ignorait tout, qu’il gérait mal et jamais comme il le fallait. Il était trop honnête pour ces simagrées. Trop souvent, on lui demandait de mentir pour qu’enfin, il puisse rentrer dans la case qui lui permettrait d’avoir son statut d’assisté reconnu par la société, mais, inexorablement, honnête et poète comme il l’était, Gérard répondait qu’il préférait discuter avec les pigeons la journée et si possible, avoir un repas chaud et un lit la nuit. Pour le reste, qu’on ne s’occupe pas de lui, ceux qui avaient essayé s’étaient plantés, à commencer par son père. Enfin… voilà, on l’emmènerait, bien trop tôt dans la journée. S’ils pouvaient arriver un peu plus tard, à l’heure où il commence à faire vraiment frais, Gérard serait content. Parce que ce n’est pas qu’ils étaient méchants, les agents communaux, c’est juste qu’ils portaient sur leurs épaules un système sans fin, sans amour et surtout sans joie.

Les alcooliques n’étaient plus les bienvenus dans la rue, alors Gérard se demandait pourquoi ils étaient toujours autorisés dans les bureaux. Il était sans doute poète, mais de son perchoir urbain, Gérard contemplait à loisir cette faune qui, du matin au soir, courait après l’argent, les femmes et le pouvoir. Et comme la plupart d’entre eux ne réussissaient pas leurs rêves de grandeur et se retrouvaient le nez face à un mur de frustration, ils se consolaient en buvant. Tous ces hommes qui rentraient chez eux en retard, attaché-case à la main, nœud de cravate détendu, ivres, seuls et tristes, qu’allaient-ils faire à leur femme ? Comment se comporteraient-ils avec leurs enfants ? L’alcoolisme était-il plus présentable en costume ? C’est ce que Gérard se demandait. Lui, au moins n’essayait pas, par mensonge effronté, de croire qu’un jour, il serait riche, puissant et beau. Non, Gérard se contentait de regarder les jupes des filles et d’imaginer des histoires érotiques avec les demoiselles de passage, mais, au grand jamais, il se serait levé la nuit pour écumer internet à la recherche d’images animales qui mettent en scène des filles prépubères à poil. Il n’avait pas ce désespoir… Gérard était dépendant des autres, de la main qu’il tendait, des services sociaux et de la bonne volonté de certains, mais Gérard avait une idée de ce qu’était le respect.

Et puis, il y avait ces femmes, celles qui couraient dans les pas des hommes, celles qui n’avaient de féminin qu’une enveloppe charnelle et qui s’étaient greffé le cerveau de ceux qui les dépasseraient toujours d’une tête. Ces femmes pensaient, que pour être les égales de ceux qui les sautaient comme des forcenés le soir, elles devaient en faire autant. Indifférentes et pressées, elles les imitaient, elles couraient et s’agrippaient à ces hommes qui puaient l’alcool et elles rentraient chez elles fatiguées, usées. Et elles, comment parlaient-elles à leurs enfants en rentrant ?

Si on avait un jour demandé à Gérard à quel monde il rêvait, il répondrait qu’il en avait une idée bien précise : celle d’un monde qui n’oblige pas ses petits garçons à être forts et puissants, puisque de toutes les façons, ils n’y parviendraient que sur internet ou dans les vapeurs d’élixirs qui les détacheraient de leurs propres rêves, ou encore, une arme à la main ou un trop gros moteur de voiture à bout de bras… Il rêvait aussi d’une société qui ne planterait pas aussi fort que des clous dans du béton des fantasmes de femmes fatales dans le cerveau des petites filles. Ces petites filles à qui on ne ferait pas de remarques sur leur manière de s’habiller ou sur leur petit corps, pour qu’elles arrêtent de penser qu’elles ne peuvent exister que dans le regard des autres. En l’occurrence, dans le regard de ces hommes en mal de puissance…

Mais on ne demandait pas à Gérard ce qu’il pensait, on lui demandait de signer des papiers et de cocher des cases… Alors tant pis, Gérard continuait sa ronde, jusqu’au jour où son fidèle foie le lâcherait pour aller prendre un repos bien mérité. Cependant, il n’enviait pas plus le foie de ces hommes qui sortaient du métro et il souriait en pensant que si on réprimait réellement l’ivresse publique, celle qui se cache dans les trois pièces repassés, la société deviendrait riche, très riche et elle rembourserait sa dette publique en quelques mois… Enfin, justice serait rendue : ceux, camés au whisky et autres substances moins nobles, qui créent à longueur d’heures de bureau les trous des déficits public, les rembourseraient, happés par la police-anti-ivresse sur la place du Luxembourg ou à la sortie du métro. Haaaa, à n’en pas douter, ce sont les alcooliques des rues qui en bénéficieraient. Pour sûr, on remettrait des draps propres au foyer et il souperait d’une autre mixture…

Gérard rêvait… Réprimez seulement, réprimez ! Empêchez ces hommes de rentrer chez eux et de sauter sauvagement sur leur femme, de gueuler sur leurs enfants. Mettez-les hors d’état de nuire, assurez la paix des ménages et peut-être, se disait Gérard, peut-être qu’un jour, leurs enfants ou leurs petits-enfants viendront regarder ensemble les pigeons, complexes de grandeur enterrés avec leurs aïeux, pour ne pas finir en alcooliques solitaires en trois-pièces…